Dans Lucky Luke aussi, les vies noires comptent

26 octobre 2020 0 commentaire
  • Après les 72 albums signés Morris, voici le 9e album signé Achdé avec, pour la troisième fois, Jul au scénario. D’une qualité constante, la série régulière du cow-boy qui tire plus vite que son ombre explore une face inexplorée de l’Amérique, rarement évoquée dans les aventures du héros chanceux.

Nous vous l’annoncions dès le mois de juin, le sujet du nouveau Lucky Luke est politique : pour la première fois, on y évoque la ségrégation raciale aux États-Unis, un sujet qui, avec le mouvement antiraciste Black Lives Matters (les vies noires comptent) a pris de l’ampleur à la suite de l’affaire George Floyd.

À l’heure où un président peroxydé s’affiche comme « le moins raciste de la salle » (sympa pour les personnes présentes…) et refuse de condamner les suprémacistes blancs de son pays, le sujet est d’une brûlante actualité. « Je n’ai jamais regardé la couleur, la race, la religion des gens, déclarait René Goscinny au micro de Numa Sadoul et Jacques Glénat. Je ne dis pas "J’aime les noirs, les rouges, les jaunes". Je ne vois pas la couleur. Je suis daltonien pour ça ! Je ne vois que des hommes, c’est tout ! » Lui qui avait vécu aux États-Unis à Brooklyn, comme Morris du reste, connaissait bien le problème. C’est pourquoi le sujet était resté extrêmement discret, même si plusieurs albums de Lucky Luke (Les Rivaux de Painful Gulch, Le 20e de cavalerie, Canyon Apache…) affrontent la question raciale. C’est qu’avant 1977, année de la disparition de Goscinny, le sujet était encore touchy aux States… Et puis, Lucky Luke -il est parfois nécessaire de le rappeler- est une parodie du cinéma de Western, et particulièrement du Western classique de John Ford, d’Howard Hawks, de Samuel Fuller ou d’Arthur Penn. Et dans ce cinéma-là, aussi, les noirs sont singulièrement peu présents...

Après avoir rappelé que les émigrés américains étaient aussi juifs (La Terre Promise), que la Statue de la Liberté était française (Un Cow-boy à Paris), voici que Jul et Achdé abordent une catégorie d’immigrés pas vraiment volontaires : les Afro-Américains tenus en esclavage, en particulier dans le Sud pour l’exploitation des champs de coton. Or voici que Lucky, vraiment chanceux, hérite d’une riche propriétaire admiratrice de ses exploits de champs de coton dans le Sud avec plein d’esclaves émancipés dessus ! Que va faire notre généreux cow-boy qui est bien entendu du côté des Nordistes dans la Guerre de Sécession ? C’est tout le sujet de l’album.

Dans Lucky Luke aussi, les vies noires comptent
À table avec un Indien et un Noir, Lucky Luke n’est pas exactement représentatif des citoyens américains de son époque...
© Morris, Achdé, Jul — Lucky Comics

On n’évite pas les clichés à la Autant en emporte le vent et les multiples allusions à l’histoire de la question raciale aux USA, notamment les exactions du K.K.K., mais le personnage central de cette histoire est le premier marshall adjoint noir des États-Unis, Bass Reeves (1838-1910), nommé en 1875 dans le Mississippi, issu d’une famille d’esclaves, et fort d’une carrière où il arrêta plus de 3000 hors-la-loi. Une notice en fin d’album révèle «  le secret le mieux gardé du Far-West » : 25% des cow-boys étaient noirs et une grande partie de leurs collègues étaient hispaniques ! Blood and Guts !

Bass Reeves (en bas à g. avec la canne) fut le premier noir à devenir marshall aux USA.
Courtesy of University of Oklahoma Library.

Rien que ce sujet rend cet album un peu extraordinaire, et si Jul et Achdé ne sortent pas de leur zone de confort, nous avons ici plutôt un bon album de Lucky accroché malgré lui à l’actualité. Bientôt l’interview de Jul sur ActuaBD.

On notera que ce n’est pas la première bande dessinée à s’intéresser à la figure du Marshall Bass Reeves : Marshall Bass de Macan, Kordey & Desko (Delcourt), y était déjà venu. Un western ironique, rude et moderne, "entre Tarantino et Leone", remarquait notre chroniqueur, Charles-Louis Detournay, sur ActuaBD.com, en 2017.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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