"De La Nécessité d’avoir un ours chez soi" : un album à (re-)découvrir

11 novembre 2019 0 commentaire
  • Monsieur Jules est un employé comme tout le monde, mal dans sa peau sans vraiment s’en rendre compte. Solitaire, aussi. Mais voilà que, depuis quelque temps, il partage sa vie avec Ernest !

Et Ernest est un ours. Un plantigrade silencieux qui prend bien de la place. Un animal qu’on imagine mal dans un appartement, dans une ville, ce qui fait que, dès les premières pages de cet album, le lecteur se sent un peu perdu. D’une part, il a vite la conviction de l’aspect imaginaire de cet animal, d’autre part, le récit, lui, lui dit le contraire, puisque l’auteur, Debuhme, nous le montre vivant dans le monde réel. Et un ours dans l’existence de tous les jours, cela fait tache !

Tel un éléphant dans un magasin de porcelaine, Ernest, dans le quotidien de Jules, démonte toutes ses habitudes, jusqu’à lui faire perdre son emploi. Et c’est cette relation extrêmement particulière qui fait tout le sel de ce livre, une fable extrêmement moderne sur l’identité, sur la solitude de tout un chacun, sur la dépression, l‘amour, la tendresse, le besoin de se découvrir de nouveaux horizons pour ne pas devenir plante dans une société sans âme.

"De La Nécessité d'avoir un ours chez soi" : un album à (re-)découvrir

Découvrir de nouveaux horizons, mais aussi et surtout, peut-être, se découvrir lui-même, retrouver le feu de ses rêves enfuis. Ayant donc perdu son emploi, Jules va enfin aller à la rencontre du monde dans lequel il vit, il va enfin s’évader de ses routines. Et rencontrer une jeune femme, Alice, qui va l’emmener en sa compagnie dans le combat politique, dans l’engagement social, dans le désir et l’amour, également. C’est avec elle que Jules va réussir, en se retrouvant face à sa mère possessive, à ne plus être comme un enfant pris en faute. C’est grâce à elle aussi, probablement, qu’il va se remettre à écrire, comme dans un passé bien lointain.

Mais Jules reste un être asocial, un humain qui ne sent pas à l’aise dans une société qui laisse à la virtualité la première place, dans une société porteuse d’angoisse, d’angoisses plurielles, non dites, silencieuses, mais véritablement pesantes.
Jules est aussi quelqu’un qui, foncièrement, est égocentrique. Sa relation avec Ernest, l’ours, est une relation dans laquelle il se contente de profiter de la présence de cet animal pour reprendre pied dans sa propre existence, pour soigner ses dérives existentielles, comme un enfant se contente de son nounours.

On peut donc dire que l’absurde, dans ce livre, n’occupe qu’une place très secondaire. À partir du moment où le lecteur accepte comme préalable la possibilité qu’un ours réel soit plus efficace qu’un psy, il peut à son aise plonger dans un récit qui, de manière très « charnelle », suit le rythme des saisons.

Le propos de ce livre, vous l’aurez compris, n’a rien de très réjouissant : omniprésence, dans notre univers, de la routine, de plus en plus obligatoire, extinction du sentiment, donc de la sensation et du désir, la virtualité à la fois comme constante et comme alibi à l’immobilisme de tout un chacun. Et si Alice peut penser que Jules est nihiliste, elle se rend finalement compte qu’il est plutôt adepte d’une évidente et triste apathie ! Mais l’ensemble de ce livre est et reste amusant, souriant, passionnant !

Le dessin se révèle lumineux, par le graphisme lui-même, légèrement caricatural, par la couleur surtout qui, en évitant toute grisaille, semble dire que, tout compte fait, la vie peut être changée… Ce livre est également très littéraire : il y a une belle fusion entre le texte et le dessin, une façon d’utiliser les mots pour éviter de multiplier les dessins, ce qui rend la lecture de ce livre aussi nécessaire que le fait d’avoir chez soi un ours sur lequel se reposer !

À la lecture de ce livre, on peut se dire que la seule arme, aujourd’hui, pour lutter contre l’universelle bêtise, c’est peut-être bien l’absurde. N’est-ce pas, d’ailleurs, ce que certains existentialistes prônaient ? On n’est pas chez Camus, évidemment. Mais on se trouve en présence d’un livre qui ouvre des voies de réflexion, qui s’inscrit totalement dans le monde d’aujourd’hui, avec ses burnouts, ses abandons, ses lâchetés, ses suicides... Un monde dans lequel l’appui d’un ours peut se révéler essentiel, jusqu’au jour où cet ours trouve quelqu’un d’autre à aider.

Debuhme, dans ce livre, fait preuve d’un très beau savoir-faire. Et même si cet album n’est pas tout nouveau, il mérite, assurément, de se trouver dans la bibliothèque de tous ceux qui aiment la BD quand elle s’aventure avec humour dans la vie telle qu’elle est !

(par Jacques Schraûwen)

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De La Nécessité D’Avoir Un Ours Chez Soi, par Debuhme (Le Lombard)

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