De l’album à l’écran, une adaptation délicate

12 avril 2006 0 commentaire
  • En marge du [Forum International Cinéma & Littérature->3572], le marché de l'Adaptation Littéraire a rencontré un vif succès. En deux jours et demi, il aurait généré près de 2000 rendez-vous entre les 120 éditeurs et producteurs présents à Monaco.

Des vigiles à l’entrée du marché de l’Adaptation Littéraire : ni le public, ni la presse n’étaient autorisés à venir perturber les très sérieuses discussions entre éditeurs et producteurs. Malgré le charme et le prestige du lieu, les affaires restent les affaires. A raison d’un rendez-vous toutes les demi-heures, les participants n’ont eu guère le loisir d’aller jouer au célèbre casino de Monte-Carlo situé à quelques dizaines de mètres.
Les grands noms de l’édition (Actes Sud, Albin Michel, Denoel, Gallimard, Grasset, Flammarion, Nathan etc...) ont préféré inviter les producteurs européens et d’amérique du nord à une bonne partie de "poker" avec comme mise de fonds l’achat des droits de leurs catalogues. Peu nombreux, les éditeurs de bande dessinée ne se sont pas ennuyés pour autant.
L’éditeur suisse Pierre Paquet est venu en "étudiant" : "Je me suis donné deux ans. Je viens une première année pour apprendre car pour nous l’activité de vente de droits TV est relativement nouvelle et une deuxième année pour approfondir les contacts, voir signer des contrats."
Pour Léon Pérahia (Dupuis, Dargaud, Lombard), "c’est l’occasion d’échanger, de faire connaissance et même de montrer qu’on existe ! Mais surtout, c’est l’occasion de rappeler que la bande dessinée est un creuset exceptionnel pour la recherche de concepts."

De l'album à l'écran, une adaptation délicate
la salle du "marché"

L’adaptation en dessin animé

C’est sans doute la transposition qui semble la plus naturelle pour la bande dessinée. Pourtant techniquement, ce n’est pas si évident.

Le producteur canadien André A. Bélanger

"Pour un dessin animé, la première chose à faire est de revoir le graphisme de la bande dessinée." nous explique le producteur canadien André A. Bélanger, dirigeant de Spectra Animation [1]."Car il faut que le personnage bouge bien dans le temps réel. Il faut réaliser une adaptation du design qui souvent n’est pas perçu par le spectateur."
Le dessin d’André Franquin s’est révélé extrêmement difficile à animer. La série des Tifous, par exemple, ne reflète en rien la richesse du trait de l’auteur de Gaston Lagaffe.
La plupart des mythes de la bande dessinée franco-belge ont fait l’objet d’une adaptation en dessin animé. Aujourd’hui, le passage du papier à l’écran est quasiment systématique pour les "blockbusters" du 9ème art : Kid Paddle, Titeuf, Spirou et Fantasio, Petit Vampire...

"L’avantage dans l’adaptation d’une bande dessinée, c’est que le design, la force des personnages existent déjà." explique A. Bélanger."Mais le dessin animé va donner une autre dimension aux héros. Il faut souvent créer de nouvelles histoires et parfois même de nouveaux personnages. Sur Kid Paddle, c’est l’univers qui est réutilisé pas les histoires en elles-mêmes. De plus, il peut y avoir une interaction entre les deux médias."

"Les producteurs ont jugé qu’il y avait un déséquilibre garçon/fille dans la BD et ont demandé un personnage féminin fort" nous indique Midam. "J’ai donc créé Max et, avant la diffusion du dessin animé, l’ai fait apparaître dans un album de Kid. C’est l’album 8 p42/43. Idem pour Joystick Billy. J’ai tenu à participer à la création d’autres personnages secondaires afin de pouvoir librement les utiliser à ma guise plus tard."

Quelle que soit la série, les coûts de fabrication restent importants. D’où les coproductions à l’international et le choix de séries qui ont une certaine notoriété. Une bande dessinée déjà traduite en dix langues a plus de chance d’être vendue à l’étranger.

"Le succès en librairie joue beaucoup pour convaincre les chaînes de TV. Mais les différences culturelles restent difficiles à gérer. Ça se voit beaucoup à l’écriture. Le choix du "public-cible" cause parfois des désaccords. Nous faisons donc l’interface pour trouver un terrain d’entente entre les différents diffuseurs. L’Océan atlantique entre le Québec et la France est beaucoup plus large qu’on ne le pense..."

A quelques exceptions près, l’adaptation en dessin animé concerne essentiellement le catalogue jeunesse des éditeurs.

L’éditeur Pierre Paquet

Entre deux rendez-vous de producteurs, Pierre Paquet s’étonne que "souvent leur premier réflexe, c’est de penser que "BD = animation". Je dois donc les convaincre que le scénario d’une BD peut déboucher sur un long métrage de cinéma. Mon travail, c’est aussi de leur révéler qu’un bon scénario peut être caché par un graphisme qui ne convient pas à tout le monde. Alors qu’une fois adaptée au cinéma, l’histoire peut toucher un public beaucoup plus large."

L’adaptation au cinéma et à la télévision

Les Américains l’ont vite compris. Dès les années 40, quasi au moment de la naissance du comic-book, ils ont commencé à adapter leurs personnages à l’écran. Mais il faudra attendre 1978 et le premier Superman avec Christopher Reeve [2] pour disposer d’une adaptation de qualité suffisante. Depuis, Hollywood n’a cessé de s’intéresser aux super-héros (Spider-man, Batman, Hulk, X-Men, Fantastic four...) et ces derniers ont depuis longtemps prouvé leur efficacité à gravir les sommets du box-office. L’évolution des effets spéciaux a contribué à donner un réalisme hors du commun à ces personnages sur le grand écran.
Mais les réalisateurs américains trouvent aussi dans les comics ou les "graphic novels" des histoires ou des univers sans super-héros : Road to Perdition, Ghost World et plus récemment Sin City et A history of violence.

En Europe, les héros de papier prennent désormais l’aspect d’acteurs connus : Christian Clavier (Astérix), Vincent Cassel (Blueberry), Eric et Ramzy (Les Dalton), Michaël Youn (Iznogoud)...

"C’est magique de voir ses personnages en chair et en os." confie le scénariste Denis Lapière, "Même dans L’Avion qui est très loin d’être fidèle à mon scénario de bande dessinée, j’ai vu des scènes que j’avais en tête depuis 15 ans. Ça m’a donné la chair de poule. Voir ses personnages incarnés par des acteurs était un réel plaisir. Quand tu as envie de générosité et de partage, le tournage c’est hallucinant pour l’auteur de BD !"

Si le cinéma inspire la bande dessinée depuis très longtemps, la réciproque a bien du mal à s’affirmer. Les échecs commerciaux relatifs de Blueberry (600.000 entrées en France pour un budget de 37 millions d’euros), de Michel Vaillant (900.000 entrées pour un budget de 22 millions d’euros), de L’avion (300.000 entrées pour un budget de 10 millions d’euros) ont de quoi tempérer les ardeurs de plus d’un producteur. L’enquête Corse, Les Daltons, Iznogoud, sans être des flops, sont en deçà du succès escompté par leurs producteurs. Seuls, les deux films d’Astérix ont connu un réel succès (9 millions d’entrées en France pour le film de Zidi et 14 millions pour celui de Chabat)

"Les super-héros marchent bien, car ils sont emblématiques et parce qu’ils ont des univers très forts. Bien qu’ils impliquent des films d’action aux coûts élevés, leurs récits se prêtent plus à une dramatisation et à une scénarisation sans pour autant dénaturer l’essentiel. Quand il s’agit d’une comédie, l’entreprise est plus difficile. Iznogoud est une suite de petits sketches s’appuyant sur un comique de répétition. Même si le réalisateur s’en est bien sorti, le public n’a pas apprécié le film à cause du scénario trop sommaire qui découle de cette forme de narration. La BD en général me semble limitée en terme de dramaturgie et d’histoires. Le format de 46 pages ou 48 pages représente des structures de moyens métrages et les scénarios fonctionnent différemment. Tout cela nécessite alors de lourds travaux d’adaptation." analyse sévèrement Aïssa Djabri le producteur d’Iznogoud [3].

La qualité d’une adaptation n’est pas qu’une question de moyens, car le budget dépend de l’univers. Le coût des décors n’est pas le même dans L’enquête corse et Iznogoud. Un film reste un film, quelle que soit sa source d’inspiration. C’est donc aussi un problème de savoir-faire. De plus, le public bédéphile est loin de représenter la totalité des spectateurs.

Le scénariste Denis Lapière

"Le succès ou l’insuccès d’un film n’a rien à voir avec la bande dessinée" pense, quant à lui, Denis Lapière. "Pour l’instant, les adaptations se résument à un achat de droits. On part de l’image globale, du titre. On achète la marque. Mais il ne faut pas faire du vampirisme. C’est encore difficile de faire accepter au cinéma qu’il existe en bande dessinée des histoires et des personnages avec une vraie profondeur. Pour l’instant, on a plus travaillé sur les mythes de la BD que sur les bons scénarios en BD."

Pour Léon Pérahia, "Il faut que les producteurs aient conscience qu’ils n’achètent pas un story-board. Il est important de parler d’adaptation. La narration de la BD franco-belge est truffée d’ellipses que le cinéma doit combler. Il est donc nécessaire à chaque fois de créer un scénario original, de "s’écarter" pour en fait ne pas trahir !"

Les éditeurs, présents à Monaco, sont persuadés que la télévision et le cinéma peuvent trouver dans leurs catalogues un vivier important d’histoires adaptables.
"Pour les auteurs, c’est un point positif important. Ils voient qu’on se bouge pour défendre leurs albums. Même si les rencontres ne débouchent pas sur un film, ça permet aussi de faire connaître les auteurs." conclut Pierre Paquet.

(par Laurent Boileau)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Photos : © L. Boileau
En médaillon : extrait d’une case de Largo Winch. (c) Francq, Van Hamme et Dupuis

[1coproducteur des dessins animés de Kid Paddle, Bob Morane, Marsupilami, Papyrus, Blake et Mortimer...

[2300 millions de dollars de recette pour 55 millions de dollars de budget.

[3Bulldozer #02

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