David B par les Chemins noirs

5 janvier 2009 2 commentaires
  • Réunis sous un élégant coffret, les éditions Futuropolis nous invitent à lire ou relire les deux volumes du dernier opus de {{David B}}, un récit pas forcément facile d’approche mais qui, comme souvent, ne laisse jamais indifférent.

Cette courte saga a pour cadre un contexte historique peu connu. À la fin de la Première Guerre mondiale, l’Italie, du côté des Alliés, reçut un certain nombre de territoires excepté celui de Fiume (aujourd’hui Rijeka en Croatie). La Ville, majoritairement italienne, est alors traversée par tout ce qui compte de gangsters, aventuriers, bandits et militaires désœuvrés dont la principale activité est de se livrer bagarres de rues et rixes en tout genre.
Au milieu de ces foules bigarrées surgit Gabriel d’Annunzio, poète, aventurier dadaïste et héros de la Grande Guerre qui cherche à s’emparer du pouvoir, harangue la foule en lui promettant le rattachement à l’Italie et déclare Fiume « état indépendant ». L’aventure tourne court.

C’est sur cette toile de fond historique (et authentique), utopique et dérisoire, que se rencontrent les deux héros principaux : Mina Linda la chanteuse prisonnière des « Milanais » et Lauriano, soldat italien et dadaïste halluciné, rallié au « Commandante ». Tous deux se retrouvent réunis, entraînés et séparés par ces chemins…noirs.

David B par les Chemins noirs
L’exposition consacrée aux chemins noirs à Blois en novembre 2008.

Noirs comme les boyaux crasseux des tranchées dans lesquels a disparu Leone, dont Lauriano poursuit en vain le fantôme dans ses rêves et dans les ruelles de la cité.

Noir comme le fascisme naissant au seuil de ces années 1920 entre les délires poétiques d’un d’Annunzio et les appétits d’un Mussolini déjà en marche.

Noir comme la chevelure soignée de la belle Mina, chanteuse française perdue et prisonnière malgré elle d’une ville devenue folle et dont l’idylle avec le jeune soldat sert de fil rouge (et noir) à cette chronique douce et romantique.

Noir comme le dessein de ces hommes perdus désœuvrés dont la foule et les rixes désordonnées semblent être une des dernières raisons d’exister entre deux discours fleuves du « Commandante ».

Noir comme la puissance du trait d’un David B, maître de son récit et dont on relève aussi bien les audaces graphiques dans la construction des cases que les références à un expressionnisme revisité avec talent et efficacité.

Œuvre déroutante, étrange, qui hésite entre le roman d’aventure et d’amour Par les chemins noirs fait partie de ces livres qui se méritent, que le lecteur doit apprendre à apprivoiser au fil de lectures successives.
L’ensemble s’inscrit dans un cycle plus large, l’auteur de la lecture des Ruines ayant prévu de réaliser un album par nation européenne, son projet est de nous décrire lentement le bouillonnement politique et culturel de ces années 20 et 30 écartelées entre l’attente de paradis et l’arrivée d’un enfer annoncé.

L’auteur continuera d’associer réalité et fiction (comme dans ces premiers tomes) tout en restant fidèle à sa démarche artistique exigeante et ses propres obsessions pessimistes … et noires.

Projet ambitieux et audacieux qui n’est pas sans rappeler une certaine vision de l’histoire déjà approchée par un Pratt ou un Tardi.

Le tome 1 a déjà été primé par le Prix de Cheverny pour la Bande dessinée lors des rendez-vous de l’histoire 2007.

En novembre dernier, le festival BD Boum avait consacré une fort belle expo à cette œuvre de David B, lui-même invité d’honneur de la prochaine édition du festival de Blois.

(par Patrice Gentilhomme)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Par les chemins noirs - T1 et T2 - Par David B - Editions Futuropolis

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2 Messages :
  • David B par les Chemins noirs
    5 janvier 2009 09:19, par Alex

    Cher Patrick, n’ayant pas encore lu le livre de David B. je me réfère donc ici au contenu de votre article.

    Je ne pense pas qu’il soit exact de qualifier d’Annunzio de Dadaïste. Dans une perspective historique et artistique il est à rapprocher plutôt des Futuristes- mouvement artistique principalement italien- pour qui il fut une référence.

    Dans le contexte précis des évènements de 1919 cela ne me paraît pas être qu’un détail puisque c’est à la tête des Légionnaires Futuristes qu’il entreprit le 11 Septembre d’occuper Fiume. Dans le cadre de l’Italie d’après-guerre c’est bien idéologiquement des Futuristes qu’il faut rapprocher d’Annunzio (ou vice-versa). Rappelons que les Futuristes contribuèrent a la création du "Fasci di combattimento", même s’ils s’en retirèrent par la suite.

    La période la plus influentielle du Futurisme peut se placer de 1909 à 1919. En 1918, Tristan Tzara, dans son Manifeste Dada rejette "les académismes Futuristes".

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    • Répondu le 18 août 2010 à  12:26 :

      On peut même distinguer entre D’Annunzio, né en 1863, écrivain "fin-de-siècle" (et même "décadent") célèbre bien avant la guerre, et les futuristes, sensiblement plus jeunes (Marinetti est né en 1876), dont le mouvement est lancé en 1909.

      Voici ce que Gramsci écrit à Trotsky en 1922 (repris dans Littérature et révolution)

      "D’Annunzio n’a jamais pris position publiquement à l’égard du futurisme. Il faut mentionner que le futurisme, à sa naissance, était expressément contre d’Annunzio. Un des premiers livres de Marinetti avait pour titre "Les Dieux s’en vont, d’Annunzio reste" [*]. Bien que, pendant la guerre, les programmes politiques de Marinetti et de d’Annunzio aient coïncidé en tous points, les futuristes sont restés anti-d’Annunzio. Ils n’ont pratiquement montré aucun intérêt pour le mouvement de Fiume, bien que plus tard, ils aient participé aux manifestations."
      [lettre en ligne à l’adresse : http://www.marxists.org/francais/gramsci/works/1922/09/gramsci_090822.htm]

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