Dans « Charlie-Hebdo », Sfar fait l’interview d’Art Spiegelman.

14 août 2004 0
  • Moment exceptionnel dans Charlie-Hebdo cette semaine : l'auteur du « Chat du Rabbin » fait l'interview en dessins, de l'auteur de « Maus. » Dialogue entre deux générations, deux continents et deux artistes à l'occasion de la sortie, à la rentrée chez Casterman, du nouvel opus du Prix Pulitzer : « A l'Ombre des Tours mortes ».

Dans le « style croquis » qu’on lui connaît dans ses carnets, Sfar raconte sa rencontre avec Spiegelman. Il se dessine en petit garçon, ce qu’il est assurément face à un dessinateur qui a porté sur ses épaules l’avant-garde de la BD américaine pendant près de trente ans. Spiegelman a le sourire et le teint gris, sans doute parce qu’il fume des cigarettes. Propagandiste de ses amis, Sfar lui parle de Lewis Trondheim qui a arrêté de dessiner depuis un an. Spiegelman dit que cela ne l’étonne pas, que lui, il a arrêté pendant dix ans. C’est vrai que cela fait longtemps qu’on attendait son nouvel album.

Son interview est discursive, indirecte. Sfar lui demande, en prenant Trondheim ou Manet comme prétexte, si un dessinateur de BD est fini à un certain moment, quelle est son attitude vis-à-vis de la mort. Questions miroirs, à double sens. Spiegelman comprend vite l’allusion : les morts d’Auschwitz dans Maus, puis ceux des tours de New-York dans ce nouvel album. Oui, il y a un lien. Sfar en remet une couche et ose : « On dirait que Maus est dirigé par l’intelligence, tandis qu’ A l’Ombre des Tours mortes baigne dans la confusion ». Spiegelman n’élude pas : « C’était ça, répond-t-il : la confusion, les structures qui s’écroulent. Ça n’était pas seulement moi qui étais confus. Le sujet, c’était ça. »

Pour expliquer l’appel de notes aux vieux personnages de la BD classique américaine qui très étrangement structure cet album, Spiegelman raconte qu’il était entré dans une phase régressive, qu’il a fallu qu’il se reconstruise, que ces vieux personnages l’ont aidé dans ce travail. « Conversation with the Past  » dit-il. L’homme qui a démissionné de son journal parce qu’il considérait qu’il était trop va-t-en guerre entreprend alors son interlocuteur sur l’Amérique de Georges Bush. Reprenant une thématique animalière qui est celle de Maus, il dit : « Actuellement, l’Amérique est gouvernée par des reptiles. J’aimerais juste qu’on ait des mammifères à la place. Tu vois, je ne demande même pas des anthropoïdes. » Et de souligner les incohérences de Kerry : favorable à la guerre en Irak, il se détermine en fonction de Georges Bush. Lourde erreur, selon Spiegelman.

Les deux auteurs font le constat que l’underground est la meilleure voie pour parler de ce genre de choses et que, bonne surprise, cela se vend ! Il constate que la BD aux Etats-Unis est de plus en plus investie par les auteurs littéraires. « Comme chez nous », réplique Sfar. Le New-Yorkais a un pied-à-terre à Paris (il est marié à une Française). Tous les deux juifs, nos auteurs parlent de la situation des Juifs en France. Spiegelman n’a jamais ressenti l’antisémitisme que certains prêtent au pays des droits de l’homme. Il dit : « Si le nationalisme ressemble plus à un dinosaure qu’à une idée, je dois dire que la religion me paraît plus dangereuse encore. » Il a alors cette sentence étrange, rapportée par Joann Sfar, qui ne traduit pas ses propos : « I hate muslims but I also hate jews who identify themselves as jew. »

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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Charlie Hebdo N°634 - Mercredi 11 août 2004 - 2€. Tel : 01 44 61 96 20.

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