Décès de Ted Benoit, pionnier de la Ligne claire

1er octobre 2016 6 commentaires
  • Élégant et érudit, Ted Benoit était d’une nature discrète qui ne reflétait pas son importance dans l’histoire de la bande dessinée française : il constitue, aux côtés du Hollandais Joost Swarte, des Français Floc’h et Yves Chaland, et du Belge Ever Meulen, l’un des pionniers du mouvement de la Ligne Claire qui a marqué la BD franco-belge dans les années 1970-80. Il vient de décéder à l’âge de 69 ans.

Thierry Benoit dit Ted Benoit, était né le 25 juillet 1947. Étudiant d’abord le cinéma, il se lance dans le dessin publiant dans les revues qui révolutionnent leur époque : L’Écho des Savanes, Métal Hurlant, (A Suivre)... À ses débuts, il prend de plein fouet la vague Underground venue des États-Unis : Robert Crumb, Gilbert Shelton, Vaughn Bodé, Jay Linch... On retrouve ces influences dans Hôpital (1979), petit chef d’œuvre d’humour dans une Ligne claire qui s’apparente à celle de Tardi à la même époque et qui lui vaut, surtout pour l’excellent scénario, le Prix du meilleur album à Angoulême en 1979.

La découverte de l’Undergound hollandais dont le chef de file Joost Swarte fait explicitement référence à Hergé, comme Crumb le faisait à Segar, est pour lui comme une révélation : désormais, sa vie sera consacrée à la Ligne claire. Il popularise d’ailleurs ce concept en publiant l’album Vers la Ligne claire (1981), préfacé par Joost lui-même, compilation de ses travaux qui retracent son cheminement du trait Underground au graphisme épuré de l’École de Bruxelles.

Décès de Ted Benoit, pionnier de la Ligne claire
Ted Benoît à Nérac en 2015

"crypto-bazookesque"

La différence entre le maniérisme des suiveurs de l’École d’Hergé et cette nouvelle catégorie d’auteurs de la Ligne claire (Floc’h, Ted Benoit, Chaland, etc.) réside dans son approche post-moderne : une déconstruction des codes classiques à la structure rigoureuse empreinte de modernité. D’abord très influencé par Swarte (La série Bingo Bongo, dans Métal Hurlant), Ted Benoît intègre dans son trait, de façon presque imperceptible, les vibrations les plus modernes de son temps. Ainsi, comme le souligne l’historien anglais de la BD Paul Gravett, il intègre les leçons du punk-art quasi-photographique du groupe français Bazooka. Ted Benoit reconnaissait lui-même que son Portrait de Shirley Temple était un produit de sa « période crypto-bazookesque. »

Ray Banana, le héros fétiche de Ted Benoit

Telle est la réalité de sa Ligne claire : une forme classique, parfaite, -celle d’Hergé et de Jacobs, référentielle, nostalgique mais qui, comme l’expliquait François Rivière dans son introduction au Rendez-vous de Sevenoaks, était capable de « prendre un certain recul par rapport à la leçon dictée » par ces maîtres.

En 2009, Ted Benoit était l’invit" des Rencontres Chaland

C’est le cas de la série Ray Banana (1982), publiée dans (A Suivre) et aux éditions Casterman. En 1996, il lui est donné de reprendre la série Blake et Mortimer sur un scénario de Jean Van Hamme : L’Affaire Francis Blake en 1996 et L’Étrange Rendez-vous en 2001. Il s’en acquitte en esthète avec une minutie toute jacobsienne qui a favorisé la résurrection de ces personnages devenus éternels. Ces dernières années, à la suite d’un premier AVC, Ted Benoit avait réduit substantiellement sa production.

En 1996, il lui est donné de reprendre la série ’Blake & Mortimer"
© Ed. Blake & Mortimer

Aux Rencontres Chaland 2016, qui feront l’objet du prochain article, où il était attendu avec son épouse Madeleine De Mille, c’est la consternation. François Avril nous raconte la soudaineté de cette disparition : «  Nous nous étions vus le week-end dernier. Il était détendu, tout sourire. C’est la dernière image que je retiens de lui.  »
Au moment de l’inauguration, Isabelle Chaland-Beaumenay lui a rendu hommage, au bord des larmes. Il avait été l’invité d’honneur des 2e Rencontres Chaland en 2009.

Nous pensons beaucoup à Madeleine et à des proches.

© Ed. Blake et Mortimer

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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6 Messages :
  • Bel article hommage !

    "La différence entre le maniérisme des suiveurs de l’École d’Hergé et cette nouvelle catégorie d’auteurs de la Ligne claire (Floc’h, Ted Benoit, Chaland, etc.) réside dans son approche post-moderne : une déconstruction des codes classiques à la structure rigoureuse empreinte de modernité."

    La modernité de la Ligne Claire des années 70/80 (Swarte, Chaland, Benoît, Atomium 58…) est-elle encore la modernité d’aujourd’hui ?
    Le problème avec la modernité, c’est qu’elle est sans cesse à redéfinir.
    C’est quoi la modernité ? Une question de temps comme cette définition de Saint Augustin :
    "Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; si je cherche à l’expliquer à celui qui m’interroge, je ne le sais plus. Cependant j’affirme avec assurance, qu’il n’y aurait point de temps passé, si rien ne passait ; qu’il n’y aurait point de temps a venir, si rien ne devait succéder à ce qui passe, et qu’il n’y aurait point de temps présent si rien n’existait."
    Et la post-modernité ? Une modernité qui se conjugue au futur antérieur, avec la nostalgie de l’enfance.

    Je me souviens dans les années 80 de la modernité de Ted Benoît. Un choc. Mais aujourd’hui, elle me semble la modernité d’une autre époque. Un charme inoxydable mais désuet. Une référence ou puiser. Une source.
    Merci Ted Benoît !

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    • Répondu par Bernard Yslaire le 1er octobre 2016 à  13:37 :

      Yves Chaland, que j’aimais, me disait : l’histoire de l’Art avance comme la marche d’Echternach, trois pas en avant, deux pas en arrière… Sa lucidité me fait encore réfléchir aujourd’hui. Avec Ted Benoît, et quelques autres, ils sont pour moi l’honneur de cette fameuse ligne claire, qui a tant inspiré la BD, surtout après la mort d’Hergé (et Jacobs)… Merci à eux.

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  • Décès de Ted Benoit, pionnier de la Ligne claire
    1er octobre 2016 14:40, par Basil Sedbuk

    Bel article, retraçant les facettes de l’homme et de son art. Merci Monsieur Pasamonik !

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    • Répondu par Jean-Claude Lespérance le 6 octobre 2016 à  15:14 :

      Un grand artiste.
      Un ami.
      Une grande perte.
      Une grande peine.

      Jean-Claude

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    • Répondu par philippe wurm le 7 octobre 2016 à  12:35 :

      Le décès de Ted Benoit m’attriste beaucoup.
      Il fut un phare pour la nouvelle ligne claire au même titre que Chaland. Il a prolongé le rêve que suscite cet art avec un talent immense et il a marqué son époque ainsi que beaucoup d’auteurs.
      Pour ma part il m’a fait prendre deux virages très importants.
      Le premier au début des années 80, alors que je n’arrivais pas à me sortir de ma fascination pour Franquin, Moebius et Goossens, j’avais été frappé par un texte qu’il avait écrit à l’occasion d’une exposition à la Galerie Totem à Bruxelles où il décrivait sa démarche "vers la ligne claire", montrant que le style d’Hergé était un code utilisable comme un alphabet pour tenir un discours tout autre que celui des aventures du reporter à la houppe ! Surtout, il avait manifesté la légitimité de cette démarche, ce qui m’avait interpellé. Le second fut celui de sa reprise magistrale de Blake et Mortimer avec Van Hamme. Son album "l’affaire Francis Blake" m’a fait rêver ! En revisitant Jacobs il prolongeait son oeuvre de manière fascinante. Ces deux évènements ont eu un très fort impact sur ma conception du travail.
      J’ai eu la chance de pouvoir le rencontrer à plusieurs reprises à Nérac, de mettre à l’épreuve sa discrétion et sa gentillesse, et dans les assommantes demandes de dédicaces que je lui faisait il a finit par me livrer un texte court plutôt qu’un dessin : "Si la ligne claire est le cerclage de la roue du monde, qu’y a-t-il dans le vide de la roue ?".

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