David de Thuin nous revient avec "La Proie"

  • Mille pages, dix mille cases, voici l'imposant album proposé par Glénat en ce début d'année. Une véritable odyssée composée par David De Thuin et un coup de maître pour un album qui conjugue ingéniosité, créativité et vivacité.

Pour son cinquième anniversaire, la collection 1 000 Feuilles n’a jamais aussi bien porté son nom qu’à l’occasion de la parution de cet impressionnant
album de mille pages et de dix mille cases. Un pavé, c’est réellement ce que le lecteur tient dans ses mains. Un exercice de style qui se révèle, dès la lecture de ses premières pages, aussi abordable que prenant.

Deux infectes, Tipôme et Bumble, sorte de gros insectes, recueillent une étrange créature sur une plage : un naufragé inanimé au physique canin nommé Topuf. Il n’est clairement pas originaire de l’endroit, vu son allure et sa pilosité exacerbée. Parti de chez lui à la recherche d’un nouveau continent, il voyageait sur un navire qui a fait naufrage. Cette Terra Incognita, il l’a découverte, mais sa joie est de courte durée car il a perdu son fils lorsque le bateau a sombré.

Une prophétie circule depuis des générations sur ce continent inconnu ; elle dit qu’un étranger arrivera par la mer et changera tout sur Oudropa. Elle ne courait pas le risque d’être réalisée jusqu’à ce jour : des rochers coupant comme des scalpels et des poissons carnivores géants gardent la plage empêchant les arrivées comme les départs.

Topuf serait-il l’élu ? Son futur définira-t-il les changements qui doivent avoir lieu en ce monde ? Il n’en a franchement rien à faire. Désespéré et revêche, il ne souhaite que retrouver son fils. Mais ses sauveurs, surtout Tipôme, le moins froussard des deux, lui promettent de l’aider à chercher son fils tout en se rendant vers le pied de la Pire-Aînée. Cette montagne, la plus haute de l’île-continent, située à l’autre bout d’un pays traversé par tous les climats et tous les paysages, serait l’endroit où la prophétie doit s’accomplir.

Un long voyage en forme d’épopée drolatique et lyrique démarre, semé d’embûches et de rencontres plus ou moins agréables. Traversant des jungles et des jardins, se frottant à des créatures accueillantes ou hideuses, nos deux héros vont lutter contre leurs tourments et leurs peurs et juguler les appétits de pouvoir de certains. Un périple rocambolesque qui n’en finit pas de rebondir.

Cette aventure ne sera pas de tout repos, car la possible arrivée de l’élu s’est diffusée sur tout le continent et des milliers d’infectes, la race à laquelle appartiennent Tipôme et Bumble, suivent leur leader pour assister à la réalisation de l’oracle.

 David de Thuin nous revient avec "La Proie"
La Proie
David de Thuin - Glénat ©

Marquée par une inventivité qui semble sans borne et une maîtrise narrative certaine, que ce soit dans la construction scénaristique ou dans le découpage, ce pavé dans l’aventure est un essai converti.

L’auteur, fan d’un certain Raymond Macherot, est très inspiré dans ces illustrations animalières, ses personnages ont des caractéristiques psychologiques proches de celles dont le maître affublait ses héros. Le tout au milieu de considérations vitales qui n’alourdissent pas le récit.

Le sentiment de monstruosité par rapport à la taille de l’album est étonnamment relayé par un bestiaire drôle et naïf qui viendra agrémenter les hardies divagations des différents personnages. Doté d’une imagination fertile, David De Thuin joue de l’anthropomorphisme et invoque des créatures des plus étranges aux plus improbables. Cela alimente un univers inquiétant où la menace est toujours présente, des personnages toujours en prise sur le récit, ne laissant pas une minute de répit au lecteur et aucune faille pour sortir de l’histoire.

Malgré ces mille pages, la lecture de cet album n’est jamais rébarbative grâce à une structure assez simple qui fonctionne de façon circulaire. Des groupes de héros sont répartis sur ce continent étrange et doivent tous, pour une raison ou pour une autre, se retrouver au sommet de la Pire-Ainée, cette montagne sacralisée où personne ne monte jamais.

Pour ce faire, David De Thuin organise les opérations en combinant presque aléatoirement et en écho une structure où un nouvel arrivant va permettre de régler le problème du groupe grâce à une capacité personnelle ce qui va permettre d’enchaîner sur un autre groupe et ainsi de suite. C’est facile à lire et surtout efficace, avec à la clé un gain de vitalité surprenant le lecteur jusqu’à la dernière page.

Avec son dessin qui va toujours à l’essentiel, proche de celui de Bouzard par exemple, sans pour autant omettre de donner un fond et un contexte même esquissés à son récit, l’auteur semble mettre sur le papier ce qui lui passe par la tête, ce qui dans cette aventure est une vertu, un don de l’immédiateté qui permet d’être pris par cette fable presque enfantine mais jamais simpliste grâce à la variété des ingrédients qui y sont intégrés.

La Proie
David de Thuin - Glénat ©

Truffé de discrètes références et sans temps mort, ce récit picaresque est sans nul doute un des événements BD de ce début d’année par son ampleur et son ambition.

(par Vincent GAUTHIER)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

La Proie - Par David de Thuin - Glénat

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16 Messages :
  • David de Thuin nous revient avec "La Proie"
    6 février 2014 11:36, par RD

    Etonnant que, parmi les multiples références, vous ne citiez pas "Lapinot et les carottes de Patagonie", l’un des tout premiers livres de Lewis Trondheim : un projet hors-norme de cinq cent pages, le gaufrier de douze cases, un projet expérimental et en même temps un vrai plaisir de lecture, l’anthropomorphisme, un dessin"qui va toujours à l’essentiel sans pour autant omettre de donner un fond et un contexte même esquissés à son récit"... Lorsque vous écrivez : "l’auteur semble mettre sur le papier ce qui lui passe par la tête, ce qui dans cette aventure est une vertu, un don de l’immédiateté qui permet d’être pris par cette fable presque enfantine mais jamais simpliste grâce à la variété des ingrédients qui y sont intégrés", cela pourrait être exactement l’impression que l’on ressent à la lecture du livre de Trondheim...

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    • Répondu le 6 février 2014 à  12:06 :

      D’accord avec vous (sauf pour le plaisir de lecture car le Lapinot m’a paru très ennuyeux mais c’est un avis personnel). Petite différence de taille : David de Thuin ne semble pas avoir fait ce livre pour apprendre à dessiner. Son livre ne semble pas avoir été non plus un simple terrain d’entraînement.

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    • Répondu le 6 février 2014 à  16:34 :

      Sauf que Lewis Trondheim n’est pas du tout une influence de David de Thuin, ils ont des influences communes, c’est différent. Lewis Trondheim n’a pas l’exclusivité de l’anthropomorphisme.

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    • Répondu par Sergio SALMA le 6 février 2014 à  19:07 :

      Oui c’est vrai . De plus David De Thuin a également reproduit des cases dans un ordre parfaitement identique à celui utilisé par Trondheim càd de gauche à droite et après chaque strip en revenant sur la gauche de la page et ainsi de suite. Autre ressemblance troublante, le livre est imprimé sur du papier , on frôle le plagiat puisque Trondheim avait lui aussi ( et bien avant !) travaillé sur du papier. Si on veut retourner le couteau dans la plaie, on peut aussi noter que toutes ces pages sont reliées entre elles par un système de collage et de couture EXACTEMENT comme le livre de Trondheim. Qui va sans nul doute envoyer ses avocats.

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      • Répondu le 7 février 2014 à  09:39 :

        Oh là là, bordel, mais quelle mauvaise foie. Je ne parle pas de plagiat, je n’attaque personne. Je dis juste que ce livre, dans l’esprit (et je ne pense pas seulement à l’anthropomorphisme - à la limite c’est la plus anecdotique des ressemblances), évoque "Lapinot et les carottes de Patagonie" qui est un projet hors-norme en bande dessinée (surtout à l’époque où il est sorti), comme le livre de David de Thuin : le nombre important de pages (500 contre 1000, dans les deux cas c’est un fameux pavé), le gaufrier, le style de dessin, et surtout cette impression que l’auteur couche sur le papier ce qui lui passe par la tête (ce n’est pas moi qui le dis, hein), cette impression que le récit s’improvise au fur et à mesure des pages. Donc, quitte à citer Bouzard, hein, on aurait pu citer Lewis Trondheim.

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        • Répondu par lebon le 7 février 2014 à  16:20 :

          diantre, quelle polémique ! et dire que tout ça est lu et stocké par les services secrets américain

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        • Répondu le 7 février 2014 à  16:20 :

          Mais ça n’a rien à voir avec Lewis Trondheim, et la Proie n’est pas en gaufrier (ouvrez le livre plutôt que ne voir que 2 pages ici), il y a même des dessins pleine page. Trondheim est un auteur urbain qui aime faire son malin alors que De Thuin est un dessinateur de la nature qui ne cherche pas à faire son malin, et la Proie est l’œuvre d’un auteur confirmé en pleine possession de son art, Lapinot était un exercice d’amateur, l’histoire ne valait pas grand-chose, il n’y avait pas le souffle qu’il faut pour tenir 500 pages, alors que De Thuin a largement le souffle pour tenir 1000 pages passionnantes et brillantes d’intelligence.

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  • Mr Vincent GAUTHIER, peut-on espérer un interview de David de Thuin à venir ?

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  • Du Trondheim au Menu
    7 février 2014 19:37, par Simon

    Il n’empêche que ça fait d’abord penser à la Patagonie d’un Trondheim mâtiné de Menu, plutôt qu’à Macherot. Pas vraiment de quoi effacer mon précédent message, aussi ironique soit-il.

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    • Répondu par Jérôme le 8 février 2014 à  02:23 :

      Ca vous fait penser à du Trondheim parce que vous n’avez que trop peu de références ou de culture bd. David De Thuin nous régalait déjà de son talent incomparable dans Spirou il y a 20 ans,allez lire ses "Encre" et "Monsieur BOGGEY" des histoires courtes inoubliables, il ne devait déjà rien à Trondheim (mais il a peut-être inspiré Trondheim), lisez ses livres auto-édités "Le Roi des Bourdons" ou "La colère de l’Eau", d’une subtilité et d’une intelligence dont Trondheim est bien incapable. Pol Deliège, qui lui avait écrit les scénarios de l’Envahisseur, le considérait comme un grand, ses dialogues ont la saveur et la verve d’un Macherot, son humanisme et sa simplicité imparable.

      J’imagine que dans le même ordre d’idée certains pensent que David B a tout copié sur Marjane Satrapi...

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  • C’est dommage que le prix élevé de ce livre (46€55) le coupe d’une partie de son lectorat.

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    • Répondu le 8 février 2014 à  17:41 :

      Cher ? 1000pages, ça fait à peu près l’équivalent de 20 albums de 46 pages. Pour 46€55. Cher ?

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  • Très belle analyse de "La Proie" sur le blog du monde
    http://achacunsalettre.blog.lemonde.fr/2014/01/08/up-down-again/

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    • Répondu le 10 février 2014 à  01:03 :

      Le lien... Insupportablement ampoulé et m’as-tu-vu. Merci toutefois.

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  • David de Thuin nous revient avec "La Proie"
    14 février 2014 14:45, par OW

    Superbe ouvrage sous l’influence du grand Massino Mattiolli époque M le magicien. Bravo Mr De Thuin.

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