Delaf & Dubuc : « Les Nombrils sont une improvisation contrôlée ! »

9 mars 2008 2 commentaires
  • Couple à la scène comme à la ville, Delaf et Dubuc font une percée avec leurs {Nombrils}, une BD dotée d’un humour piquant et acide, dans laquelle se retrouvent plusieurs générations. La sortie de leur troisième tome nous permet de mieux comprendre leur façon unique de travailler, et de rentrer dans les psychologies de leurs personnages.

En provenance de la Belle Province, le couple phare du moment, les auteurs des Nombrils !

Maryse Dubuc : En réalité, nous habitons en pleine campagne, à 150 km de Montréal. Nous ne partageons donc pas du tout l’effervescente vie urbaine de nos héroïnes.

Marc Delaf : Cela nous donne du recul pour écrire leur histoire.
Maryse : En même temps, vu notre âge, nous ne sommes pas encore trop éloignés de notre adolescence, et ce calme relatif nous permet de nous plonger dans nos souvenirs encore frais pour alimenter nos récits.

Vous êtes un duo fort complémentaire, car, Maryse, vous écrivez et mettez en couleurs, pendant que Marc dessine …

Delaf & Dubuc : « Les Nombrils sont une improvisation contrôlée ! »
On peaufine le scénario en prenant l’air

Maryse : Ce n’est pas même pas toujours aussi simple que cela, car notre proximité nous permet d’interagir, et chaque planche fait pas mal d’aller et retour entre nous deux.

Marc : Ce n’est jamais pareil, on part souvent d’une idée de Maryse, et puis nous en discutons si, par exemple, elle ne trouve pas de chute. Il nous arrive aussi de retravailler le début pour soigner la cohérence de l’ensemble.

Maryse : certains scénarii sont également complètement écrits par Marc, et il arrive qu’il fournisse l’idée de base, que je développe : il n’y a pas de méthode prédéfinie.

Marc : Ensuite, on s’attaque au découpage, ce qui pour est nous le plus compliqué. On travaille directement via une palette graphique. Au début, nous mettions tous les deux en couleurs, mais le dessin me demandait beaucoup de temps, c’est donc principalement Maryse qui colorise actuellement.

Maryse Dubuc et Marc Delafontaine, alias Delaf, à Paris
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Vos planches sont assez fournies : chaque page présente une histoire dense avec une mise en situation, un développement puis la chute …

Maryse : C’est surtout cette chute en fin de page qui est complexe à mettre en place. Il faut faire rire, et donc nous plaçons déjà de petits gags au début pour préparer la conclusion. Parfois, un petit sous-gag qui passait bien au scénario ne rend pas du tout quand il est dessiné. Il faut alors faire marche arrière pour le remplacer par une nouvelle idée plus drôle.

Marc : Au fur et à mesure, nous nous sommes rendus compte que cette chute importait moins que la conclusion de la planche en elle-même. Nous souhaitons surtout que le lecteur puisse s’attacher aux personnages.

Vos albums ont une chronologie très prononcée, où chaque gag provient du précédent et construit le suivant. Vous auriez d’ailleurs pu faire des albums complets sans passer par le format des gags en une planche !

Construction du gag

Maryse : Quand on a présenté le projet chez Dupuis, on avait 9 gags sans lien, et nous ignorions totalement dans quelle direction nous comptions aller. Puis au fil des pages, cette construction s’est mise en place pour donner ce sentiment d’unicité thématique autour de chaque album.

Marc : On avait vraiment envie d’explorer la psychologie des personnages, et d’éviter de ressasser perpétuellement le même schéma des deux pestes et de la gentille.

Vous aviez déjà été publié au Québec ...

Maryse : Les 6 premières planches sont parues dans un magazine à mi-chemin entre Mad et Fluide Glacial, qui publiait également Marc Cuadrado.

Marc : Comme il avait l’expérience de l’édition (Norma chez Casterman, et Parker & Badger chez Dupuis), nous avons donc été lui demander conseil.

Comme s’est déroulée cette première présentation chez Dupuis, avec vos gags assez corrosifs ?

Maryse : Nous nous étions demandé quel sacrifice nous étions prêts à consentir pour être publié chez eux ! Mais ils ont été directement conquis et nous ont suggérés de ne pas nous auto-censurer pour continuer sur notre lancée.

Marc : Nous avions juste envoyé notre dossier à l’équipe éditoriale de Dupuis en envisageant directement les albums, Mais ils nous ont également proposé d’être pré-publié dans Spirou Hebdo.

Vous devez alors posséder un schéma clair de votre trame principale ?

Séquençage de la planche

Marc : Le retour en arrière est impossible dans notre construction scénaristique.

Maryse : Dans nos gags, on sème des indices apparemment anodins, mais qui prendront toute leur importance dans la suite de leurs aventures. Si nous modifions notre scénario, nous devons quand même utiliser le matériel prévu : c’est une improvisation contrôlée !

Lorsque cette parution en album a été signée, vous avez alors décidé de placer une conclusion à la fin de chaque tome ?

Maryse : On s’est surtout rendu compte qu’on allait vite tourner en rond entre nos deux chipies et la bonne poire. Il faut dont faire évoluer nos personnages.

Marc : Nous avons alors créé une dispute entre les filles pour que l’intrigue découle graduellement vers une fin qui semblait naturelle.

Dans votre premier album, on différenciait mal Vicky & Jenny face à Karine, puis vous les avez enrichies respectivement …

Maryse : Il nous semblait inutile d’avoir deux personnages identiques, on a donc développé leur caractère propre pour multiplier les schémas de gags.

On a découvert par après la grande sœur de Vicky, qui est encore plus méchante. Est-ce que votre Nombril ne reproduit pas la hargne de son entourage ?

Marc : c’est avec beaucoup de plaisir qu’on a créé ce personnage. De persécutrice, Vicky devient alors victime de quelqu’un d’autre, et cela se révèle fort intéressant pour sa personnalité, ainsi que pour l’histoire. C’est donc pour éviter les personnages trop simplistes qu’on a développé leurs familles respectives, d’ailleurs fort différentes les unes des autres.

Vous apportez également l’anglais dans les dialogues familiaux de Vicky ?

Maryse : On voulait démontrer la caractère exigeant de ses parents : beauté, bonnes notes, intelligente, elle doit parler anglais avec son père et français avec sa mère, ce qui pour moi est presque de la torture. On comprend alors mieux son malaise et l’origine de sa méchanceté.

Maryse, vous êtiez plutôt Jenny, Vicky ou Karine ?

Maryse : J’avoue avoir été un peu les trois à la fois. En début d’adolescence, on se rend compte de son nouveau pouvoir de séduction, et des avantages qu’on peut en tirer, comme Jenny. Forcément, quand on est populaire, pour garder son statut, il faut taper sur les autres, telle que Vicky. Mais il y des hauts et des bas, et j’ai des périodes avec moins de confiance en soi, plus suiveuse, comme Karine. A cette époque, il suffit aussi de changer de groupe pour adopter un nouveau rôle. J’ai évolué dans différentes équipes de sport, dans des écoles privées et publiques. Avec ces différents changements, j’ai ‘joué’ les trois rôles, mais je me suis également mise parfois en retrait, ce qui m’a permis d’étudier les différents milieux dans lesquels j’évoluais. La recette des Nombrils, c’est la méchanceté féminine avec son côté piquant, en lui ôtant l’hypocrisie, pour lui rajouter la franchise brute des garçons : s’ils ne s’aiment pas, ils le diront directement, alors que les filles ont normalement plus tendance à parler dans le dos des autres.

On assiste à de sérieux renversements de situations ! Vos personnages vont toutes tourner casaque ?

Dessin à la palette graphique

Maryse : De leader, Vicky devient isolée, elle va se rabattre un peu sur la nourriture, et surtout va jouer les empêcheuses de tourner en rond dans les couples de ses copines. Puis le mystère John-John arrive à l’avant-plan : pourquoi garde-t-il toujours son casque de moto ?

Marc : Nous avons beaucoup d’idées pour modifier et pimenter notre histoire, et en même temps, on ne veut pas aller trop vite pour être certain de profiter au maximum de chaque nouvelle situation, et pour exploiter les possibilités de gags, car la marche arrière nous est impossible. De plus, pour le lecteur, un album, ce n’est qu’une heure de lecture. Avec ce nouvel opus, il souhaite retrouver ce qui lui a plu précédemment, on ne peut donc pas non plus casser sans cesse notre maquette. Il faut y aller progressivement.

Et concernant le retour du public, cela se passe plutôt bien !

Marc : On va de surprise en surprise. Le premier en est à sa cinquième édition, et le tome 2 avait directement été ré-édité avant sa sortie, car l’accueil des libraires était supérieur aux prévisions. On est à plus de 75.000 exemplaires de chaque album pour l’instant.

Maryse : Nous sommes également heureux d’essuyer de bonnes critiques et de se faire bien accueillir par le milieu de la bande dessinée.

Vous avez d’ailleurs plusieurs générations de lecteurs ...

Maryse : Effectivement, les adolescents nous rapportent que nous collons réellement à leur quotidien, et leurs parents nous indiquent que cela n’a pas changé par rapport à leur époque.

Marc : Les enfants lisent les albums au premier degré.

Vous subissez néanmoins une pression constante avec cette parution hebdomadaire, comment la vivez-vous ?

Place à la couleur

Maryse : Nous sommes contents d’être deux pour cette répartir cette tension, car il y a sans doute plus de relâchement quand le scénariste et le dessinateur travaillent chacun dans leur coin. Comme j’ai l’expérience d’avoir écrit des romans jeunesse au Québec, je gère plus l’histoire sur le long terme et les dialogues. Si je suis en panne pour les petits gags, Marc vient à mon secours car il a l’expérience de la BD, et il est plus habile pour travailler la chute. Donc si je suis en train de chercher le chemin pour maintenir un bon niveau général, Marc peut créer complètement un ou deux gags, un peu plus détachés de l’intrigue habituelle, mais qui permettra de faire patienter jusqu’à ce que je vienne raccrocher les wagons. En réalité, je raconte une histoire globale à Marc, qui va la traduire en bande dessinées, avec ses codes propres et ses chutes.

Marc : Même si je l’ai déjà fait pour un album de commande, je me rends compte que je n’ai pas la personnalité pour travailler seul chez moi, à attendre de recevoir mon scénario pour me mettre à travailler. Il faut que je puisse m’investir dans l’histoire pour prendre plaisir à la dessiner. Maintenant que j’y ai goûté, je pense que je ne pourrais plus m’en passer.

Maryse : Je n’aurais pas non plus envie de travailler avec un dessinateur qui ne ferait qu’exécuter, car j’aurais l’impression de dévoiler toutes mes faiblesses et qu’il n’y aurait personne pour les compenser.

Avez-vous d’autres projets ?

Maryse : On se met des œillères actuellement pour bien lancer la série. Les Nombrils était la première de nos idées, et la série a heureusement directement fonctionné, mais on avait d’autres projets à côté de celui-là, et depuis, d’autres concepts sont encore venus se rajouter.

Marc : On aimerait bien tâter le roman graphique, quelque chose de plus intimiste, voire plus relâché. Le gag en une planche exige un effort de tous les instants. Une petite récréation s’imposera certainement à plus ou moins long terme.

(par Charles-Louis Detournay)

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2 Messages :
  • Une méthode de travail amusante pour une série amusante.

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  • Contrairement au commentaire précédent, je ne considère pas cette méthode spécialement amusante. Elle est au contraire ultra-professionnelle.
    Même si bien sûr, une interview embellit toujours un peu les choses , on sent chez les auteurs une réelle ambition.

    La série est forte pour bon nombre de raisons. Graphisme agréable, angle d’attaque, richesse des personnages...à mon sens la raison essentielle est qu’ elle est formidablement ancrée dans le réel.

    En quelque sorte , il s’agit là d’un compte-rendu quasi journalistique. Exagéré bien sûr, le trait forcé. Rien de plus réaliste que la caricature. Pour faire rire(ou pleurer).

    Je retrouve là une vraie vision d’auteur. L’univers mis en place va obliger les créateurs (dessinaristes ?) à constamment biaiser pour ne pas (se) lasser. Ils sont même je trouve curieusement pressés de tordre les conventions, d’enrichir les personnages. On aurait pu imaginer au moins 5 albums avec le contenu de ces 3 premiers ;ce qui devient en définitive une qualité puisqu’il s’en dégage une densité ,une dramaturgie étonnantes. Déjà les auteurs s’inquiètent de ne pas ressasser, c’est assez émouvant.

    Je suis épaté par cette réussite. On n’arrête pas d’entendre ici et là que le public est de moins en moins exigeant, que le niveau général baisse, que les mangas blabla...voici une preuve éclatante , sans plan marketing élaboré en amont, que de jolies choses peuvent toucher le public.
    Impossible de ne pas penser aussi à certaines séries télévisées( sans nullement considérer que la série "Les nombrils" y puise quoi que ce soit )...Dans Seinfeld ou desperate housewives, les scénaristes là aussi observent le quotidien et en tire un "jus " scénaristique réjouissant. Avec des petits riens, on raconte la vie, ses drames, ses illusions...Avec Dupuy et Berbérian grands prix d’Angoulême, nous nageons en plein réalisme , la bande dessinée avoue son lien intime avec la vie, les gens, ses racines populaires.

    Le titre est génial. Terriblement sensuel et symboliquement cruel.

    je subodore une difficulté dans le futur parcours de Delaf et Dubuc : comment vont-ils pouvoir ralentir le rythme désormais imposé ( le public est tyrannique , le marché encore plus !) pour pouvoir concrétiser leurs autres projets en sommeil provisoire ?

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