"Dansker" (Presque Lune), conclusion magistrale de la trilogie d’Halfdan Pisket

22 décembre 2018 0 commentaire
  • Après "Déserteur" et "Cafard", le dessinateur danois Halfdan Pisket clôt le récit de la vie de son père. Des confins de la Turquie à Copenhague, son parcours pour le moins chaotique est raconté à la première personne dans un style presque expressionniste. Retour sur un ouvrage déjà récompensé au Danemark et en lice dans la sélection officielle du festival d'Angoulême.

Nous vous avions présenté longuement les deux premiers volumes de la trilogie écrite et dessinée par Halfdan Pisket. Dans Déserteur, édité au début de l’année 2017 par Presque Lune mais paru au Danemark en 2014, il racontait la jeunesse de son propre père en Turquie, dans une région frontalière avec l’Arménie. L’évolution politique de son pays, la transformation de sa région natale, l’effondrement de son entourage le contraignirent à chercher l’exil. Celui-ci le conduisit au Danemark, où il devint un cafard. Cafard est justement le titre du deuxième volume de la série, édité toujours par Presque Lune au début de cette année mais sorti en 2015 à Copenhague.

"Dansker" (Presque Lune), conclusion magistrale de la trilogie d'Halfdan Pisket
Dansker © Halfdan Pisket / Presque Lune éditions 2018

Comme Art Spiegelman pour Maus, Halfdan Pisket est parti d’entretiens avec son père pour reconstituer son histoire. Recoupant ses anecdotes avec d’autres témoignages, le fils est parvenu à reconstruire le parcours du père de la Turquie au Danemark, de sa jeunesse à l’époque contemporaine. Un parcours parsemé de violence, marqué par la douleur physique, par l’angoisse et le deuil, mais entièrement consacré à la survie et, finalement, à la transmission.

Dansker reprend le récit là où Cafard s’était arrêté et donc presque quarante ans après les événements racontés dans Déserteur. James Pisket est au plus mal : ayant survécu presque miraculeusement à la suite d’un affrontement avec des criminels, il a perdu un œil et se retrouve seul. Il décide pourtant de continuer à se battre. Il s’installe à Christiana, quartier libertaire de Copenhague, où il peut vivre du trafic de haschisch. Il ne craint plus les crises d’épilepsie, endormi par les vapeurs de la drogue, et se fait discret. Il commence également à se préoccuper de son fils et de son ex-compagne. Mais ce n’est pas si facile, et nous pourrions croire qu’il était écrit que son destin serait tragique.

Dansker © Halfdan Pisket / Presque Lune éditions 2018

Mais rien n’était prévu dans cette trajectoire chaotique. Jeu de son caractère impétueux, de ses décisions parfois malheureuses mais aussi du contexte politique et social dans lequel il a vécu, d’abord en Turquie puis au Danemark, James Pisket est ballotté d’un pays à l’autre et d’une geôle à la suivante. Étouffant d’angoisse, souvent isolé et toujours marginal, il parvient malgré tout à faire subsister en lui une once d’humanité qui lui permet de survivre et même -certes sur le tard- d’assumer ses responsabilités et, surtout, d’aimer ses proches.

Halfdan Pisket poursuit son récit sur le même rythme et avec la même puissance que dans les deux premiers tomes. Si la narration est globalement linéaire, elle n’exclut pas quelques retours en arrière et des ellipses. L’écriture à la première personne permet de faire ressentir les affects de James sans faire croire à une pseudo-objectivité. Sa voix d’ailleurs envahit souvent l’histoire, lui donnant un ton très particulier. Halfdan donne la parole à son père, une parole qu’il n’a jamais vraiment pu ou voulu prendre de lui-même.

Quant au dessin, il donne toute sa vivacité et sa profondeur à cette bande dessinée très marquante. La maîtrise du noir et blanc impressionne : les aplats évoquent l’expressionnisme, sans qu’il y ait de référence explicite et encore moins de maniérisme poseur. Le trait fin alterne les courbes presque psychédéliques et les brisures acérées évocatrices de la violence et de l’angoisse. La composition des planches, enfin, confère au récit une ambiance un peu étouffante, parfois stressante, par l’accumulation de petites cases où James comme le lecteur se retrouvent enfermés : nous pouvons ainsi ressentir, certes à une moindre échelle, les sensations du personnage souvent prisonnier, au propre - il a été plusieurs fois arrêté - comme au figuré - il semble ne pas pouvoir s’extraire d’une spirale négative dont il est l’auteur comme la victime.

Déjà distinguée au Danemark, la trilogie d’Halfdan Pisket, qui a été aussi éditée en intégrale [1], est présente, grâce à son troisième volume, dans la sélection officielle du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême 2019. Elle figure en bonne place, du moins le croyons-nous, pour recevoir le prix de la série. L’ampleur du récit - historique, sociale, psychologique - et le parti-pris graphique le justifieraient amplement.

Dansker © Halfdan Pisket / Presque Lune éditions 2018

(par Frédéric HOJLO)

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- Déserteur - Par Halfdan Pisket - Presque Lune éditions - édition originale : Desertør, Fahrenheit, 2014 (traduit du danois par Jean-Baptiste Coursaud) - 21,5 x 29 cm - 104 pages en noir & blanc - couverture cartonnée, dos toilé - parution le 13 février 2017. Lire un extrait de l’ouvrage.

- Cafard - Par Halfdan Pisket - Presque Lune éditions - édition originale : Kakerlak, Fahrenheit, 2015 (traduit du danois par Jean-Baptiste Coursaud) - 21 x 29,5 cm - 142 pages en noir & blanc - couverture cartonnée, dos toilé - parution le 8 février 2018. Lire un extrait de l’ouvrage.

- Dansker - Par Halfdan Pisket - Presque Lune éditions - édition originale : Dansker, Fahrenheit, 2015 (traduit du danois par Jean-Baptiste Coursaud) - 21 x 29,5 cm - 160 pages en noir & blanc - couverture cartonnée, dos toilé - parution le 11 octobre 2018. Lire un extrait de l’ouvrage.

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[1Sera-ce aussi le cas en France ? Presque Lune éditions l’infirmera ou le confirmera... Affaire à suivre.

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