DIDIER PASAMONIK : Le piège diabolique des planches d’Edgar P. Jacobs

13 octobre 2018 1 commentaire
  • La chose est faite : depuis quelques jours, Philippe Biermé, le Président de la Fondation Jacobs, a été inculpé par la justice belge pour « abus de confiance et blanchiment ». Le scandale de la dispersion d’une partie du fonds des planches d’Edgar P. Jacobs entre dans une phase judiciaire.

Dans un précédent article, « À propos de « L’Affaire Jacobs  »… (10 fev. 2018), nous écrivions : « Pour débusquer [Philippe Biermé], il faudrait qu’il y ait plainte, qu’un préjudice soit constaté… Y en a-t-il un ? »

C’était tout le paradoxe de cette curieuse affaire qui a commencé par des articles de presse, des tribunes sans qu’aucun élément de preuve soit avancé : le président de la Fondation Edgar P. Jacobs, Philippe Biermé, des marchands, des collectionneurs, dont les noms étaient jetés en pâture à la vindicte publique alors qu’aucune plainte d’aucune sorte n’était constituée.

La dispersion des planches d’Edgar P. Jacobs était connue depuis plus d’une décennie. Tout le monde savait que Philippe Biermé (et d’autres, selon lui) en était l’un des principaux acteurs et personne, pendant toutes ces années, si l’on devait en croire l’enquête de journalistes sérieux (Le Soir, L’Express, Les Échos…), n’avait constaté une infraction, ni formulé une plainte en justice ?

DIDIER PASAMONIK : Le piège diabolique des planches d'Edgar P. Jacobs
"Inculpé", le mot est lâché dans le quotidien économique belge "L’Echo".

Inculpation

Dans le quotidien bruxellois Le Soir du 11 octobre 2018, le journaliste Daniel Couvreur accolait pour la première fois aux côtés du nom de Philippe Biermé le vocable : « inculpé ». Le titre de son article parle de « recel » et annonçait, ce qui est quand même étonnant, des perquisitions chez un galeriste belge à Wavre en Belgique et chez deux marchands parisiens. Enfin, il signalait qu’une inculpation (« mise en examen » comme on dit en France) de Philippe Biermé pour « abus de confiance » et « blanchiment » par le juge d’instruction Michel Claise (que l’on avait croisé, souvenez-vous, dans «  L’Affaire Tintin au Congo ») venait d’être constituée

« La nouvelle fait souffler un vent de panique parmi les collectionneurs qui ont acheté des planches originales de Blake et Mortimer, écrit notre confrère. Vendues sous le manteau entre 35.000 et 170.000 euros (selon la qualité des pièces) et pas toujours accompagnées de factures, les planches pourraient faire l’objet de procédures de restitution. Personne ne pouvait, en effet, ignorer qu’Edgar P. Jacobs avait confié, de son vivant, l’ensemble de son œuvre à la Fondation qui porte son nom. »

Ce dernier point nous semble hâtif. Nous qui sommes généralement bien renseigné et qui avons suivi (de loin) ces péripéties, nous avons toujours eu le sentiment, qu’au contraire, les choses n’étaient pas aussi claires. Je me souviens d’un Jacques Laudy, proche de Jacobs et membre de la Fondation de la première heure, qui revenait avec des haussements d’épaule quand il parlait de cette assemblée faite de bric et de broc où l’on trouvait dans le conseil d’administration aussi bien des amis intimes de Jacobs comme Laudy lui-même, que l’assureur du dessinateur, un journaliste qui lui avait écrit des papiers favorables, son éditeur du moment, un cadre du Centre Belge de la Bande Dessinée, et le fameux Biermé…

Selon certaines sources, plus de 200 planches se trouveraient dans la nature, comme cette magnifique page de croquis que l’on peut voir sur 2dgalleries.com
Capture d’écran. © Éditions Blake & Mortimer

Philippe Biermé, héritier de Jacobs

Il est remarquable, dans les papiers qui ont été écrits sur cette affaire qu’une qualité essentielle de Philippe Biermé est régulièrement oubliée : le fait qu’il n’est pas seulement le « président de la Fondation Jacobs », il est aussi l’héritier de l’auteur de Blake et Mortimer, Edgar P. Jacobs l’ayant couché, avec d’autres, sur son testament.

Se souvient-on, par exemple, qu’il réalisa aussi de nouvelles couleurs des rééditions de Blake et Mortimer sous la houlette du maître et que, comme ayant droits, il est intervenu contre les éditions Blake et Mortimer en raison d’un usage abusif du nom de Jacobs (les éditeurs avaient commis l’erreur, corrigée depuis, de le créditer comme auteur du nouvel album) ? C’était il y a presque vingt ans…

Il est frappant aussi de constater que les deux autres entités organisant la succession de Jacobs, les Editions Blake et Mortimer et le Studio Jacobs, qui devaient fonctionner en harmonie avec cette Fondation, sont aujourd’hui la propriété des éditions Dargaud, aujourd’hui désignées par Philippe Biermé comme les instigateurs d’un « complot » dirigé contre lui. Un nouvel album devrait encore paraître à la fin de cette année qui démontre que l’affaire continue à être fructueuse.

Entre éditions limitées, monographies et nouveaux albums, la "Machine Jacobs" tourne à plein.
"La Machine Jacobs" de Pierre Sterckx, monographie parue en 2017. Ed. Blake é Mortimer.

Fraude contre le fisc et abus de confiance

Mais revenons sur les deux qualifications de l’inculpation : « Abus de confiance » et « Blanchiment ».

« Blanchiment » signifierait notamment qu’il a été vendu des biens sans facture. Dans un article bien renseigné daté d’hier, le journaliste Nicolas Keszei du quotidien économique belge L’Écho, mentionne que la justice soupçonne que les factures trouvées dans la comptabilité des galeristes parisiens seraient « des faux ». Est-ce à dire que ces factures auraient été réalisées à posteriori pour régulariser une situation délictueuse ? C’est une des questions que pose cette enquête.

La rumeur rapporte qu’un certain nombre de transactions aient été faites en cash -chose particulièrement réglementée aujourd’hui- probablement pour les dissimuler au fisc. Lequel a donc légitimement pu diligenter une enquête pour vérifier si tout cela a été fait dans les règles de l’art (fiscal, entendons-nous bien…). Si tel était le cas, les marchands comme les collectionneurs pourraient être inquiétés pour complicité d’un blanchiment d’argent.

L’autre partie de l’inculpation porte sur la question de « l’abus de confiance ». Là aussi, pour l’heure, nous sommes dans l’expectative. Car au préalable, il faudrait que l’on connaisse les relations exactes entre Philippe Biermé l’héritier de Jacobs, Philippe Biermé, l’actionnaire de Studios Jacobs chargé d’assurer la création des nouveaux albums de la série, ou Philippe Biermé l’actionnaire des Éditions Blake et Mortimer chargé d’en assurer la publication. On se rappelle que ces deux dernières entités sont depuis plus d’une décennie déjà, propriété des éditions Dargaud. À cela s’ajoute que Philippe Biermé est président de la Fondation Jacobs en liquidation et que le liquidateur nommé par un tribunal belge n’est autre que… Philippe Biermé lui-même !
Les éditions Dargaud sont-elles derrière l’action en « abus de confiance » diligentée contre Philippe Biermé ? Aucun élément de l’enquête de nos journalistes ne le mentionne. Mais celui-ci ayant confié les intérêts de la Fondation Jacobs à… Nick Rodwell, le gestionnaire des droits de Tintin., on sent bien qu’à l’avenue Paul-Henri Spaak, la nervosité est de mise.

La version "Journal Tintin" du Piège diabolique. Ed. Blake et Mortimer.

Reste la question des planches. Appartiennent-elles ou non à la Fondation Jacobs ? Ont-elles été vendues de façon frauduleuse ? L’enquête le dira. Comme nous l’écrivions dans le précédent article, rien n’interdit une Fondation de vendre des œuvres, et comme il semble qu’elle était complètement contrôlée par un seul homme, qui est en plus l’ayant droits de l’artiste, cela va être difficile de démêler intérêt public et intérêt privé...

À ce stade, selon le quotidien financier belge, les collectionneurs ne sont pas inquiétés. Il est vrai que s’ils ont acheté ces planches en toute transparence, sur facture, leur achat se faisant de « bonne foi », ils ne devraient pas être inquiétés. La « bonne foi » dépend de la question est de savoir s’ils étaient au courant que leur provenance pouvait venir d’une éventuelle source délictueuse. Si c’était le cas, les marchands comme les acheteurs pourraient être complices de l’inculpation d’ "abus de confiance". Mais on en est encore loin.

Entre conflits d’intérêts et guérillas juridiques à venir, on peut le voir, l’affaire Biermé-Jacobs est bien loin d’être une plaisante aventure conçue dans une Ligne claire ! Elle est en revanche un piège diabolique où ayant droits, éditeurs, créateurs et même lecteurs sont touchés. Quelque part, Edgar P. Jacobs se venge de ceux qui, depuis des années, se partagent son héritage.

"La vallée des Immortels", le nouvel album de Blake et Mortimer de Yves Sente, Peter van Dongen et Teun Berserik, à paraître le 16 novembre 2018 (Ed. Blake et Mortimer). C’est le T. 25 de la série. Jacobs en a signé seulement 12...

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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1 Message :
  • L’Etrange Testament
    13 octobre 12:40, par Nick Tyler

    Comme l’indique cet (comme toujours excellent) article, il y a bien des énigmes, des mystères et des secrets dans cette affaire. Sans doute, le juge d’instruction, qui a prêté serment, devra-t’il trouver la bonne formule pour les élucider. Il en connait sûrement un rayon et ne devra probablement pas en passer par un SOS.
    A moins que la personne inculpée ne soit victime d’une mauvaise onde ou d’une machination. Nous n’en sommes pas encore à la mettre dans un sarcophage, enterrée dans un sanctuaire. Malédiction.
    J’arrête avant de me prendre un coup de bâton, c’est quand même Didier Pasamonik qui a trouvé le meilleur titre possible à l’article.

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