Dany : "La diversité de la bande dessinée actuelle est fabuleuse"

11 février 2008 1 commentaire
  • Véritable touche à tout, {{Dany}} a été précurseur à plus d’un titre. En publiant {Ça vous intéresse ?} l’auteur d’{Olivier Rameau} anticipa l’émergence de la bande dessinée coquine humoristique. Mais déjà, bien avant, en 1977, il publia {Histoire Sans Héros}, l’un des premiers "romans graphiques" de la BD franco-belge dont le scénario était signé Jean Van Hamme.

Les éditions du Lombard publient aujourd’hui sous forme d’intégrale Histoire Sans Héros et sa suite Vingt Ans Après. Dany et Jean Van Hamme ont, pour l’occasion, réalisé une histoire courte supplémentaire de cinq planches incluses dans l’intégrale. Un récit où deux des membres survivants partent à la recherche de James Gray, l’acteur de cinéma, qui a été obligé de rester dans la jungle pour guider l’envol de la montgolfière entre les cimes des arbres… Permettant ainsi à la poignée de survivants du crash de l’avion de s’échapper.
À cette occasion, Dany retrace avec nous quelques moments majeurs de sa carrière.

Dany : "La diversité de la bande dessinée actuelle est fabuleuse"« Histoire Sans Héros et sa suite, « Vingt Ans Après », sont aujourd’hui regroupés dans un même album… Il n’y en aura donc pas de troisième ?

J’avais quelques hésitations, mais Yves Sente m’a convaincu qu’il était opportun de regrouper les deux albums ensemble. Cela n’avait jamais été fait, sauf pour un tirage de tête qui avait été imprimé à l’occasion de la sortie de Vingt Ans Après. Maintenant, est-ce que nous allons faire une nouvelle suite ? Je peux vous répondre clairement par la négative. Il y avait déjà eu une polémique entre Jean Van Hamme et moi-même pour la sortie de Vingt Ans Après. Je ne voyais pas l’opportunité de réaliser une suite à Histoire Sans Héros car l’histoire se suffisait à elle-même.
Mais Jean en a eu envie, et m’a envoyé un scénario clef-en-main, entièrement découpé. Je l’ai lu, et ai été emballé. Ce récit ne venait pas déforcer Histoire Sans Héros.
Par contre, je reste ouvert pour refaire quelque chose avec Jean. Je sais bien qu’il nous reste quelques bonnes semaines, mais à nos âges, il n’est pas souhaitable d’envisager une série à la Ric Hochet. Je préfère les one-shots !

Lorsque vous voyez le succès qu’ont récolté les séries de Jean Van Hamme, ne regrettez-vous pas aujourd’hui d’avoir autant papillonné. De ne pas avoir réalisé une série, sur la longueur, avec lui ?

Je n’ai absolument aucun regret. Il est évident qu’il aurait été beaucoup plus confortable, pour mes éditeurs comme pour moi, que je ne me consacre qu’à une seule série. La loi de la série continue à régir le monde de la BD. Mais je ne veux pas être soumis à la régularité que demande une série. Je m’ennuie très vite, et je suis lassé d’un univers au bout de deux ou trois albums. Quand je dessine un album, je pense déjà à celui que je ferais après et qui sera dans un tout autre style.
J’aurais sans doute dû être pénalisé au point de vue financier. Je ne sais pas où en serait mon compte en banque si j’avais aligné un album par an d’une même série depuis trente ans. Peut-être serais-je plus riche ?
… Mais je ne suis pas pauvre non plus ! Je n’ai donc pas à me plaindre. D’autant plus que je m’amuse beaucoup de me mettre en danger en changeant d’univers. J’ai besoin de cela pour renouveler mon enthousiasme.

Extrait de "Histoire Sans Héros"
(c) Dany, Van Hamme & Le Lombard

Comment expliquez-vous le succès de vos livres, alors ?

Prenons le cas d’Histoire Sans Héros. Il a toujours été présent sur le marché depuis sa publication. Il a été réédité sous de nombreuses formes, avec des couvertures différentes, et on a dépassé les 100.000 exemplaires vendus. Olivier Rameau est toujours édité. Et même Arlequin... La plupart de mes albums sont disponibles. Je suis un des rares auteurs qui, tous les six mois, touche des droits d’auteurs. J’ai conscience que c’est une chance. La majorité des auteurs vivent grâce à des avances… Et puis, il est évident que l’épisode des albums coquins fait que je suis, aujourd’hui, à l’abri du besoin …

Vous parlez d’épisode. Cela veut-il dire que vous ne dessinerez jamais plus d’album de ce genre ?

Non. Je ne clôture jamais rien ! J’ai déjà dessiné 18 gags pour le prochain album. Mais il faut que je me renouvèle. Je me refuse de réaliser ce que d’autres ont fait dans le prolongement des mes albums. C’est-à-dire : dessiner n’importe quoi, n’importe comment ! Je souhaite garder une certaine classe, privilégier une rigueur et une qualité. Je ne veux pas tomber dans la vulgarité. Jusqu’à présent, j’ai réussi à ne pas franchir la limite. La meilleure preuve est le public féminin qui me suit d’album en album.

(c) Dany, Editions Joker

Avez-vous déjà eu des problèmes avec la censure ?

Oui. Il y a une dizaine d’années, un groupuscule d’extrême-droite pour la défense des valeurs familiales a écrit une lettre ouverte à un directeur d’une FNAC. Ils mettaient mon travail dans le même sac que les BD pornographiques. Ils sont allés jusqu’au tribunal car ils estimaient que mes albums ne devaient pas accessibles aux enfants ou aux ados dans le rayonnage des FNAC. Un argument que je comprends et que je respecte tout à fait. Le gérant de la FNAC a perdu son procès et a été condamné à payer 3.000 € de dommages et intérêts. La direction générale a alors envoyé une lettre à tous les magasins disant : « On ne payera qu’une fois ». Autrement dit, si un nouveau procès devait avoir lieu, il se ferait au frais des gérants. Mes livres coquins ont été interdits pendant près d’un an dans certaines FNAC. Heureusement, l’histoire fût bien vite oubliée.
Plus récemment, j’ai participé à un collectif reprenant des chansons de Johnny Hallyday adaptée en BD. J’ai travaillé sur « On a tous quelque chose en nous de Tennessee ». J’ai repris le texte chanté par Hallyday et en ai fait quatre pages dessinées. On y voyait une fille nue de dos. J’ai suggéré, dans mes planches, qu’elle faisait l’amour avec un homme. Mais mes dessins étaient très softs, plus sensuels qu’érotiques. France Gall, qui gère les droits de Michel Berger, l’auteur de ce texte, a voulu interdire mon adaptation. D’après elle, le texte original de Michel Berger diffère de celui chanté par Johnny Hallyday. Le texte original ne laisse pas sous entendre que les personnages font l’amour. Or, la version chantée par Johnny le suggère fortement. Soleil a tranché et à enlevé une page. Du coup, mon histoire est un peu boiteuse… C’est une forme de censure déguisée.

Le douzième album d’Olivier Rameau, « Les Disparus du Bayou Plalah », a été publié en 2005. Envisagez-vous son retour à long terme ?

J’ai mis dix-sept ans à faire cet album. Mais dans mon esprit, je n’avais jamais quitté cette série. J’ai dessiné régulièrement Olivier Rameau et Colombe pour des affiches, des ex-libris, etc. Cette série me ressemble, et j’aimerai la continuer. En fait, je souhaiterais tout faire. J’ai une telle boulimie et une telle envie de dessiner qu’il m’est difficile de refuser de nouveaux projets. Il suffit que je rencontre quelqu’un qui me plait, comme par exemple Christophe Arleston, pour que j’aie envie de repartir vers de nouvelles aventures.

N’avez-vous pas envie qu’un auteur reprenne Olivier Rameau ?

Je l’ai déjà envisagé. Je songeai à Gürsel, qui était partant. Mais je ne peux pas lui laisser faire un nouvel album sans le suivre. Je devrais obligatoirement, dans un premier temps, m’impliquer dans la reprise. C’est-à-dire dessiner les personnages principaux, réaliser la mise en page, avant de passer le relais progressivement. Bref, cela me demanderait beaucoup de temps. Et comme je n’aime pas déléguer…
Je l’ai fait avec Arlequin, et on peut dire que cela n’a pas été une grande réussite. Même s’il y avait une très grande qualité dans le travail de Jitéry et Rodolphe. Arlequin méritait mieux. Cette série a également été noyée dans le flot des nouveautés.

Croquis pour "Transylvania"
(c) Dany, Yves H & Casterman

Pourquoi avoir collaboré avec Yves H sur « Transylvania » ?

Yves a épousé une roumaine. J’ai été invité au mariage qui se déroulait dans le pays de la mariée. Nous y sommes restés une semaine supplémentaire, ma femme et moi-même, pour visiter la Roumanie. J’ai eu envie de voir les lieux où Bram Stocker avait situé Dracula, tout en sachant que l’écrivain n’y avait jamais mis les pieds. Quelques semaines plus tard, nous avons organisé un dîner avec Hermann et son fils, Yves H. Je leur ai parlé de ce voyage avec beaucoup de passion. Je voulais réaliser quelque chose sur ce pays. Yves m’a écrit une histoire sur mesure. Malheureusement, je n’avais pas le temps de l’illustrer tout de suite, et lui, a développé le thème pour d’autres. « Transylvania » m’a beaucoup amusé, et m’a permis de faire un quarante-six planches en couleur directe. Maintenant, je n’envisage plus de travailler autrement.

Croquis pour "Transylvania"

Même avec l’informatique ?

J’ai mis trente ans à mettre au point une technique pour arriver à la couleur directe mélangeant l’aquarelle, l’encre de couleur et la gouache. Si je devais travailler sur ordinateur, il me faudrait beaucoup plus de temps pour arriver à un résultat qui de toute manière ne me satisferait pas. Sans doute que des auteurs comme Denis Bajram y arriveraient sans problème… Mais pas moi !
Par contre, l’ordinateur est fabuleux, et je commence à m’en servir pour ajouter des effets spéciaux : des éclairages, du brouillard, de la fumée, etc. Je réalise actuellement un album se déroulant dans le monde de Troy, avec Christophe Arleston, et j’y intègre ces effets.

Recherche de décors pour Transylvania"
(c) Dany, Yves H & Casterman

Pouvez-vous nous en parler ?

J’apprécie énormément Christophe Arleston. J’aime sa manière d’être, son humour, son écriture, sa souplesse. Il développe un univers que je ne n’avais traité. On peut considérer qu’Olivier Rameau se rapproche de l’Héroïc Fantasy. Mais ma série est plutôt gentille. Dans Guerrières de Troy, je peux couper des têtes, crever des yeux, et être plus violent. … Ce qui me plait beaucoup, même si ces ambiances me donnent beaucoup de travail. André Franquin disait : « Un dessinateur penchera à mettre en scène ses personnages dans un décor minimaliste, dans un désert. Un scénariste, lui, préférera raconter une histoire qui se déroule dans une ville peuplée ». Arleston a des idées de scénariste : des scènes en pleine ville, dont les rues grouillent de personnages.

Dont une bonne moitié de jolies femmes pour vous faire plaisir…

Oui. Les trois personnages principaux seront des guerrières de Troy, des mercenaires…

Qu’en est-il du troisième tome d’Equator ?

J’aimerai bien m’y mettre. Il est déjà écrit, découpé, et il ne me reste plus qu’à le dessiner. Je ne peux pas déléguer cette histoire. J’ai beaucoup bourlingué en Afrique. J’ai rassemblé tellement d’émotions à traduire et de documentation sur le sujet, que je veux faire sentir ses odeurs aux lecteurs…

Vous allez travaillerez prochainement avec Jean Dufaux…

Oui. C’est une vraie rencontre. On va réaliser un thriller qui se passera aux USA. Je ne peux pas vous en dire plus pour le moment.

Crayonné pour les "Guerrières de Troy"
(c) Dany, Arleston & Soleil.

Parmi tous les auteurs disparus quelle est la rencontre qui vous a le plus marquée, mis à part Greg bien sûr …

J’ai toujours été impressionné de rencontrer les grands dessinateurs qui me faisaient rêver lorsque j’étais adolescent. Je me souviendrai toujours de mes discussions avec Jijé. Et surtout celle où il m’a raconté, lors d’une soirée en Suisse, son voyage au Mexique et dans le sud des USA avec Franquin et Morris. Il était incroyablement drôle. Jijé était mon idole. C’est un génie malheureusement inconnu du grand public aujourd’hui.
Je voyais Franquin tous les vendredis, à l’époque où nous allions jouer au billard avec Tibet, Hermann et Bob de Groot. Il était adorable, fantastique et excessivement amusant. Je regrette, aujourd’hui de ne pas avoir eu une attitude naturelle envers lui. J’étais liquéfié tellement il m’impressionnait.
Le titre du livre d’Hugues Dayez sur Peyo est très bien choisi. C’était un enchanteur. Son découpage et sa mise en page étaient d’une clarté exemplaire.
Uderzo est humainement fantastique. Et il y a un sens de la vie et du mouvement inégalé dans son dessin. René Goscinny me donnait son amitié. Je ne l’avais rencontré que deux ou trois fois. Lorsque j’ai souffert d’une hépatite, il y a trente ans, il me téléphonait régulièrement pour avoir de mes nouvelles. Il avait eu la même maladie quelques temps auparavant… On comparaît nos analyses en rigolant ! … Et puis, il y a les amis proches, comme par exemple Tibet !

Les Guerrières de Troy
(c) Dany, Arleston & Soleil

Qu’ajouter de plus ?

L’incroyable diversité que propose la bande dessinée est fabuleuse. On ne la retrouve pas dans d’autres moyens d’expression. On peut aborder tous les genres et tous les styles. Ces livres coexistent dans les mêmes librairies. C’est fabuleux de pouvoir tomber sur un livre de Jean-Christophe Menu à côté du dernier album des Schtroumpfs ! Il ne faut pas tomber dans le travers de dire que telle ou telle œuvre est un navet. Tous ces genres ont le mérite d’exister. Pourvu que cette richesse et cette diversité continue.

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

 
Participez à la discussion
1 Message :