Deena Mohamed (Shubeik Lubeik) : "Je ne veux pas que ma BD soit lue pour sa particularité d’être égyptienne" [INTERVIEW]

Par Kelian NGUYEN 15 juin 2024 
Dans un monde parallèle, le commerce de voeux est courant. Trois catégories définissent la puissance et la fiabilité de ces derniers, mais comme tout pouvoir magique, elles sont à manier avec prudence. Pour sa première sortie en France, Shubeik Lubeik est un imposant roman graphique de plus de 500 pages regroupant trois volumes initialement publiés en Egypte. Avec son trait rond, léger et efficace, la jeune Deena Mohamed nous transporte dans un conte fantastique profond sans être moralisateur, sur la nature des rêves et du bonheur. Une des très bonnes lectures de ce début d'année. Fluide et agréable, Shubeik Lubeik, traduit en français dans son sens d'écriture d'origine (en arabe, de droite à gauche) se destine à accompagner vos journées d'été.

Votre album n’est pas un livre sur le Moyen Orient comme on pourrait le penser à première vue parce que dans le domaine de la BD en France, sur ce sujet, on a tout de suite des références : L’Arabe du Futur, Persepolis... Quel est votre rapport à ces œuvres ?

 J’en ai entendu parler car Persepolis est publié par mes éditeurs américains et égyptiens. Mais notre travail est complètement différent parce que je ne fais pas d’autobiographie. Pour moi, je fais plutôt de la fiction spéculative dans des réalités parallèles. Le fait d’être comparé à ces albums de référence est, en réalité, une de mes peurs parce que cet album a avant tout été fait pour des lecteurs égyptiens. Quand je l’ai écrit, je ne pensais pas du tout à une possible traduction, je pensais juste à mon audience en Egypte et comment elle allait percevoir l’album. Je voulais que Shubeik Lubeik soit reçu comme un véritable roman graphique et non pas comme une histoire pour enfant. Il faut savoir qu’en Egypte, pour beaucoup de personnes les bandes dessinées sont destinées aux enfants ou ne sont pas assez légitimes pour être lues.

Ensuite, quand j’ai commencé à le traduire de l’arabe vers l’anglais, mon espoir été que les lecteurs ne le lisent pas comme un roman graphique arabe mais bien comme un roman graphique à part entière. D’autant plus que, pour moi, je ne décris pas l’Egypte. C’est une histoire fantastique dans un monde alternatif sur lequel j’ai beaucoup travaillé à son élaboration pour que ce ne soit pas seulement une copie de l’Egypte actuelle. Donc, quand j’ai reçu une nomination pour les Prix Hugo qui sont les prix de science-fiction et de fantastique les plus réputés aux Etats-Unis, pour moi, c’était mission accomplie.

-Puisque votre livre lui est destiné, quel est l’état du marché de la BD en Egypte et comment Shubeik Lubeik a été reçu ?

L’industrie et le marché en Egypte sont très petits mais très sympa parce qu’on est plus une communauté qu’une industrie. Et chaque membre de l’industrie le fait par amour puisqu’on a pas d’argent (rires). Il n’y a pas vraiment de compétition, tout le monde est très amical et bienveillant. Mais pour être honnête, en Egypte, le gros de l’industrie gravite autour du Festival de BD du Caire (Cairo Comix). C’est très simple : il suffit de s’inscrire et de trouver une table pour vendre sa production.

En revanche, dans les années 1950-1960 on avait une très grosse industrie. À cette époque, mes parents lisaient tout le temps des BD, jusqu’au moment où le gouvernement a arrêté les subventions. À l’époque, tout le monde lisait. J’ai grandi quand l’industrie était au point mort. Aujourd’hui, il existe une sorte de renaissance de la bande dessinée en Egypte avec une production beaucoup plus satirique, des artistes passionnés par ce qu’ils font mais une industrie bien plus petite qu’à l’époque.

En revanche, depuis que j’ai commencé, je vois la production augmenter. Mon éditeur publie de plus en plus de BD égyptiennes mais aussi de traductions comme Persepolis ou Enki Bilal et l’audience grossiit aussi, pas seulement en Égypte mais aussi dans beaucoup d’autres pays arabophones. Par exemple, en Arabie saoudite, les gens on plus d’argent que nous et lisent énormément de mangas mais aussi des comics égyptiens. Je pense que les gens sont heureux de pouvoir lire des BD en arabe.

Pour Shubeik Lubeik, en Egypte, nous en sommes à la treizième réimpression, ce qui est génial. Mais il faut bien dire que j’ai pu travailler dessus grâce à la vente des droits américains. Les avances sur la traduction m’ont permis de finir les trois tomes, ce qui a choqué une partie de mes lecteurs, car en Egypte, les artistes n’ont pas suffisamment d’argent, en général, pour arriver au bout de leur projet. Et il y eu à la fois un étonnement et un soulagement quand j’ai sorti la dernière partie de la trilogie, ce qui a permis à beaucoup de lecteurs de se lancer dans la saga en se disant : « Ca y est on va pouvoir aller au bout d’une histoire », bien que j’ai veillé à ce que chaque partie puisse se lire indépendamment des autres.

A l’origine, Shubeik Lubeik été publié en arabe en trois tomes

Après avoir fait une résidence à la Maison des auteurs d’Angoulême, votre livre est traduit en France, qu’est-ce que vous ressentez ?

Contrairement à la traduction anglaise que j’avais faites moi-même, je laisse vivre la version française d’elle-même. J’espère que comme pour les Britanniques plus que pour les Américains, les lecteurs français vont percevoir Shubeik Lubeik pour ce qu’il est. Ma plus grosse peur serait qu’ils l’apprécient pour sa rareté d’être un roman graphique égyptien alors que je voudrais qu’il soit apprécié comme un roman graphique fantastique. Je ne veux pas que les gens le lisent par souci de diversité ou je ne sais quoi, ce qui pourrait être humiliant pour d’autres auteurs. Si l’on commence à dire que c’est le meilleur roman graphique égyptien, alors que c’est le seul qu’ils ont lu, c’est raté. Je veux être jugée comme tout le monde, pour la qualité de l’histoire et du dessin au même titre que les autres livres en librairie.

Mon souhait c’est que mon album et moi-même soient reconnus pour notre mérite. Il y a beaucoup de pression pour moi à voir arriver mon travail en France. La dimension, la place et la reconnaissance de la BD ne sont pas du tout les mêmes qu’en Egypte. En plus, j’ai une sorte de pression supplémentaire de représenter la production égyptienne et je ne veux pas que les BD égyptiennes soient moins bien perçues que les autres.

Derrière Shubeik Lubeik, qui est un conte, il se cache un message ?

Mon idée de départ, c’est la portée des vœux. Comme Shubeik Lubeik peut se lire comme un conte, on peut faire le parrallèle avec Les 1001 Nuits où les génies ont une place importante. Mais pour moi, réfléchir sur les vœux c’est réfléchir sur ce que les gens désirent. Et là, trois thèmes me sont apparus immédiatement : Le premier, c’est le deuil, car je pense que c’est dans ces moments que l’on fait le plus de voeux dans nos vies ; le second, c’est la joie et le bonheur qui sont ce que la plupart des gens cherchent et demandent ; le dernier, c’est la santé, avec dans l’album un peu de religion. Donc trois thèmes pour trois parties.

Je ne voulais pas que l’album porte sur la culpabilité et la prudence avec laquelle il faut manier les vœux, je ne voulais pas que ce soit une histoire moralisatrice comme j’ai pu en lire tant. Je veux juste réfléchir sur ce que les gens souhaitent et ne pas les punir pour ça. Je veux que, derrière les vœux, on s’intéresse à ce pourquoi ils ne peuvent pas avoir ce qu’ils veulent, que ce soit l’argent, le statut social, la liberté, la bureaucratie… Il existe de nombreuse raisons qui empêchent les gens d’atteindre leur but, ce qui ne fait pas de ces personnes de mauvaises personnes.

Pour finir, quelle part la véritable Egypte occupe-t-elle dans votre historie ?

Comme l’histoire été destinée initialement aux lecteurs égyptiens, il fallait que les décors ressemblent à l’Egypte actuelle. D’autant plus que les Egyptiens ne prennent pas au sérieux les histoires de fantaisie. Donc pour qu’ils y croient, il fallait que cela fasse réel. En revanche, les décors ne sont pas des copies identifiables de l’Egypte. Les bâtiments, les gens, les ambiances sont inspirés mais pas recopiés car nous sommes dans un monde alternatif. Par exemple, si vous regardez en arrière-plan, beaucoup de personnages sont entravés par leurs vœux de troisième catégorie, mais je me suis aussi appuyé sur beaucoup de recherches comme l’exode rural de la Haute-Egypte vers la ville pour la famille de Shokry, ce qui me permet de jouer avec le réel et d’y insérer des éléments magiques.

(par Kelian NGUYEN)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN : 9782368466926

Photos : Kelian Nguyen

Shubeik Lubeik, Vos désirs sont des ordres - Par Deena Mohamed - Ed. Steinkis

Steinkis ✏️ Deena Mohamed à partir de 10 ans Fantastique Egypte
 
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