" Dans mon village, on mangeait des chats " : itinéraire d’un truand

16 juin 2020 0 commentaire
  • Grandeur et décadence d'un caïd de campagne : "Dans mon village on mangeait des chats" pourrait n'être que l'énième récit générique de la vie d'un truand. Pourtant, celui-ci fait mouche. Le secret ? Une narration percutante... et du pâté de chat !

Frère et sœur, Jacques et Lily vivent dans un village sans histoire du sud de la France. Ou plutôt ils survivent, car entre une mère volage et un père routier qui les bat, le quotidien n’est pas toujours drôle. Se faire battre, Jacques s’en fout. Pas qu’il veuille jouer au dur, non, mais il ne ressent pas la douleur : il souffre d’analgésie. Alors quitte à ce que son père batte un enfant, mieux vaut lui que sa sœur, se dit-il.

Le souci avec sa maladie, c’est que sans vouloir jouer au dur, il en devient un, en se relevant en permanence des raclées qu’on tente de lui infliger. Surtout que Jacques a décidé de ne pas se laisser faire, il n’a pas peur d’aller à la rencontre des problèmes.

Tout aurait sans doute pu s’arrêter là... jusqu’à ce que Jacques et Lily surprennent Charon, le boucher du village, qui est en également le maire, dans le bois en train de capturer des chats. Depuis que sa femme est décédée, ce dernier s’est rendu compte que les mignons félins pouvaient être transformés en délicieux pâtés. La preuve : tout la région se les arrache. Au début, Jacques ne sait même pas pourquoi il asticote le maire en lui montrant qu’il connaît son secret... Mais ce petit "miaou" qu’il lui adresse n’est que le premier pas sur une pente savonneuse qui va l’emmener à toute vitesse vers les ennuis.

" Dans mon village, on mangeait des chats " : itinéraire d'un truand

La naissance, l’ascension, puis la chute d’un gangster de campagne, voilà comment résumer Dans mon village on mangeait des chats. L’histoire usée d’un gamin à l’enfance désastreuse qui, de petits délits en maison de correction, devient assez solide pour monter un business crapuleux avant de connaître le revers de sa médaille. Rien de révolutionnaire par rapport au genre, la formule est éculée, mais elle fonctionne toujours, et tout l’art réside dans un album très bien ciselé.

La voix off y est pour beaucoup. Omniprésente, elle accompagne chaque case du récit comme si le narrateur -et personnage principal- nous racontait rien qu’à nous l’histoire de sa vie.

"J’aime ce mode narratif, explique le scénariste Phlippe Pelaez, Car il interpelle le lecteur et le plonge encore plus dans l’histoire, puisque le narrateur [...] l’interpelle constamment. Je sais que c’est peu courant en BD. Par contre, au cinéma, nombreux sont les réalisateurs qui l’utilisent : Martin Scorcese et Quentin Tarantino, pour ne citer qu’eux. L’immersion est beaucoup plus forte."

"Show, don’t tell" dit-on au cinéma. Ici on montre et on raconte en même temps. Le procédé, éprouvé comme le récitatif d’un vieux E. P. Jacobs, permet toutefois au récit de garder une limpidité exemplaire et nécessaire au regard de la succession de personnages et de péripéties qui défilent devant nous.

L’accroche du récit, autour du pâté de chat, est suffisamment incongrue pour piéger le lecteur. Et les aventures de Jacques trouvent là leur parfait équilibre : ni trop prétentieuses, ni trop modestes. On y croit tout en trouvant cela un peu incroyable. Si le ton s’en rapproche, nous sommes pourtant loin d’une pègre à la Scarface, clinquante et décadente, mais plutôt du côté d’un Tonton Flingueur de province, honnête si l’on peut dire, et surtout horriblement crédible.

Après s’être brillamment illustré avec Zidrou sur Bouffon, Les Mentors, Chevalier Brayard et Les Folies Bergères, le dessinateur Francis Porcel n’a plus besoin de démontrer son talent. Soutenant un récit en plusieurs temps qui s’avérait une vraie gageure à mettre en scène, ses dessins accompagnent à merveille la montée en puissance de ce caïd de campagne. Même si cette exposition fluide aurait cependant bien eu besoin de temps en temps d’un morceau de bravoure.

"Grand Angle - la BD comme au cinéma" : la devise de la collection de Bamboo trouve ici sa parfaite démonstration, car les auteurs se sont conformés à la dynamique du septième art pour livrer un récit surprenant qui lève aussi le voile sur la dure réalité des "institutions spécialisées d’éducation surveillée." Sans se révéler incontournable, ce polar est assez réussi pour placer dorénavant Philippe Pelaez, qui progresse album après album, au rang des scénaristes avec lesquels il faut désormais compter.

Dans mon village on mangeait du chat est un album que l’on regretterait presque de dévorer trop vite, on reprendrait bien un peu de rab...

(par Jaime Bonkowski de Passos)

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Commander cet album:
BDfugue FNAC Amazon

"Dans mon village, on mangeait des chats" - Par Philippe Pelaez & Francis Porcel - Bamboo / Grand Angle - 56 pages - 03/06/2020.

  Un commentaire ?