Cyril Pedrosa ("Portugal") : « L’autobiographie a une contrainte de taille : la vérité ! »

8 novembre 2011 2 commentaires
  • Cyril Pedrosa nous avait étonnés avec {Trois Ombres}. Il sort à nouveau encore l’un des livres-événements de la rentrée dans lequel il explore la question des liens familiaux, de l’identité et de la quête de ses origines lorsque l’on vient d'un pays différent où l'on parle une autre langue. Un album sensible et magistral !

Cyril Pedrosa ("Portugal") : « L'autobiographie a une contrainte de taille : la vérité ! »Avec Portugal, vous revenez sur vos origines.

Trois de mes grands-parents sont portugais. J’ai donc une histoire personnelle intime avec ce pays. Celle-ci est assez proche de celle de Simon Muchat, le personnage que je mets en scène dans cet ouvrage. Pendant très longtemps, j’ai eu une relation distendue avec ce pays. J’y suis allé deux fois en vacances lorsque j’étais enfant. Mais j’ai réellement découvert le Portugal en m’y rendant adulte, pour assister à un festival de BD. J’ai ressenti les mêmes sentiments que Simon : une vague d’émotion m’a submergé dans ce pays qui me paraissait hyper-familier alors que je ne le connaissais pas ! Cela a suscité beaucoup d’interrogations et de réflexion. J’ai ressenti le besoin d’en faire un livre.
Dans ma vie personnelle, mes origines sont présentes dans ma relation avec ma famille. Nous savons tous d’où nous venons, mais nous n’en parlons jamais. Nos origines étaient laissées à l’abandon, en jachère. Ce fut presque une transgression de réaliser un récit sur ce thème.

Ce récit est-il une autobiographie ?

Non. Même si j’y ai mis beaucoup d’éléments personnels. Je souhaitais que cette histoire soit une fiction afin de conserver une liberté d’écriture. L’autobiographie a une contrainte de taille : la vérité. Je ne voulais pas en être prisonnier. Il m’était dès lors plus simple de construire une fiction dans laquelle j’intégrerais des éléments personnels. Je n’avais ainsi plus de crainte de trahir quelqu’un ou de déformer les événements.

Parlons de la forme : le récit fait plus de deux-cent-soixante pages et est découpé en trois chapitres qui racontent le parcours personnel du personnage principal et son vécu par rapport à son père et son grand-père.

Au départ, l’éditeur et moi-même pensions que nous allions découper cette histoire en trois livres distincts. Cela aurait été beaucoup plus raisonnable. Mais en écrivant le récit, je me suis aperçu que cela ne fonctionnait pas. Je devais me tenir à des obligations dramaturgiques et narratives afin de clore chacun des livres et de créer une ouverture dans les suivants. Je n’en pouvais plus de tordre cette histoire à cause de contraintes relative au format. J’en ai discuté avec José-Louis Bocquet qui dirige la collection Aire Libre. Je lui ai expliqué mes raisons, tout en lui disant que je comprenais les difficultés de l’éditeur. Il a réfléchi et est revenu vers moi pour me donner son aval ! Il m’a dit : «  Tu as raison, c’est comme cela qu’il faut le faire ! ». C’était un geste fort, car il m’a donné une vraie réponse éditoriale à une envie. Cela n’arrive pas si souvent !

Recherche de Pedrosa pour "Portugal".

Le succès de «  Trois Ombres » a-t-il changé le regard des éditeurs par rapport à votre travail ? Auriez-vous pu publier « Portugal » sous cette forme si vous n’aviez pas reçu un tel accueil pour votre précédent récit ?

Oui, sans doute. On me fait beaucoup plus confiance depuis Trois Ombres. José-Louis Bocquet avait été touché par ce livre et il était en confiance par rapport à mes capacités narratives. Même si on était dans une petite mécanique, sans dramaturgie forte, il percevait que je pouvais y arriver. C’est grâce à mes précédents livres que j’ai acquis la confiance nécessaire pour faire un récit plus dense. J’avais beaucoup d’ambition en abordant ce format narratif.

Vous parlez de « petite mécanique ». Vous passez effectivement beaucoup de temps à raconter les petits riens de la vie familiale, qui sont touchants sans être intéressants ni captivants.

Oui. Toutes ces choses peu spectaculaires avaient du sens par rapport au contenu du récit qui tient plus d’un tissage, d’un maillage, de liens qui se sont détériorés entre des personnes. On est dans le petit, dans l’infime. Cela ne peut se raconter qu’avec de petites choses, de petits gestes, des phrases que l’on se confie, ou non ! Et aussi des mots que l’on dit d’une manière maladroite. On peut partager beaucoup en jardinant avec quelqu’un sans forcément lui parler, par exemple. L’enjeu de l’écriture de Portugal résidait dans la représentation de ce quotidien. Il fallait que ces moments de vie sonnent de la manière la plus juste possible. Je ne voulais pas verser vers un récit factice, basé sur une fausse dramaturgie.

La troisième partie de ce récit se déroule au Portugal. Pensez-vous avoir réussi à dessiner ce pays avec votre style graphique personnel ?

J’assume le côté très subjectif des décors. Je ne voulais pas offrir une vision documentée du Portugal aux lecteurs. Je ne représente pas le pays, mais plutôt la vision du Portugal que mes personnages trimballent en eux… Il s’agit d’un Portugal vu par un regard, celui de Simon Muchat.
J’ai retranscris les souvenirs et les émotions que j’ai ressentis en allant là-bas. J’ai essayé de retrouver un état d’esprit et des sensations pour les mettre dans mes dessins.

Recherche de Pedrosa pour Portugal

Justement, comment avez-vous travaillé avec votre coloriste, Ruby, pour qu’elle colle à vos sensations ?

Elle n’a réalisé les couleurs que de la seconde partie. J’ai dessiné l’album dans la continuité, une planche après l’autre. Lorsque nous avons commencé à travailler ensemble, je lui expliqué mes choix et mes motivations. La première partie est monochrome, car je voulais un contraste dans les couleurs. Il devait y avoir une sorte de cassure entre les parties qui se déroulaient en France et celle qui a pour cadre le Portugal.

Dans la deuxième partie, je m’attarde sur une réunion de famille en Bourgogne. Je désirais des couleurs plus formelles, rigides, classiques et réalisées avec l’outil informatique. Ruby devait se plier aux tonalités, au mouvement, que j’avais instauré dans la première partie du livre. Elle a donc joué dans la même gamme chromatique, mais d’une manière différente. Ruby aborde les couleurs d’une manière narrative. Elles sont-là pour raconter une histoire et pas pour rendre les planches plus belles.

Extrait de "Portugal"

À certains moments, vous semblez avoir dessiné le récit d’une manière instinctive.

Oui. J’essaie d’aller de plus en plus vers cela. Je vis mal l’obligation de suivre une voie graphique. Je trouve un équilibre en me contraignant dans mon écriture, et en me collant graphiquement à celle-ci. Du coup, le deuxième chapitre du récit est sous contrôle, mis à part une scène d’ivrognerie. En revanche, la troisième partie est beaucoup plus libre. C’était une vraie libération de dessiner le Portugal. J’ai réalisé cette partie en couleur directe et j’avais peur de faire des erreurs. Mais assez étrangement, c’est en réalisant cette partie que je me suis graphiquement décontracté. J’arrivais à apprivoiser les couleurs, à jouer avec elles. Et puis, j’arrivais aussi à la fin du délai imparti par l’éditeur pour la réalisation du livre, je devais aligner les planches sans trop me poser de questions. Je dessinais comme cela venait ! C’était très excitant… Le soir, en regardant mes planches, j’étais souvent étonné par le résultat.

Dans la première partie de « Portugal », vous évoquez le rapport à la création. Votre personnage se demande à quoi cela sert de faire un livre de plus. Vous posez-vous ce type de question ?

Oui. Ce sont des questions que je me pose par rapport à mon travail…

Même après le succès de « Trois Ombres » ?

Encore plus ! Trois Ombres m’a donné confiance et m’a rassuré quant à mes capacités. Grâce à ce succès, j’ai pu aller plus loin dans l’écriture. Mais par contre, je n’ai toujours pas la réponse à différentes questions : à quoi est-ce que cela sert de faire des livres ? Pourquoi ai-je fait ce livre-là ? Est-ce utile de passer deux ans de ma vie sur un ouvrage ? Les réponses changent selon les moments, mais je n’en ai pas trouvé de définitives.

Le couple de Simon Muchat est fragile…

La dramaturgie l’imposait ! Il fallait une rupture, une brisure, afin que le personnage se remette en mouvement. Au début du récit, il est dans l’inertie, et se laisse porter par les événements. Sa compagne s’épuise à avoir du désir pour lui, et n’en peut plus ! Le lecteur devait sentir qu’il s’anime peu à peu.

Extrait de Portugal

Quels sont vos projets ?

Je dessine un scénario de David Chauvel, sur une histoire mettant en scène deux frères dans une guerre civile. Je réalise aussi avec Lewis Trondheim et d’autres auteurs une petite récréation dans le journal de Spirou : l’Atelier Mastodonte.

On sent dans « Portugal », un attachement pour les gens simples.

Oui. C’est mon univers, mes origines. Les petites choses de la vie me touchent. Je n’apprécie pas les fictions spectaculaires. J’aime plutôt aiguiser et polir les petites choses, avec un outil très fin pour les rendre intéressantes et belles.

Pedrosa a reçu le "Prix de la BD du Point" des mains de Wolinski à "Quai des Bulles"
(c) Nicolas Anspach

(par Nicolas Anspach)

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Illustrations (c) Pedrosa, Dupuis.
Photos (c) Nicolas Anspach

 
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2 Messages :
  • Bonjour,

    J’ai adoré le livre « Portugal » de Cyril Pédrosa. Sur son site, l’auteur indique qu’il ne s’agit pas d’une œuvre autobiographique. De quelle famille portugaise s’est-il donc inspiré ? Je m’interroge, car je suis moi-même d’origine portugaise et mes grands-parents s’appellent « Muchacho » (cette orthographe est très rare au Portugal) et ils vivaient aussi dans ce coin, « perdu » à l’époque de la quinta da Marinha.
    En espérant un commentaire de votre part, je vous remercie encore de ce voyage magnifique à travers « Portugal ».

    Anne-Marie

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