Décès de René Follet, un dessinateur vigoureux et un grand illustrateur

14 mars 2020 12 commentaires
  • René Follet vient de disparaître à l’âge de 88 ans. Tardivement reconnu, c’était un travailleur ! Il avait dessiné sans relâche aussi bien pour le « Journal de Spirou » que pour le « Journal Tintin ». Ses séries d’Ivan Zourine à Steve Severin, d’Edmund Bell à Ikar n’ont jamais été d’énormes best-sellers, mais il était incontournable dans le paysage de la bande dessinée belge…

Cet illustrateur hors pair, né à Woluwé-Saint-Lambert (Bruxelles) faisait partie de ces dessinateurs qui, comme Paul Cuvelier, Edgar P. Jacobs ou Jacques Laudy, étaient une génération de peintres égarés dans la bande dessinée.

Follet était le continuateur d’une lignée de dessinateurs attachés au scoutisme et à une enfance idéalisée et éternelle. Avant lui, il y avait l’illustrateur belge méconnu Pierre Ickx, qui a inspiré l’impressionant Pierre Joubert, créateur des couvertures de la fameuse collection Signe de Piste, mais aussi des meilleures de la collection Bob Morane, puis Michel Tacq alias MiTacq, le dessinateur de La Patrouille des Castors chez Dupuis. Il était, pourrait-on dire, le quatrième dans l’ordre de succession perpétuant un vérisme idéalisé imprégné de catholicisme.

Décès de René Follet, un dessinateur vigoureux et un grand illustrateur
Un dessin vériste dans la lignée de Pierre Joubert. Illustration pour Le Dernier Mousse de Francisco Coloane.
© René Follet

Un illustrateur avant tout

Après quelques menus travaux dans l’illustration et la publicité, il publie très jeune dans le Journal de Spirou, réalisant quelques illustrations avant de contribuer en 1951 à ce qui servait alors de tremplin aux jeunes dessinateurs réalistes : Les Belles Histoires de l’Oncle Paul, principalement sur des scénarios d’Octave Joly.

Son dessin se caractérise par une solide inspiration académique et un encrage qui privilégie les effets de matière à la gouache. Il fournit en parallèle, en grande quantité, des illustrations pour le Journal Tintin (dès 1950, illustrant notamment Jean Ray, alias John Flanders) puis des « Histoires vraies », les concurrents des « Oncle Paul » de Spirou.

Mais c’est surtout dans l’illustration de couvertures, notamment pour Casterman, G.P., Hachette et Marabout ou pour des magazines voire des publicités que René Follet s’accomplit le plus pleinement à partir des années 1960, son chef d’œuvre étant sans nul doute la trilogie qu’il dessine pour la collection Terre entière, chez Dupuis : La Chevalerie (1966), Cordées souterraines (1969) et Les Grecs (1970).

"Les Grecs", pour la collection Terre entière, chez Dupuis.

Un puissant dessinateur réaliste

Mais la BD le rattrape rapidement. Il ne l’avait pas vraiment lâchée puisqu’il assistait MiTacq sur les aventures de Jacques Le Gall dans Pilote (1959) et sur les Bob Morane que William Vance réalisait pour Femmes d’Aujourd’hui dans les années 1970.

Tillieux lui écrit S0S Bagarreurs en 1968, le premier grand récit réaliste de l’auteur de Gil Jourdan, une intrigue maritime auquel Follet confère une grande force.

C’est ensuite Jacques Stoquart qui lui écrit deux épisodes du Russe Ivan Zourine pour Tintin (1974) tandis qu’Yvan Delporte crée pour lui à l’intention de l’hebdomadaire hollandais Eppo, la série Steve Severin (1975) pour laquelle il réalisera neuf épisodes, le premier signé par Delporte, les trois suivants par Jacques Stoquart et les quatre derniers par Gerard Soeteman.

Une planche caractéristique de "Steve Severin" ("Steven Severijn" en nérlandais), une série parue dans Eppo.
DR

Delporte lui fournit encore les récits complets de la Famille Zingari (1985).
Il poursuit dans Spirou avec Jean Ray dans une adaptation en BD d’Edmund Bell par Jacques Stoquart (1986), prépublication d’une série de quatre albums qui paraissent aux éditions Lefrancq où il réalisera moult illustrations et couvertures.

André-Paul Duchâteau lui écrit pour Spirou un Valhardi en 1984 : Les Naufrageurs aux yeux vides, tandis qu’il réalise, toujours pour Spirou, deux récits d’Ikar pour Makyo (1995).

Une illustration pour Bob Morane : La Vallée infernale.
DR
Edmund Bell
DR

On doit à ce travailleur acharné une Iliade sur un scénario de Stoquart (Glénat, 1982), une série mettant en scène Madame Tussaud, Terreur, avec André-Paul Duchâteau (Le Lombard, 2002), Shelena, sur un scénario de l’exploratrice Jéromine Pasteur (Casterman, 2005), L’Étoile du soldat sur un scénario Christophe de Ponfilly (Casterman, 2007), L’affaire Dominici, avec Pascal Bresson (Glénat, 2010), Le Pirate intérieur, avec Rodolphe (collection Aire libre, Dupuis, 2013), Plus fort que la haine, une fable antiraciste à nouveau signée Pascal Bresson (Glénat, 2010).

Une illustration pour Don Quichotte
DR

Sa carrière se termine par Les Voyages d’Ulysse, une somptueuse collaboration avec Emmanuel Lepage sur un scénario de Sophie Michel et Emmanuel Lepage aux éditions Daniel Maghen (2016), puis, avec les mêmes, Les voyages de Jules en 2019.

Une vie bien remplie donc dont les images, d’une puissance sans pareille, lui confèrent dans nos mémoires une sorte d’éternité. Nos condoléances vont à sa famille et à ses proches.

Autoportrait de René Follet
Emmanuel Lepage et René Follet
Photo : Nicolas Anspach

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

 
Participez à la discussion
12 Messages :
  • Triste nouvelle. C’était un très grand.
    Merci, Monsieur Follet.

    Répondre à ce message

    • Répondu par Phil le 15 mars à  05:58 :

      "Le naufrageur aux yeux vides" date de 1984.

      Répondre à ce message

      • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 16 mars à  06:30 :

        Effectivement. C’est corrigé. Merci.

        Répondre à ce message

  • Triste nouvelle pour un maitre méconnu. Je signale juste que sa collaboration avec Emmanuel Lepage et avec Sophie Michel avait également donné en 2019 "Les voyages de Jules", sorte de parallèle aux "Voyages d’Ulysse". Venant juste de finir la lecture de ce magnifique récit d’illustrations, je suis d’autant plus ému...

    Répondre à ce message

    • Répondu le 15 mars à  09:35 :

      L’un des plus grands dessinateur réaliste, qui n’a pas eu la notoriété qu’il méritait de son vivant. Après Chéret, c’est une triste nouvelle pour l’avenir de la BD, car les dessinateurs réalistes pour prendre la relève sont de moins en moins nombreux.

      Répondre à ce message

    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 16 mars à  06:33 :

      Nous l’avons rajouté. Merci.

      Répondre à ce message

  • Ce fut aussi un homme d’une immense gentillesse. Élève aux Beaux-arts de Lyon, il y a plus de trente-cinq ans, je l’avais contacté car j’aimais particulièrement son travail. À cette époque, nous étions plusieurs étudiants qui voulions récolter de l’argent pour l’Éthiopie et pour MSF en organisant une vente aux enchères d’oeuvres d’artistes, et rapidement, sans discuter, sans aucune exigence, sans presque rien connaître de moi, il m’avait envoyé une gouache originale à vendre, que j’ai d’ailleurs achetée lors de la vente et que j’ai toujours dans mon atelier. Vraiment un Grand Monsieur et surtout un Immense Artiste. Bien que mon travail soit très différent du sien, je regarde souvent ses illustrations, sa technique, la force de l’évidence dans son toucher. C’est fabuleux.
    Reposez en paix.

    Répondre à ce message

    • Répondu par montane le 15 mars à  15:11 :

      Un dessinateur a la virtuosité incroyable. Il n’a malheureusement jamais travaillé avec des scénaristes à la hauteur de son talent. De ce fait, bien peu de ses albums laisseront une trace dans l’histoire de la BD Franco Belge, et c’est bien dommage.

      Répondre à ce message

      • Répondu par Henri Khanan le 15 mars à  17:52 :

        Il a quand même travaillé sur des scénarios de Duchateau, Tillieux et Delporte, ce qui n’est pas rien ! Maintenant on est bien d’accord : il n’a jamais eu le succès mérité, ni en librairies, ni en galeries ou ventes aux enchères d’originaux (prix de 200 à 800 euro max). Sans doute la faute à une carrière que l’on ne peut accoler à une série-vedette. Et puis bon, avouons-le, il était sans doute meilleur illustrateur en couleurs directes que dessinateur de planches en noir et blanc ! Respect et témoignages de soutien à sa famille !

        Répondre à ce message

        • Répondu le 18 mars à  07:17 :

          Pas d’accord : les planches noir et blanc de Valhardi, Edmund Bell, Steve Séverin, etc... sont d’une maestria absolue ! Son travail sur la Russie, offre des aplats de noir en parfait équilibre avec des zones blanches qui sont comme une "respiration" dans ses cases.
          Son travail devrait même servir de support dans les écoles de BD, tant son art était poussé jusqu’à une maîtrise parfaite !

          Répondre à ce message

          • Répondu par Philippe Wurm le 18 mars à  12:37 :

            C’était un dessinateur pur. Un travailleur infatigable alors qu’il était si naturellement doué. Certains, très rares, dessinateurs sont des phares qui nous obligent au respect et nous montrent l’exemple pour chercher à aller toujours plus loin. René Follet était de ceux-là. Ceux qui ont eu la chance de le rencontrer ont été frappés par sa gentillesse qui confine parfois à une forme de timidité. Il pouvait faire penser à une sorte de grand Alchimiste dont on imaginait qu’il transformait lignes et couleurs sur sa surface à dessin pour nous donner à voir les formes vivantes du monde en même temps que son étrange inquiétude.
            Maintenant nous nous sentons davantage seuls face aux mystères de la création et de la vie. Merci pour tout ce qu’il nous a donné avec tant de générosité, de beauté et de ferveur.
            Toutes mes condoléances vont à sa famille et à ses amis.

            Répondre à ce message

  • Bonjour,

    Triste nouvelle, un des derniers très grands est donc parti.
    Le numéro 18 de la revue 64_page comptait saluer son travail, tant en bande dessinée que dans l’illustration, cela se transformera donc en hommage posthume. Il a pu relire le texte, mais il ne pourra le voir imprimé à côté de ses dessins :

    http://www.64page.com/

    D’une gentillesse et d’une modestie (celle si commune aux anciens maîtres de la BD !), il était toujours accessible mais peu friand de compliments...

    Sinon il reste quelques erreurs dans l’article : son dernier album, "Plus fort que la haine", date de 2014. Il a en fait réalisé deux albums de la série Valhardi, "Le naufrageur aux yeux vides" sur scénario de Duchâteau en 1984 et "Un gosse à abattre", sur un scénario de Jacques Stoquart en 1986. Les différentes histoires des Zingari, avec Yvan Delporte ont été réalisées entre 1971 et 1973.Les deux albums de Ikar sont en fait sortis chez Glénat et, pour être complet, il est également l’auteur de deux albums de "Daddy", sur scénario de Loup Durand en 1991 et 1992, et de deux albums de commande exposant l’histoire du constructeur automobile Citroën, "Les autos de l’aventure", en 1996 et 1998, sur scénario de Jean-Claude de la Royère. Tous ces livres montrent a maîtrise graphique totale, magnifique.

    Il a également réalisé les crayonnés des albums de William Vance, pour la série Marshall Blueberry, des pages de crayonnés d’une beauté et d’une vivacité, qui mériteraient d’être publiées, comme cours de dessin au crayon, comme nous avons pu le voir pour l’édition du second Ikar, en version encrée accompagnée d’un album avec les crayonnés.

    Il resterait aujourd’hui à publier un album reprenant toutes ses histoires courtes en bande dessinée, disséminées dans des décennies de journal Spirou et ailleurs. En les accompagnant de textes de Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault, qui ont rencontré et interrogé René Follet, notamment pour leur biographie d’Yvan Delporte. Avis aux éditeurs !

    En attendant cet ouvrage, relisons "Le rêveur sédentaire", consacré à son travail, et sorti en 2007 :
    https://www.bedetheque.com/BD-AUT-Follet-Un-reveur-sedentaire-71465.html

    Au revoir monsieur Follet, votre trait vivant et dansant nous manquera toujours !

    Gérald

    Répondre à ce message