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Delirium : chronique trois-en-un des dernières nouveautés

  • Les amateurs de comics underground connaissent bien le label Delirium. Figure tutélaire du comics indépendant en France, la maison s'est surtout démarquée par son exceptionnel travail d'exhumation des plus grand artistes du comics alternatif de la planète, et nous propose ainsi une bibliographie toujours plus intéressante d'auteurs rares et importants. La maison d'édition fête cette année ses 10 ans et nous a concocté pour l'occasion une fournée de sorties passionnantes pour le premier semestre : bilan à mi-parcours.

Delirium : chronique trois-en-un des dernières nouveautésNext Men intégrale tome 2, février

John Byrne. Un nom tout simplement incontournable dans l’histoire du comics, indissociable du succès de Marvel dans les années 1970 et notamment de la série X-Men, illustrateur précurseur à l’origine d’innombrables codes visuels toujours en vigueur dans le médium : on a affaire à un cador. Mais en plus de son travail remarquable auprès des grandes majors du comics (DC et Marvel), on lui doit aussi une foisonnante carrière hors des sentiers battus, auprès d’éditeurs plus modestes en taille mais tout aussi ambitieux.

Sa série la plus célèbre dans cette veine est celle mise à l’honneur par Delirium dans une intégrale dont le second tome est sorti en ce début d’année : Next Men. On y suit le parcours d’une équipe inédite de super-héros, cultivés en laboratoire et projetés dans le monde réel où ils sont bien en peine de concilier leurs capacités avec la dure réalité.

Loin du faste des luttes super-héroïques pour défendre la Terre de menaces cosmiques, Next Men nous présente une galerie de bras cassés, d’adolescents et de jeunes adultes dysfonctionnels et surpuissants que tout le monde cherche à exploiter pour le pouvoir, la gloire ou l’argent. Dans le premier tome on découvrait les origines de l’équipe et leurs premiers pas balbutiants dans une Amérique reaganienne bien caricaturale. Dans ce second tome, ils poursuivent leur exploration intérieure et partent en quête de leur (sombre) histoire.

Réflexion philosophique sur la nature du super-héros, critique méta sur l’industrie du comics, brulôt politique et pierre angulaire d’une certaine science-fiction : Next Men est remarquable à bien des égards. Et tout "bon" fan de comics qui se respecte se doit de donner sa chance à cette série singulière mais essentielle. Tout le monde ne sera pas convaincu, mais l’expérience vaut la peine d’être tentée.

The Mask Intégrale tome 3, mars

Quelle ironie, sortir une intégrale The Mask en pleine pandémie, où ledit masque est l’accessoire ULTIME de notre quotidien ! Quelle ironie, et quel plaisir : dans ce troisième tome d’une intégrale déjà très remarquée lors des sorties des précédents volumes, on rempile aux côtés du trublion cartoonesque créé par Mike Richardson et on s’engage dans une balade à forte teneur en gags potaches, en situations rocambolesques et en violence extrême.

Après le succès des premiers tomes en librairies, est-ce bien la peine de vanter les mérite du Mask ? Peu importe, faisons-le quand même : la série est portée par un trait exceptionnel au croisement du comics traditionnel et du cartoon à la Tex Avery, toutes les aventure du personnage baignent dans l’ambiance punk-grunge si caractéristique des années 90, et l’humour n’a pas pris une ride même 30 ans après la première apparition du personnage. Chaque planche est une véritable masterclass de composition et de rythme, et le concept qui est à l’origine du personnage est juste génial.

Si dans ce troisième tome, on découvre quelques runs issus d’autres auteurs que les illustres John Arcudi et Doug Mahnke -qui, après Richardson, ont réellement élevé le personnage à son meilleur- et qui nous proposent des mini-séries parfois un peu en dessous de celles du dynamic duo, on en reste pas moins devant un titre très qualitatif.

Âmes sensibles s’abstenir néanmoins : pas mal de violence graphique et quelques gros mots sont à prévoir, faisant de The Mask le titre le plus "trash" de Delirium en ce début d’année.

Panorama, avril

Les deux sorties précédemment présentées sont excellentes, mais c’est surtout avec ce troisième titre que Delirium s’est surpassé. On découvre un auteur bourré de talent et jusqu’alors jamais traduit en France : Michel Fiffe. Auteur cubano-américain surtout célèbre chez les happy-few passionnés de comics indé bien underground, il a une véritable notoriété auprès d’auteurs bien plus célèbres : Brian Michael Bendis l’encense notamment ouvertement.

Dans Panorama, on suit donc les aventures d’un couple d’adolescents touchés par une affliction surnaturelle : lorsque Augustus, le garçon, perd le contrôle de ses émotions, son corps subit d’impressionnantes et potentiellement dangereuses mutations physiques. Sa malédiction finit par se transmettre à Kim, sa petite amie, et ils fuguent pour découvrir "la vraie vie" dans la ville, loin du pensionnat où ils étaient parqués jusqu’alors. Là, le couple tente tant bien que mal de trouver sa place, entre conflits internes de jeunes adultes amoureux et confrontation avec un monde extérieur sans pitié.

Une fugue adolescente, une malédiction inexpliquée : Panorama ne cherche pas dans son pitch de base à repousser les limites de l’originalité mais choisit au contraire de placer le lecteur face à un récit initiatique assez commun qui va, bien sûr, finalement prendre très largement ses distances avec la norme. Le procédé est très intéressant car il permet au lecteur de s’identifier assez vite aux personnages, en dépit de leur particularité : Fiffe nous parle d’adolescents singuliers qui traversent des crises ô combien universelles.

C’est bien de ça dont il est question finalement : de deux adolescents en décalage avec le monde, et en pleine quête de repères. Impossible de ne pas se sentir concerné. La maladie d’Augustus devient ainsi une manifestation symbolique de son incompatibilité avec le monde, et tout le récit se lit sur d’innombrables niveaux de lecture : philosophique, politique, social, économique, moral...

On se retrouve devant une œuvre complexe et riche, qu’on relit inlassablement en en découvrant de nouvelles facettes à chaque fois : la marque des chefs d’œuvres, s’il en est.

Comme d’habitude avec Delirium, on est pas déçu. Avec deux poursuites de séries et une "vraie" nouveauté, la maison d’édition régale les fans de longue date du label comme les nouveaux clients, et on est encore et toujours impressionnés par la qualité du travail éditorial proposé. De la traduction aux couvertures, des préfaces aux qualités des papiers choisis : tout est haut de gamme. Chapeau l’artiste, vivement la suite.

(par Jaime Bonkowski de Passos)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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