Décès du dessinateur Philippe Tome, le créateur du « Petit Spirou »

6 octobre 2019 5 commentaires
  • Philippe Vandevelde, dit Philippe Tome, né le 24 février 1957, est décédé hier à l’âge de 62 ans. En reprenant après Jijé et Franquin, Spirou et Fantasio des mains de Fournier et Broca, Philippe Tome entre avec Janry dans le club particulier des auteurs qui ont débuté en endossant un (prestigieux) costume d’emprunt. En l’occurrence celui d’un groom proclamé « champion de la bonne humeur ». Inaugurant son style par cet incontournable classique de la BD belge, le scénariste passera sa carrière à déconstruire les codes imposés par le genre pour les habiller de modernité.
Décès du dessinateur Philippe Tome, le créateur du « Petit Spirou »
"Les Cargos du crépuscule"
paru en 1961

À huit ans, Philippe Tome, suite à une intervention chirurgicale aux yeux qui le laisse aveugle pendant les quelques jours de sa convalescence, se fait lire par sa mère Le Poignard magique, une aventure de Corentin signée Paul Cuvelier et Greg, ainsi que Le Sceptre d’Ottokar de Tintin par Hergé. Sa vue recouvrée, il découvre des récits comme Les Cargos du crépuscule de Gil Jourdan par Maurice Tillieux et, dans la foulée, les hebdomadaires Tintin et Spirou. Vers treize ans, il dessine ses premières pages de bande dessinée, très inspirées par Horace, le cheval de l’Ouest de Jean-Claude Poirier, un héros de Pif Gadget, qui lui valent une popularité immédiate auprès de ses jeunes camarades.

"Horace le cheval de l’Ouest" par Poirier
en couverture de Pif Gadget (1972)

Premières publications

À quinze ans, en 1972, repérant une petite annonce dans un journal scolaire, Tome rejoint l’équipe du fanzine Buck de Thierry Groensteen, futur directeur du musée de la bande dessinée d’Angoulême, où l’on trouve aussi la signature d’un certain Didier Pasamonik ou encore celle de Bruno Di Sano. Il y publie ses premiers récits dont les dessins sont très influencés par Franquin et Greg.

Sa famille, tremblant pour son avenir professionnel et depuis au moins deux générations investies dans le corps militaire, tente de le convaincre de faire carrière sous… l’uniforme. À l’heure de faire son service (encore obligatoire à l’époque) sous les drapeaux, il hérite presque malgré lui du rang d’officier dans une garnison stationnée en Allemagne sous l’égide de l’OTAN.

Du studio Dupa à la reprise de Spirou

Or, peu avant son départ, cheveux encore rebelles et carton à dessins sous le bras, il s’inscrit à un cours de BD où il rencontre Janry et Stéphane De Becker. Ils ne se quitteront plus. À la fin du cursus, il est d’usage de faire venir un professionnel qui juge et critique le travail des élèves. Dupa, auteur de Cubitus et collaborateur de Greg pour Achille Talon, est invité. Voyant son travail, il engage Janry comme assistant alors que Tome, retenu en Allemagne, ne peut les aider que ponctuellement.

Le duo épaule Dupa sur la série Cubitus
qui fait les beaux jours du journal Tintin à la fin des années 1970

Quand c’est au tour de Janry de revêtir l’uniforme, Tome prend le relais. Ils travailleront ensemble en tant qu’assistants de Philippe Turk et Bob De Groot (Robin Dubois, Léonard est un génie,…) jusqu’à ce que le rédacteur en chef du magazine Spirou, Alain De Kuyssche les remarque et les engage. C’est là, dans les bureaux de l’hebdomadaire, qu’ils apprennent que Fournier a cessé de dessiner le personnage-fétiche du journal. De Kuyssche cherche un scénariste pour la série. Tome accepte de tenter l’expérience à la condition que Janry soit engagé pour les dessins.

Voyant surtout là un prétexte inespéré pour rencontrer leur idole, ils vont solliciter les conseils d’André Franquin. Alors que plusieurs équipes d’auteurs sont sur le coup (on parle même d’un studio façon Disney…), ils sont engagés sur la base de huit pages réalisées dans la « ligne franquinienne ». Après plusieurs récit courts, Charles Dupuis, qui a préalablement écarté Yves Chaland, leur propose un contrat. Ils prient cependant l’éditeur d’accepter le risque de les laisser seuls décider du destin du personnage comme l’ont fait leurs prédécesseurs. Ils obtiennent satisfaction et succèdent ainsi à Broca et Cauvin. De Virus à Machine qui rêve, ils réaliseront ensemble 14 albums. Janry aux dessins et Tome au scénario.

Un patrimoine national

"Virus", le premier album de Tome & Janry
paru en 1984

La mission est d’envergure. Tome n’a que 24 ans et Spirou est un patrimoine déjà sacralisé, presque cinquantenaire. Créé en 1938 par Robert Velter, un Breton, il fait déjà partie intégrante de l’identité culturelle belge. Au début des années 1980, la bande dessinée est en phase de reconnaissance. Ses amateurs se recrutent dans toutes les générations. En France, le genre s’était défait de son étiquette enfantine ; la BD belge, plus familiale par tradition, profite du courant et opère à son tour quelques mutations libératoires.

Avec le premier opus de leur version des aventures du groom, Virus (1984), le duo redonna un coup de jeune à la série, instillant des thèmes plus modernes, mieux ancrés dans l’actualité. En 1986, à l’occasion de la parution du Réveil du Z, Stéphane De Becker, alias Stuf, rejoint le duo.

L’enfance du groom

À partir de 1990, Tome & Janry opèrent un coup audacieux : inventer une enfance polissonne au célèbre groom ! « Dans les années 1980, nous avions vu la France se libérer joyeusement, racontait Tome. Vu d’ici, cela donnait envie de faire évoluer le style d’une bande dessinée belgo-belge traditionnellement consensuelle vers moins de sagesse rassurante. » Dans un récit complet et fantaisiste au titre évocateur : « La seule et unique histoire plus ou moins vraie de la jeunesse de Spirou racontée par l’Oncle Paul  », Spirou est confronté à l’esprit Fluide Glacial de Marcel Gotlib. S’y illustre un Spirou « jeune » pourtant déjà entouré de ses futurs comparses et où ses dessinateurs successifs Rob-Vel, Jijé, Franquin et Fournier sont affublés du rôle d’instituteurs.

Le Petit Spirou T13 : Fais de beaux rêves - Par Tome, Janry, De Becker et Dan – Ed. Dupuis
Les espiègleries du Petit Spirou
vont petit à petit devenir plus populaires que la série originale.

Les protagonistes, l’époque, les procédés narratifs, le ton surtout, joyeusement provocateur de cette fausse spin-off révèlent un garnement en calot qui ouvre la voie à une vague triomphante d’enfants malicieux et politiquement incorrects, dont les chefs de bande se nomment aujourd’hui Titeuf, Kid Paddle, ou Litteul Kevin.

Plutôt que de s’affranchir du costume de groom inhérent à l’identité du personnage, les auteurs vont l’exacerber en affublant la famille entière de la livrée du héros. Charles Dupuis, qui avait entretemps vendu sa maison d’édition à Albert Frère et Hachette, et qui n’a plus son mot à dire, en avalera son chapeau. Le morveux rencontre une audience qui dépasse en quelques années celle de la série régulière.

Franquin assiste à l’éclosion de ce personnage avec une secrète jubilation : Tome & Janry font avec un réel talent ce qu’il avait toujours eu envie de faire : « tuer le père », ce Jijé qui, à Angoulême en 1978 encore, alors qu’une commission paritaire tardait à accorder son autorisation à (À Suivre), vitupérait contre cette nouvelle bande dessinée « amorale et grossière ».

Le Petit Spirou réalisé en binôme avec Janry, puis Stuf et Dan, sera adapté tant pour le petit que le grand écran. Il est également doublement primée au Festival international de la bande dessinée d’Angoulême 1992, dans les catégories « Jeunesse » et « Humour ». Dans ce dernier registre, Philippe Tome se ne cantonne pas au Petit Spirou, car il collabore comme scénariste au Gang Mazda (Dupuis) ou encore aux Minoukinis (Glénat) avec Christian Darasse.

New-York, New-York ! (air connu)

L’uniforme est encore de mise avec la création de Soda (1987) pour Luc Warnant, puis Bruno Gazzotti et ensuite Dan. Entre Superman dont Clark Kent revêt la tenue dans une cabine téléphonique et Le Chasseur de chez Maxim’s, qui dissimule son véritable métier à sa famille qui le croit homme d’affaires, les aventures de ce policier en costume de clergyman sont clairement un hommage à New-York. Cette vision réaliste de l’Amérique, on la retrouve dans Berceuse assassine (1997) avec Ralph Meyer, une trilogie saisissante racontant la descente aux enfers d’un chauffeur de Yellow Cab organisant l’assassinat de sa femme.

"Soda", né de la fascination de Tome pour la ville de New York
Luc Warnant dessinera deux albums et demi, avant de passer la main à Bruno Gazzotti.
Retour à New York pour "Berceuse Assassine"
Un polar en noir et jaune, dessiné par le nouveau venu Ralph Meyer.

Prises de risque

Les thèmes politiques et sociaux dans la veine réaliste n’intimident pas le scénariste qui, dans Sur la route de Selma (1991), bâtit un impressionnant thriller sur fond de relents de ségrégation, magnifiquement servi par les dessins de Philippe Berthet.

Le premier tome de "Feux"
Série en sommeil, entamée avec Marc Hardy en 2005.

Les virages créatifs ne manquent pas pour Tome qui apprécie la prise de risque. Une ultime tentative, avec Janry, de faire évoluer Spirou vers un style qui flirte cette fois avec l’anticipation dans Machine qui rêve (1998), coïncide avec un nouveau tournant. Il fait enfin une incursion remarquée dans la Fantasy avec Feux (2005) qui met en scène sous les pinceaux de Marc Hardy une jeune adolescente qui, par sa survenue, conduit à sa perte une civilisation de reptiles lancés à la conquête brutale de la planète. Un album, Rages, est prévu avec Dan, mais le projet tourne court. Après quelques collaborations éphémères (Allez les barbares avec Frévin chez Hugo BD ainsi que la réédition des Minoukinis sous le titre de Bronzage intégral avec Darasse chez Sandawe), sa production s’était raréfiée.

Vivant ces dernières années entre l’Australie et la Belgique, il s’est éteint hier, dans la nuit du 5 octobre 2019. Nos pensées vont à sa famille, ses amis et ses proches. C’est une page de l’histoire de la bande dessinée belge qui se tourne.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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