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Décès de S. Clay Wilson, créateur-phare de la BD Underground américaine.

11 février 2021 10 Actualité par Pascal AGGABI
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  • LUMIÈRE SOUTERRAINE. Parmi tous les artistes de la BD Underground, turbulent embranchement de la bande dessinée où fleurissent souvent les noms de Gilbert Shelton, Spain Rodriguez et Robert Crumb, il était peut-être le plus sous-estimé. Le dessinateur américain Steve Clay Wilson est décédé le dimanche 7 février, chez lui, à San Francisco , à l'âge de 79 ans.

Représentant parmi les plus influents de la bande dessinée Underground américaine depuis les années 1960 et 1970, Steve Clay Wilson était né à Lincoln, dans le Nebraska, le 25 juillet 1941. Il adorait dessiner, surtout des pirates et des motards. Plus que tout, il adorait dessiner ce qui lui passait par la tête, tout, sans limite ni contrainte.

Décès de S. Clay Wilson, créateur-phare de la BD Underground américaine.
Steve Clay Wilson et ses personnages vedettes. La hache ( héritage de ses lectures des E.C. Comics) y compris

C’est en ça qu’il est devenu un exemple revendiqué pour Crumb et Spain Rodriguez qui, à la vue de son travail, se sont sentis pousser des ailes, créatives, pleines d’irrévérence et sans aucune concession.

L’incontournable Crumb, Grand Prix du FIBD d’Angoulême 1999, a dit à son propos : « C’était quelque chose comme je n’avais jamais vu auparavant, nulle part, le niveau de chaos, de violence, de démembrement, de femmes nues, de parties du corps lâches, de sexes énormes et obscènes. Cette vision cauchemardesque de l’enfer sur terre n’avait jamais été ainsi graphiquement illustrée auparavant dans l’histoire de l’art... Soudain, mon propre travail me parut insipide... »

Après avoir découvert le merveilleux monde du langage BD dans les E.C. Comics, ces fascicules en noir et blanc remplis d’histoires d’horreur, de SF, ou de fantastique qui seront, parenthèse à ce sujet, finalement interdits par quelques moralisateurs et théoriciens bancals, tel le psychiatre Fredric Wertham et son livre Seduction of the Innocent, sur la base supposée des effets négatifs de l’imagerie sur l’inconscient collectif, le jeune Steve Wilson, donc, décide que c’est dans cette direction qu’il va s’épanouir : il sera auteur de comics !

Hormis Blackbeard de Reed Crandall, ce qui a surtout plu au gamin dans les E.C. Comics, qui se délectait de ces petits livres au délicieux goût de transgression, c’était les artistes qui s’exprimaient dans des styles très différents. Loin de ce qu’il voyait par ailleurs dans les autres BD.

Après des études d’art -pour lui inutiles, puisqu’on ne lui apprenait pas assez à « tout dessiner » (argument nécessaire à ses yeux pour parfaitement s’exprimer) mais, plutôt à alimenter le marché de l’art avec des créations à la mode du moment comme l’expressionnisme abstrait, façon Jackson Pollock ou Willem de Kooning- après aussi, des études mieux appréciées dans le domaine de l’anthropologie, tout ça à l’université du Nebraska, plus quelques soucis avec ses obligations militaires qu’il finit par contourner, il se lance dans la vie active.

Zap Comix, un tournant pour la BD.

Soudain S. Clay Wilson se rend à San Francisco en 1968, où il semble se passer des choses intéressantes, pour lui qui avait auparavant rejoint une communauté d’artistes et de poètes Beat Generation à Lawrence, Kansas. À San Francisco il rencontre Crumb, qui le publie, dès le numéro 2, dans son célèbre magazine anthologique underground Zap Comix. Wilson y lance son plus fameux personnage Checkered Demon, un démon au pantalon à carreaux et aux aventures bizarres, outrancières, sexuellement explicites, grossières, violentes, mais au langage recherché, assez écrit. Un ensemble chaotique désormais marque de fabrique de Wilson.

The Checkered Demon, diable obscène et rigolard qui consomme de la drogue et a des relations sexuelles avec tout ce qui se présente. Il porte un pantalon à carreaux, a la peau rouge et un ventre bien rond.

Un style qu’il va cultiver, comme sa mise en scène et son dessin caractérisés par des cases pleines de petits détails. Au fur et à mesure, ses histoires deviendront de plus en plus sombres, macabres, pleines de pirates-zombies et de vampires étranges. Et toujours autant de sexe, qu’il s’amusait énormément à représenter. Rappelons que le mouvement Underground de la BD américaine, est né en partie en réaction à l’interdiction par la censure des E.C. Comics. Il y avait un manque à combler, avec un pas de plus vers l’outrance que Wilson a volontiers franchi.

Toutefois, cet irrévérencieux chronique a pris beaucoup de plaisir à dessiner pour les enfants. Avec, dans les années 1990, des adaptations de contes d’Andersen et des Frères Grimm. Il a déclaré un jour pour illustrer ce pas dans une direction assez inattendue : « J’ai toujours voulu être illustrateur de livres pour enfants il y a longtemps, mais j’ai pris du LSD et j’ai pris un virage à gauche graphiquement. »

Wilson a dit que pour ce travail en direction des enfants, il était attiré par l’horreur des histoires originales, par opposition aux versions plus fades, édulcorées pour les plus petits.

Retrouvé inanimé entre deux voitures avec de graves blessures à la tête en 2008, sans qu’on sache s’il s’agissait d’une agression ou les conséquences d’une ébriété largement consommée, Wilson a souffert de graves lésions cérébrales qui l’on gravement handicapé par la suite, surtout au niveau de la communication, même s’il comprenait parfaitement ce qu’on lui disait. On le devine, dessiner était devenu aussi très compliqué.

S. Clay Wilson était un phare dans la bande dessinée, Underground ou non. Sa liberté d’esprit, son engagement à repousser les limites de la bienséance sont plus que jamais précieux. Alors qu’il devient de plus en plus compliqué de se gausser, de rire, de dire une connerie -que celui qui n’a jamais pêché nous jette la première pierre- rire encore, quand les inquisiteurs et ayatollahs de ce monde dit nouveau -mais pas tant que ça- sont partout à l’affût. Barbu.e.s en puissance, prêts à faire tomber les têtes, de manière symbolique, ou pas.

Pour finir, quand le Comics Journal a demandé à S. Clay Wilson ce qu’il pensait des artistes et de l’art contemporain, il a répondu, toujours aussi goguenard : « J’admire leur esprit - mais qu’ils en sortent putain. Tout ce qui fait chier beaucoup de gens et rapporte des tonnes d’argent ne peut pas être mauvais. » Quel beau sens du résumé, non ?

(par Pascal AGGABI)

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10 Messages :
  • les EC Comics étaient en couleur, pas en noir et blanc.

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    • Répondu par Pascal Aggabi le 12 février à  17:11 :

      Tout à fait, couleurs de Marie Severin, soeur de John Severin et, quelques années plus tard, pilier essentiel de Marvel Comics.
      Toutefois couleur mais aussi noir et blanc. C’est d’ailleurs ce noir et blanc qui va marquer les esprits, avec des encreurs exceptionnels comme, Wallace Wood, Graham Ingels, Jack Davis, Al Williamson, Joe Orlando, Reed Crandall, Bernie Krigstein...
      C’est ce noir et blanc que retiendront des "héritiers" comme Jim Warren avec ses publications Creepy et Eerie, ou le catalan Josep Toutain et son agence BD Selecciones Ilustradas. Avec ensuite ses magazines espagnols comme 1984, devenu Zona 84. Et tant d’autres, avec bien sûr les comix Underground, pas seulement pour des raisons économiques.

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  • Dommage de ne pas mentionner le seul livre de cet auteur édité en France : "Bastard", en collaboration avec Willem (Futuropolis, 1984). En anglais, mais avec une traduction française insérée. Bien sûr, un ouvrage difficile à trouver aujourd’hui...

    https://www.bedetheque.com/serie-45698-BD-Bastard.html

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  • Censure US
    12 février 07:16, par Wertham

    Juste une précision : les EC Comics n’ont jamais été officiellement interdits. Ce sont les marchands qui à partir de 1954 ont refusé de mettre en vente des comics qui n’étaient pas estampillés avec le fameux timbre CCA.

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    • Répondu par Pascal Aggabi le 12 février à  15:50 :

      Ce qui revient au même, de manière détournée ou pas.
      Bill Gaines à la tête des E.C. Comics s’est battu, et débattu, comme un beau diable, avant de céder.

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      • Répondu par Wertham le 13 février à  06:42 :

        Désolé de chipoter mais ce que je voulais dire c’est qu’il n’y a pas aux États-Unis l’équivalent français de la loi de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse. Loi qui permettra par exemple l’interdiction pure et simple de Fantask en 1969. Ce n’est pas un détail car c’est cette absence de loi de censure qui permettra aux États-Unis l’apparition plus tard de la Free Press et de l’underground. Et encore plus tard l’apparition de toute la presse "Ground Level" (Cerebus, Fantagraphics, etc.) des années 80, phénomène majeur de la bédé US et enfin l’abandon pur et simple du timbre du CCA sur tous les comics. S’il y avait réellement eut une censure par la Loi rien de tout ça n’aurait été possible. Donc censure ok, mais essentiellement censure par le marché et non pas censure par la Loi. Ce qui fait une énorme différence.

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        • Répondu par Pascal Aggabi le 14 février à  19:46 :

          C’est assez vrai. Mais les éditeurs ont anticipé cette censure par la loi avec le CCA (comics code authority) et Bill Gaines s’ est vite retrouvé seul, ou presque.

          La BD Underground se vendait de manière plutôt confidentielle (en comparaison avec le reste des comics) parmi d’autres articles, dans des boutiques "hippies" ; ou à la sauvette dans les coffres de voitures -comme les comics d’occasions, marché parallèle en plein essor dans ces années-là qui a dû bien profiter aux comix- on peut donc imaginer que loi ou pas ces BD seraient sorties, c’était dans l’air du temps. De la même manière, loi ou pas, les ouvrages Underground ont souvent eu des problèmes avec la police.

          Les BD comme Cerebus ou Ninja Turtles, et le reste, ont surtout profité de l’ascension du marché direct et des comic shops, mis en place pour contrer les énormes pertes financières occasionnées par le marché parallèle. Il y a eu aussi l’ouverture vers les librairies généralistes, et bien sûr l’utilisation du format magazine pour contourner le CCA.
          D’une manière ou d’une autre, la censure était dans l’air depuis les E.C. Comics. Et elle revient.

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  • Intéressant et dans l’air du temps : voici les propos tenus par l’iconoclaste Steve Clay Wilson dans une interview pour le magazine Heavy Metal dans le numéro de mars 1983 : "Les bandes dessinées étaient importantes parce que j’ai réalisé que j’aimais l’idée de multiplicité - de simplement dessiner les choses et de les mettre à la disposition de tous, au lieu de travailler pour le marché de l’art et les galeries, ce qui est tellement plus élitiste. Cette idée m’a séduit - elle remonte aux journaux illustrés, et même à Bruegel imprimant et distribuant des brochures dans les rues de Belgique. Et nous sommes payés pour cela, ce qui est très bien. Je ne pense pas qu’il soit nécessaire que les artistes meurent de faim. Je pense que c’est des conneries. Vous devriez être payé pour votre travail, que vous soyez artiste, boulanger, cuisinier ou autre."

    Bien vu. C’était pourtant bien avant la gentrification de la BD, son goût pour les lieux privilégiés, l’exclusivité, et ses conséquences prévisibles.

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  • Merci pour cette notice nécrologique bienvenue dans notre pays, où Wilson est si méconnu par rapport à ses coreligionnaires de la grande époque underground. Effet collatéral de l’absence de tout album à son nom publié en France (hormis le très confidentiel Bastard co-réalisé avec Willem il y a presque 40 ans).
    Une rectification orthographique et une précision. Le nom de famille du dessinateur Reed Crandall prend deux l.
    Quant à Wilson : son prénom de baptême était Steven, sa famille l’appelait Steve mais à partir de l’âge adulte, il n’a plus été que « S. Clay Wilson » et exigeait de ses interlocuteurs qu’ils l’appellent seulement « Wilson ». Sa femme Lorraine ne l’a jamais appelé autrement que Wilson. C’est loin d’être un détail dans son cas car Wilson était l’artiste iconoclaste qui avait rejeté le mode de vie provincial d’après-guerre dans lequel avait grandi le petit Steve.
    Ce n’est pas la même chose que Crumb, qui alterne depuis toujours entre son nom de plume de longue date « R. Crumb », son nom de famille Crumb et d’innombrables à références à lui-même en tant que Robert ou Bob.
    Il serait judicieux, par égard à la mémoire de Wilson, que l’article reflète ce que fut effectivement son identité artistique tout au long de sa carrière, « S. Clay Wilson » et non « Steve Clay Wilson ».

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 15 février à  08:06 :

      Merci, Jean-Paul. Nous avons corrigé ces imprécisions.

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