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Dave McKean : « Si vous essayez d’exprimer un sentiment particulier, vous choisirez le style adapté »

De passage en France pour la Comic Con' de Paris, Dave McKean nous a fait le plaisir de répondre à quelques questions à propos de Celluloïd, son dernier album paru en février dernier chez Delcourt, une histoire érotique muette et graphiquement foisonnante.

Dave McKean : « Si vous essayez d'exprimer un sentiment particulier, vous choisirez le style adapté »Comment est né cet album ?

C’est un projet que j’avais dans mes cartons depuis dix ans. J’ai toujours eu envie de faire quelque chose simplement sur le sexe. Il n’y a pas tant de livres que ça sur le sujet et ceux qui existent sont souvent lubriques, alors que le sexe est un sujet tellement merveilleux. J’avais donc l’idée de faire un livre, mais sans titre, sans mon nom sur la couverture, sans texte et autoédité. En publiant juste quelques exemplaires, vendus sur un site Internet un peu secret. J’aime bien cette idée. Je le ferai certainement un jour. Mais Guy Delcourt m’a proposé de le publier. J’avais fait une histoire courte dans le recueil Premières fois. Une belle expérience. Donc j’ai accepté qu’il y ait mon nom sur la couverture. Mais en gardant l’idée d’un album sans texte.

J’aime beaucoup les premières pages du livre où la bibliographie et les mentions légales sont intégrées dans l’histoire. C’est comme un générique de film. On a presque l’impression d’entendre la musique.

Oui, j’adore les génériques dans les films. Un bon générique, avec une belle musique et une belle typographie et je suis complètement dans le film. Peu importe ce qui se passe après, je m’en fiche. Il y a certains films, comme Le dernier tango à Paris par exemple, où je suis dedans dès le générique. Tetro et Youth Without Youth (L’homme sans âge), les derniers films de Coppola ne sont pas de très grands films, mais leurs génériques sont merveilleux.

Une des pages de l’introduction où sont insérées les mentions légales, avec l’une des rares bulles de l’album
(c) McKean/Delcourt

Vous utilisez beaucoup la photo dans vos livres. Est-ce que c’est l’impossibilité d’exprimer certaines choses par le dessin ou plutôt un choix artistique ?

Ça vient vraiment des émotions que j’essaie de faire passer dans le scénario. Le grand intérêt des bandes dessinées est que les images peuvent être n’importe quoi. Ça peut être des dessins, mais aussi plein d’autres choses. Il y a une scène dans Celluloïd dans laquelle je voulais que la jeune femme ait des cheveux comme du raisin. Et vous ne pouvez pas dessiner du raisin. Vous pouvez dessiner des cercles, mais pas du raisin. Il faut être un très bon peintre pour capturer la texture du raisin. Ou utiliser une photo. La nature du fruit apparaît immédiatement. Ce n’est pas une métaphore comme le dessin. Vous regardez la photo et vous ressentez l’émotion.

Et pour la femme qui apparaît dans le film, vous avez pris des photos ?

Oui, j’aime l’idée que plus l’héroïne va dans le fantasme, plus on se rapproche de la photo. Ça commence par du dessin et plus elle s’enfonce dans le fantasme, plus la photo apparaît. D’ailleurs, le premier film qu’elle regarde est en mauvais état, plein de petites détériorations, et plus elle entre dans le fantasme, plus la vision devient nette et claire.

Vos livres sont caractérisés par le mélange des styles. Pourquoi est-ce que vous ne vous cantonnez pas au même style pour l’ensemble d’un album ?

Pour une simple raison : c’est amusant. Et j’ai tendance à penser que si vous prenez du plaisir, ça se voit. Parfois, l’histoire demande un style homogène, parce que ça distrait la lecture si il change. Comme Cages par exemple. Il a quelques digressions mais globalement c’est homogène. Je compare ça à la musique classique ou au jazz. Si vous composez une suite, vous utiliserez différents instruments, tempos, volumes, différentes textures. C’est vraiment assez similaire. Si vous essayez d’exprimer un sentiment particulier, vous choisirez le style adapté. Je ne mélange pas les styles à l’intérieur des scènes, mais chaque scène peut être différente.

(c) McKean/Delcourt

Et vous-même, vous travaillez en musique ?

Oui, je travaille avec de la musique instrumentale, pas de chansons. De la musique classique, du jazz, de la world music, du tango, de la musique d’Europe centrale. Pendant la réalisation de Celluloïd, j’écoutais beaucoup Eleni Karaïndrou, qui a composé la musique de plusieurs films de Theo Angelopoulos. Beaucoup de mélancolie, de nostalgie. Ça a affecté le livre.

Vous devriez faire comme le dessinateur suisse Cosey et mettre une playlist à la fin de vos livres.

Oui, c’est une bonne idée. Je devrais faire ça. Ou encore mieux, je devrais ajouter ma propre musique.

Vous jouez d’un instrument ?

Oui, je joue du piano. La prochaine fois, je ferai ça la prochaine fois ! (rires)

Pour en revenir au contenu du livre, il n’y a pas énormément d’images purement pornographiques. Pourquoi n’en avez-vous pas mis plus ?

C’est une question d’équilibre. Chacun le verra à sa manière, mais pour moi, c’est ce qu’il fallait. La pornographie est souvent trop répétitive. L’objectif de ce livre était d’être érotique d’une manière plus imaginative et surprenante.

Celluloïd est rempli de symboles : la pellicule qui s’embrase, les portes, les fruits, etc. J’imagine que le côté intellectuel était important aussi pour vous.

Oui, mais je ne voulais être obligé d’ajouter un glossaire à la fin pour comprendre toutes les références. Ce ne sont pas des références littéraires, à Shakespeare ou aux grands auteurs du passé. Vous n’avez pas besoin d’avoir lu les Grecs pour comprendre. Encore une fois, comme pour la musique, vous tournez les pages et vous ressentez des choses. Et si les allusions ne se comprennent pas par l’image, c’est que j’ai échoué.

Les fruits sont largement mis à contribution
(c) McKean/Delcourt

Tout est dans la sensation.

Oui, pour cet album. C’est vraiment un morceau de musique.

Dans l’album, il y a aussi énormément de fantasmes. Exhibitionnisme, voyeurisme, fantasmes masculins et féminins. C’était important pour vous cette diversité ?

Oui, même si j’ai fait des choix et j’en ai éliminé certains qui me mettent mal à l’aise, comme la violence dans le sexe par exemple, même jouée. J’ai aussi choisi un personnage principal féminin parce que je n’aime pas les fantasmes de l’homme prédateur, qui force la femme, récurrents dans la pornographie.

Est-ce que l’album se rapproche de vos fantasmes ?

Pas nécessairement. L’atmosphère plutôt. J’ai fait un petit film qui s’appelle N[eon] et qui se déroule à Venise. J’ai été à Venise un certain nombre de fois, et quand vous vous promenez dans les rues à trois ou quatre heures du matin, c’est très joli. Il n’y a personne, juste l’écho de vos pas. Et il y avait cette petite place avec un mannequin nu dans une vitrine, parce qu’ils n’avaient pas encore changé les vêtements. Ça fait partie du film. Le sentiment que j’ai eu en arrivant sur cette place et en voyant subrepticement cette femme nue, ce petit moment, ce frisson… Je pense que nous avons tous ce genre d’expériences, qui sont inoffensives. Quand ça devient réel, c’est peut-être plus difficile parce que vous interagissez avec des personnes réelles. Ça peut être fantastique, mais c’est plus difficile. Pour Celluloïd, c’est vraiment du pur fantasme, avec aucune situation réaliste.

En lisant l’album, on a l’impression que l’histoire peut être autant apprécié par les femmes que par les hommes.

C’est ce que j’espère. J’ai quelques amies qui aiment bien lire des histoires érotiques et c’était intéressant pour moi d’avoir leurs commentaires. J’espère que ça va plaire aussi aux femmes. C’est aussi pour ça que je n’ai pas mis d’images trop dures.

La scène où la femme a l’impression d’être caressée par une demi-douzaine de mains est peut-être un fantasme plus féminin que masculin.

Oui, c’est vrai. Mais en même temps, tout le monde aime les massages. Pas sexuels, mais juste des massages. Moi, je n’aime pas trop être touché, j’aime avoir mon espace vital. Mais dans une situation où j’accepte qu’on me touche, qu’on me masse, pendant une heure, c’est un sentiment merveilleux. Vous sentez vos inhibitions disparaître, vous vous relaxez complètement. Dans le livre, c’est juste légèrement modifié pour devenir érotique.

Caressée par une dizaine de mains
(c) McKean/Delcourt

L’image des mains qui caressent est vraiment très belle.

C’est quelque chose que vous pouvez faire en bande dessinée. La même chose pour un film demanderait un budget énorme. Vous ne pourriez pas faire un film pornographique de cette manière.

L’histoire de Celluloïd se termine avec deux yeux en gros plan. Est-ce que vous pensez que la vue est le sens le plus important dans l’érotisme ?

Oui, mais c’est probablement très masculin. Je pense que les femmes diraient que l’esprit est plus important. D’ailleurs, les portes que la femme emprunte tout au long de l’album mènent à son esprit.

Encore des symboles.

Oui, mais très compréhensibles, universels.

Pour conclure, après cette histoire érotique, quels sont vos projets ?

J’ai terminé un livre commencé depuis un an, qui sortira en septembre. Il s’appelle The Magic of Reality, écrit par Richard Dawkins, un biologiste évolutionniste. C’est un livre pour les jeunes et les moins jeunes, une série de douze questions sur le monde, dont les réponses sont généralement liées à des mythes, des croyances, et qui cette fois sont basées sur la science. Certaines questions sont simples comme « qu’est-ce qu’un arc-en-ciel ? », « qu’est-ce qu’un tremblement de terre ? », mais d’autres sont plus étranges comme « qu’est-ce qu’un miracle ? ». Nous voulions inciter les jeunes à être sceptiques, se demander « pourquoi me dit-on ça ? », « comment le prouver ? » plutôt que de tout croire simplement parce que quelqu’un l’a dit.

Et puis à Pâques, j’ai tourné un nouveau film intitulé The Gospel of Oz, l’histoire d’un professeur qui revient après avoir disparu pendant 40 jours. Une sorte de figure christique, mais qui n’a pas de pouvoirs surnaturels, qui guérit les gens en les écoutant. Je suis en train de monter le film et il devrait sortir l’année prochaine.

(par Thierry Lemaire)

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