David Vann : "La bande dessinée est une forme de littérature qui peut avoir les mêmes ambitions que le roman."

6 novembre 2014 0 commentaire
  • L'adaptation du best-seller de David Vann, Sukkwan Island (le roman est paru en France chez Gallmeister) par Ugo Bienvenu chez Denoël Graphic est certainement l'un des romans graphiques les plus marquants du moment. Nous sommes en forêt, dans le Grand Nord. Un père apprend à son fils comment vivre dans cet environnement. Mais le danger n'est pas dans cette nature hostile : il est dans le cœur des deux hommes... ActuaBD a rencontré le romancier et l'auteur de BD qui a adapté son roman.
David Vann : "La bande dessinée est une forme de littérature qui peut avoir les mêmes ambitions que le roman."
"Sukkwan Island " par David Vann & Ugo Bienvenu - Ed. Denoël Graphic

C’est un livre coulé d’une seule pièce, sans grand dialogue, dont le récit passe comme dans un rêve au milieu d’une nature âpre où l’on s’installe pour l’hiver, avec l’assurance que pendant de longs mois, on ne croisera pas âme qui vive. C’est l’histoire d’un père à la dérive qui essaie de se reconstruire avec le seul être humain qui donne encore du sens à sa vie : son fils. Ce roman graphique offre au lecteur des scènes fortes, prenantes, étouffantes. C’est un thriller psychologique d’une rare intensité. On trace des perspectives, on imagine un dénouement, puis soudain, aux trois-quarts du récit, c’est la surprise. Nous n’en dirons pas plus, c’est un livre à lire.

Où votre histoire se passe-t-elle précisément ?

David Vann : À Sukkwan Island, dans l’archipel Alexander au sud-est de l’Alaska, dans une forêt vierge où il pleut tout le temps : il y tombe près de six mètres de pluie par an. Une forêt très dense où les cerfs et les ours vivent en abondance. Personne n’y habite. Elle se situe à quelque 80 km de Ketchikan, la ville où j’ai grandi. C’est un lieu où l’on passe occasionnellement, où l’on ne réside pas...

Quelle est la part d’autobiographie dans cette histoire ?

DV : Quand j’avais treize ans, mon père m’avait demandé de passer une année avec lui pour une expérience de ce genre. J’avais refusé. Peu de temps après, il se suicida. Je me suis toujours senti coupable de cette histoire. Peut-être que si j’avais accepté, mon père serait toujours en vie... Ce livre était pour moi une façon de revenir en arrière, de lui dire "oui" et de passer une année entière supplémentaire en sa présence. Ce livre imagine ce qui se serait passé si j’avais accepté, ce que, quelque part, son suicide m’a épargné, mais aussi la peur rétrospective de ce qui aurait pu s’y passer. Quand j’ai eu fini d’écrire ce roman, j’avais 29 ans. Je ne me suis pas rendu compte tout de suite ce qu’il signifiait pour moi, je l’ai réalisé bien plus tard, une fois le livre achevé.

Cela vous a étonné que l’on vous demande d’adapter le roman en bande dessinée ?

DV : Ce qui est marrant, c’est que j’ai passé ma jeunesse entière à chasser et à pêcher. Et pendant les nombreuses heures d’attente devant ma canne à pêche, parfois pendant 18 heures de suite vraiment ennuyeuses, je lisais très souvent des comics. Cela m’a amusé que l’on me demande de raconter cet épisode de ma jeunesse précisément sous cette forme.

David Vann & Ugo Bienvenu
Photos : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Il ne s’agit pas ici de comics : c’est un roman graphique, avec une ambition peut-être plus... littéraire ?

DV : J’avais découvert Fun Home d’Alison Bechdel (publié en France chez Denoël Graphic) à San Francisco et j’avais été fasciné par ce travail de mémoire que l’auteure faisait à propos de son père. C’était une lecture intense qui retraçait avec précision les liens de son père avec les différents membres de la famille, une œuvre formidable ! C’est pourquoi cela ne m’a pas effrayé d’être adapté sous la forme d’un roman graphique. Je pense que c’est une nouvelle forme de littérature qui peut avoir les mêmes ambitions que celles du roman.

Le travail de Ugo Bienvenu a forcément modifié le rythme et l’approche-même de votre récit. Comment l’avez-vous perçu ?

DV : J’ai vu le storyboard complet un an avant la sortie du livre. Je me suis senti incroyablement chanceux parce que j’ai eu le sentiment qu’il avait réalisé cette adaptation de la meilleure façon qui soit, mieux que ce que j’aurais pu imaginer ! Parce que, s’il reprend fidèlement la dramaturgie des scènes-clés, je n’avais pas pensé qu’il puisse restituer avec autant de fidélité la vie quotidienne des protagonistes. C’est incroyablement bien vu. Je n’aurais pas cru que la présence de la mort, qui plane en permanence dans mon roman, puisse être rendue sous cette forme graphique. Il y a une intensité émotionnelle, dans ses paysages en particulier. Jusqu’aux visages des personnages, comme celui des pêcheurs, qui étaient parfaits, pour moi. Je suis persuadé qu’aucune autre adaptation puisse faire mieux que cela. Il a bien sûr perdu une part de la version originale, mais il a aussi rajouté des sensations nouvelles.

"Sukkwan Island " par David Vann & Ugo Bienvenu
(c) Denoël Graphic

Vous êtes donc prêt à renouveler l’expérience ?

DV : Oh, oui. J’aimerais que tous mes romans soient adaptés par Ugo, spécialement Goat Mountain, mon dernier roman ! [Il vient de paraître aux éditions Gallmeister. NDLR.] Je suppose que c’est lui qui ne voudra pas tous les faire ! (Rires)

Ugo Bienvenu : Effectivement, je suis arrivé épuisé à la fin de l’album. L’atmosphère était tellement pesante ! Quand Goat Moutain est sorti, je l’ai tout de suite acheté, mais il est sûr que cela va me prendre un peu de temps pour réaliser une nouvelle BD, je viens de passer un an sur celle-ci !

Ugo, c’est votre éditeur qui vous a proposé d’adapter ce livre ?

UB : En fait, le producteur Emmanuel-Alain Raynal, de Miyu Productions, pour lequel je réalise des dessins animés, m’a fait rencontrer Jean-Luc Fromental. Il a vu mon travail et m’a dit : "- Propose-moi quelque-chose..." Mais j’étais pris dans un film et comme je n’avais pas l’habitude d’écrire pour la bande dessinée, mais plutôt pour des films, cela n’aboutissait pas. Au bout de sept mois, Jean-Luc est venu avec ce livre en me disant : “J’ai trouvé quelque chose pour toi”. Et, effectivement, c’était pour moi.

Comment on aborde un livre comme celui-là, ne fut-ce qu’en termes de documentation ?

UB : Je suis allé sur Internet et j’ai trouvé pas mal de documentaires sur l’endroit. Il y a un film canadien, L’Orignal, qui m’a bien inspiré pour les décors. Après avoir lu le livre trois ou quatre fois, j’ai compris ce que je pouvais en faire. Et, comme je le fais d’habitude, en un mois, j’ai découpé tout le livre. Je n’ai enlevé qu’une page par rapport à mon story-board après l’avoir soumis à David et je n’en ai rajouté que deux. Lors de mes lectures préparatoires, je cherchais un réseau de motifs narratifs et graphiques dans l’écriture sèche de David : le regard que portent les personnages les uns sur les autres, comment ils interagissent, le détail et le geste signifiants. David a une qualité de traitement qu’il a été naturel pour moi de transposer. Si j’ai pu parfois être paniqué devant la difficulté du dessin, je ne l’étais pas face à ce découpage que je sentais bien. C’est d’ailleurs pour moi ce qui est le plus important dans une bande dessinée.

"Sukkwan Island " par David Vann & Ugo Bienvenu
(c) Denoël Graphic

Vous commencez dans la bande dessinée alors que vous travaillez par ailleurs dans l’animation.

UB : L’album est l’objet qui me fascine le plus avec la peinture et le roman. J’avais une inhibition par rapport à la BD. On m’a plusieurs fois proposé des scénarios que je ne sentais pas suffisamment. Avec un récit comme celui-là, j’étais prêt à me mettre en risque.

Pour un Français, cet univers nord-américain, c’était facile à aborder ?

UB : J’ai vécu un peu plus de six mois aux États-Unis en Californie pour mes études à la Californian Institute of the Arts. J’ai également vécu huit ans au Guatemala et au Mexique. J’ai été abreuvé par les chaînes TV américaines. Donc, tout cela a été assez simple à appréhender pour moi.

David Vann, comment caractériseriez-vous le dessin d’Ugo ?

DV : Ce qui m’a le plus surpris, c’est sa perfection technique, sa précision, son réalisme, sa puissance d’évocation, notamment du milieu naturel. C’est pour moi mystérieux, j’en suis encore à me demander comment il a pu dessiner des choses que j’avais simplement effleurées, esquissées dans mon roman avec des dessins techniquement aussi justes, aussi précis.

Quand j’écris, je n’ai aucun plan, je ne sais pas où je vais, mais j’ai l’ambiance en tête. Pour moi, l’un des éléments centraux du livre, c’est le paysage. Il y a un moment où la nature devient folle et transfigure les personnages jusqu’au plus profond d’eux-mêmes. Le paysage pèse sur tout le récit, sur toutes les consciences. Il en surgit des êtres et des choses, comme dans un test de Rorschach. J’étais curieux de voir comment Ugo allait se débrouiller avec cela. Et il l’a réussi parfaitement, j’en suis encore à me demander comment.

Propos recueillis par Didier Pasamonik

"Sukkwan Island " par David Vann & Ugo Bienvenu
(c) Denoël Graphic

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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