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Delphine Panique, Immobilis in mobile

  • Heureuse qui comme Delphine Panique a dessiné "Un Beau Voyage" et l’a publié aux éditions Misma dans une maquette sublime... "Coke en Stock" revu et corrigé par Georgette Louise Borgesse en personne, cette bande dessinée célèbre les noces marines du dessin minimaliste et du récit baroque ; Quichotte et Sancho sont sur un bateau. La croisière tombe à l’eau. Qu’est ce qui reste ?

« J’irai voir, tôt ou tard / Si les sirènes existent / Sur le dos des baleines / Je suivrai leur piste / Car nul ne résiste / Au charme doux / De leur chant d’amour »
Mobilis in mobile, L’Affaire Louis’ Trio, 1993.

Un Beau Voyage s’ouvre sur un grand rectangle qu’un trait bleu foncé vient (presque) barrer en son milieu. La partie basse, couleur bleu clair, est striée de plusieurs lignes horizontales et parallèles. En haut, à part quelques points épars, c’est le vide.

S’ensuivent encore deux pages découpées en un gaufrier de six cases reproduisant cette image avant que n’apparaissent des personnages ; un triangle et un huit. Tous deux sont juchés sur un parallélépipède posé lui même sur le centre d’une bande couleur azur.

Delphine Panique, Immobilis in mobile

Une conversation s’engage enfin et il ne faudra pas moins de cinq phylactères avec un texte rédigé en écriture cursive pour comprendre ce qui se trame ici : aucune brise, nul courant ne viendront jamais troubler la mer d’huile où stagne le frêle esquif du vieux Capitaine (le huit) et de son fidèle mousse Bébert (le triangle). À peine commencé, le récit est déjà en panne et voilà nos héros en rade de péripéties pour au moins trois cent dix-sept pages.

Alors que faire pour ne pas crever d’ennui en attendant l’heure du dîner ? Se raconter des histoires, pardi ! Et des histoires, des souvenirs, des rêves, des mythes et des légendes, ces grands voyageurs en connaissent une ribambelle ! Du moins assez pour oublier jusqu’à cette curieuse cargaison qui se cache dans la cale.

Durant cinq chapitres, nos deux naufragés de l’ennui nous ferons alors le roman d’aventures par le menu : les îles mystérieuses (l’Île au Cachalot, l’Île Boris, l’Île des Vers, l’Île Engloutie, l’Île Plate, Longue ou Double, l’Île qui sent la Marijuana à Trois Kilomètres ou encore la Bourbougne face à la Mouille, etc...) et leurs fruits exotiques (manques, pananes, goyades, papattes, grenadouilles ou georges...). La faune extraordinaire (Cormoflans, Albatros Spongieux, Crabes Vampires, Bulots à Crête...) que traquent des peuples lointains (Dadaguiguis - assoiffés de sang, les Michmichs - mangeurs de crotte de nez, les Coyotos - qui décapitent des coiffeurs…). L’océan avec ses écueils (Rocher Doute, le Pic du Chien), ses monstres marins (calamar géant) et ses baleines (à pinces, à remorques, à cheveux fous). Sans oublier, bien sûr, une (si) belle sirène et d’approximatifs héros légendaires (Junasse, Pinocha, Paul Le Chinois et Lulu de Mykonos)….

Dotée d’une solide culture littéraire, Delphine Panique invoque plus qu’elle ne cite les grands conteurs de la mer (Homère, Verne, Hugo, Stevenson, Defoe...) pour alimenter les authentiques fabulations marines de ses deux protagonistes. Mais au regard du chapitre entièrement dédié aux cétacés (le deuxième), nous soupçonnons Melville et son Moby Dick d’être l’influence principale de l’ouvrage.

En dix parties, Delphine Panique y aborde avec une précision (quasi) documentaire la vie et la mort des baleines, leur alimentation (krill), l’origine de leur nom (phalaina), de leur chasse (ambre gris, graisse, viande) et nous offre la plus belle représentation graphique de leur chant que nous ayons vue à ce jour.

Il est souvent question de nourriture dans le livre (mulet au court-bouillon, bar à l’aïoli, aile de raie sauce aux câpres, daurade royale, omelette de patates, tajine de poulet, salade niçoise, lasagnes, bœuf bourguignon,etc ...) , à croire que ce « beau voyage » est surtout une affaire de digestion. Nous pourrions y voir d’ailleurs, le rapport qu’entretient l’autrice à la littérature ; comment elle l’absorbe et la restitue dans ses bandes dessinées.

D’ailleurs les dernières pages aux élans cannibalesques font étrangement écho à ce fameux vers de Mallarmé : « La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres  ». Le pire pour Delphine Panique serait peut être de dévorer sa bibliothèque au complet….

A l’ère des vérités alternatives et des fictions du réel, Delphine Panique condense dans Un Beau Voyage tout ce qui fait le charme de ses ouvrages précédents ; goût pour l’adaptation littéraire biaisée (Orlando, Misma 2013 / L’Odyssée du Vice, Les Requins Marteaux 2016), irrévérence historique (Le Vol nocturne, Cornélius 2018 / En Temps de guerre, Misma 2015), journalisme de divagation (notamment pour la revue Topo), et invente le compost-exotisme, une bande dessinée où dans chaque histoires fermente la promesse d’autres, innombrables.

Delphine Panique boit la tasse,
Archives Misma 2021

Et maintenant, cap sur Toulouse à bord du radeau de la Midouze, pour un entretien au long cours avec Delphine Panique !

Comment vous êtes vous lancée à l’abordage d’Un Beau Voyage ?

Delphine Panique : Le point de départ, ça a été de tomber par hasard sur un épisode de One Piece, dans lequel ils sont coincés entre deux courants marins, et le bateau ne bouge plus. Immédiatement, ça a fait Tilt, ça m’a cognée, comme une idée d’une incroyable évidence, alors que je n’avais absolument jamais prévu de travailler sur cette thématique là. Mais dans ma tête il y avait un terrain bien préparé pour ça : [L’Odyssée->https://fr.wikipedia.org/wiki/Odyss%C3%A9e], L’Enéide, L’Utopie de More, Le quart-Livre de Rabelais faisaient partie des grands classiques de mes études de Lettres, et je les avais lus avec passion. Les récits de voyage en mer, surtout les voyages imaginaires, je savais depuis longtemps que ça appuyait quelque part.

Pour la première fois, un de vos livres ne passe pas le test de Bechdel. C’est à cause du dicton « femme sur l’océan, mort à Ouessant » ?

D.P. : Oui, je dois avouer que c’était un vrai challenge pour moi, mais j’ai réussi, et j’en suis fière. En vérité, je voulais dès le départ que ce livre fasse référence à toutes les genres de littérature marine, réelle ou imaginaire, et toutes ces littératures-là sont des histoires d’hommes, pas de femmes, c’est une réalité. Si j’avais décidé d’y présenter deux femmes au lieu des deux hommes (si on peut les appeler hommes !), ça aurait donné quelque chose de nouveau, sûrement très intéressant à travailler, mais différent, et moi je voulais être dans la référence, pas dans la nouveauté. Alors, j’ai accepté tragiquement ma destinée, et décidé que c’est pas parce que je suis une femme que je suis obligée de toujours réussir le Test de Bechdel. Et puis comme il y a seulement deux personnages (ou trois ?), ça ne compte pas.

Nous retrouvons tout de même votre goût pour la féminisation des prénoms (Pinocha, Hercolle, etc.). Le genre, ça vous travaille ?

D.P. : En réalité je ne féminise pas les prénoms, je les « neutralise » plutôt, j’essaie de les dé-réferencer et de les rendre neutres. Dans un univers aussi irréel, où il y a des bonhommes-triangles, des monstres marins, des sirènes, etc., je vois pas vraiment l’intérêt qu’il y aurait à catégoriser les choses et à savoir si les créatures évoquées sont féminines ou masculines, alors qu’elles peuvent être l’un, l’autre, les deux à la fois, rien du tout, ou encore autre chose...

Comme le disait Charlotte Boudelair : « Les plus beaux voyages sont ceux que l’on imagine idéalement loin des contingences et lourdeurs du réel  ». C’est important l’imagination pour vous ?

D.P. : L’imagination, mon cher, c’est tout ce que nous avons ! Bien sûr que le voyage est imaginaire, même quand il est réel, on projette quelque chose de nous dans le voyage. Le voyage c’est juste se mettre soi-même dans une position de découverte, de surprise, face à l’inconnu ou à l’inattendu. C’est bien de le faire en vrai, mais l’imaginer peut être très excitant aussi. Personnellement j’ai toujours adoré imaginer mes voyages, c’est confortable, ça coûte pas cher, on a pas le mal des transports. Mais depuis que c’est devenu une obligation, j’aime moins.

Laisser les personnages raconter eux-mêmes des histoires, c’est une bonne excuse pour ne rien faire en tant qu’autrice ?

D.P. : Ah ah, on peut le voir comme une forme de fainéantise, oui ! En quelque sorte, ce sont mes personnages qui dirigent, pas moi ! En tout cas ça permet d’avoir plusieurs voix, et plusieurs types de conteurs : le Capitaine est plutôt dans l’emphase et l’exagération dans ses histoires, alors que Béber, comme conteur, est très terre-à-terre, il a du mal à sortir de la réalité. Jean-Pierre, lui, a un style plutôt baroque : théâtral et sanguinolent. J’ai beaucoup aimé pouvoir changer de voix plein de fois dans la même BD. Et puis c’est comme dans la vie, comme dans une conversation entre amis : on ne sait pas si ce qu’ils racontent est vrai ou faux, et en réalité on s’en fout, tant que ça dit quelque chose.

Quelles furent vos inspirations pour vous lancer dans Un Beau Voyage ?

D.P. : Comme je disais, il y a eu tous les grands classiques du voyage imaginaire. Mais c’était un peu trop irréel, trop vaporeux, j’avais besoin d’évocations plus concrètes du milieu marin, et comme vous l’avez compris, je suis pas vraiment du genre à faire une transatlantique en solitaire. Alors, pendant la conception du livre j’ai lu les « écrivains-voyageurs » : Hemingway, Stevenson , Conrad, et puis évidemment, Melville. Moby Dick a été un très grand choc littéraire pour moi, comme pour tous ceux qui l’ont lu je crois. Tai-Pia aussi été une lecture vraiment décisive.Et puis il y a eu Les Travailleurs de la mer de Hugo.J’étais vraiment bien plongée (ah ah) dedans en tout cas.

Dans Un Beau Voyage, vous poussez votre style et son économie de moyen habituel jusqu’à son paroxysme ; gaufrier identique, itération de cases, dessin minimal et géométrique mais en s’aventurant aux lisières de l’abstraction. 
 
D.P. : Oui, c’était vraiment l’idée de départ : ils sont coincés sur une mer absolument plate. Visuellement, ça donne l’horizon, bleu sur bleu, une ligne. Qu’est ce qu’on fait à partir de cette ligne ? Graphiquement c’est effectivement quelque chose vers quoi je tends depuis un moment, mais j’en voulais encore plus ! Enfin encore moins. Et cette ligne d’horizon c’était le décor idéal pour ça. Dès le départ, pour le graphisme, j’ai pensé à Tom Gauld, et surtout à José Parrondo, que j’adore depuis toujours. J’avais même peur d’être parfois dans la copie. Et puis non, un triangle, un rond, un carré, c’est comme ça qu’on commence tous à dessiner, avant de savoir parler parfois ! Ça nous appartient à tous et c’était vers ça que je voulais aller...

La Nourriture revient énormément dans le livre...

D.P. :Oui bien sûr… J’adore me mettre à la place de mes personnages (ça me fait voyager), et là il me semble que ça doit logiquement être leur préoccupation première : qu’est ce qu’on va bouffer ? Ça m’amusait aussi de créer un contraste entre le côté catastrophique (la mer plate, le bateau bloqué) et les plats un peu « repas du dimanche chez mémé » qu’ils mangent (endives au jambon, veau marengo...) Et puis à la fin (attention spoiler), ça devait amener au cannibalisme, parce que c’est la fin logique des voyages en mer romanesques. Et le cannibalisme, ça touche à plein de choses passionnantes : le rapport à soi, aux autres, à la culture, à la religion. Et à la gourmandise aussi peut-être ?

Vous avez un goût particulier pour la mise en scène de duos ?

D.P. : Oui j’aime bien utiliser le duo, mais je ne le fais pas systématiquement. Le duo c’est facile, c’est théâtral, c’est dynamique. Comme dans [Astérix->https://www.actuabd.com/En-2021-Asterix-part-en-voyage] ou les Bidochon : ils râlent, ils se disputent, ils n’ont pas le même caractère, pas les mêmes préoccupations, c’est un peu caricatural et ça a un pouvoir comique évident. Et puis le duo, ça peut aussi être les différentes facettes d’une même personne, comme Rogée et Martine dans Le Vol nocturne (ouf, j’ai enfin réussi à m’autociter, je suis contente). »

Le Livre, par son côté exhaustif (îles, bestiaires, tribus, indigènes) m’évoque une tentative d’épuisement d‘un registre littéraire (un peu à la de Perec)

D.P. : Effectivement, il y a [Perec->https://fr.wikipedia.org/wiki/Georges_Perec], mais aussi Rabelais, pour les listes interminables (et les inventions de lieux, de mots). Il y a aussi les littératures anciennes (moyen-âge, antiquité) pour les répétitions. Le texte y fonctionne presque comme une chanson, avec des rimes et des refrains...

Roooh, dans cette interview, je m’étale, je m’étale, je cite mes références. Mais en réalité je crois pas que mon livre soit spécialement intello, en tout cas je l’espère pas. J’ai envie qu’on puisse le lire sans savoir tout ça, et juste se faire plaisir.

De mon côté, il fallait que j’en ai, des références, parce que je pense pas qu’on puisse s’attaquer au voyage en mer sans saluer les ancêtres. Mais ça, c’est mon travail et ma responsabilité d’autrice, ça ne regarde que moi et mon processus de création finalement. C’est mon boulot ! Au niveau de la lecture, il faut que ça soit facile, et que ça touche chacun avec son propre bagage intime ou culturel. Surtout pas que ça dise au lecteur « Quoi, t’as pas lu ça ? Tu saisis pas telle référence ? » Si mon livre donne cette impression là, alors je l’ai raté. »

Aucunement ! C’est moi qui en rajoute…Allez, un dernier pour la route : Ovide et ses Métamorphoses ?

D.P. : Oui, forcément, et aussi Ranma 1/2. »

Au Moyen-Âge, des dessinateurs représentaient sur des cartes ou des parchemins les animaux marins que leur décrivaient les matelots. Et ça donnait des monstres incroyables, parfois anthropomorphes. Nous retrouvons ça dans Un Beau Voyage avec vos bestiaires improbables… Ce rapport du dessin avec l’imaginaire au moyen âge vous intéresse ?

D.P. : Oui, je me suis aussi beaucoup inspirée des cartes marines médiévales. C’est mon côté un peu obsessionnelle : quand je m’attaque à un sujet, j’essaie d’en avoir une vision la plus complète possible. Et j’aime particulièrement les peintures et enluminures du Moyen-Age, depuis toujours. C’est de la BD !

Nous retrouvons cette idée d’hybridation homme / animal dans vos intermèdes sur la sirène... Ah, oui ! Sirène en anglais = mermaid, donc vous faites des intermermaid ?

D.P. : Huhu... Pas mal, j’y avais pas pensé ! Merci Thomas Bernard, vous êtes un excellent psy. L’hybridation c’est un thème très récurrent dans mes livres. Hybridation homme/femme, humain/animal, et même humain/objet. Il y a déjà ça dans [Orlando->https://www.misma.fr/produit/orlando/], mon tout-premier livre (bientôt disponible en librairie dans une nouvelle édition ! Hop, pub !). On revient au problème du genre, de la catégorisation, toujours. »

Avec ces récits enchâssés à la Decameron et son côté conte à rebrousse-poil, Un Beau Voyage a un faux air de 1001 nuits en BD. Vous vous prenez pour Shéhérazade ?

D.P. : Oui, j’adore ce principe, depuis que je suis autrice, c’est quelque chose qui me fascine et m’angoisse en même temps : à chaque moment du récit, on peut s’arrêter, tirer un fil, le suivre et raconter une nouvelle histoire. Puis retourner là où on l’a tiré, en attraper un autre, et partir ailleurs. J’avais déjà beaucoup travaillé là-dessus pour Le Vol nocturne. Ici, comme tout est imaginé, c’était paradisiaque pour moi. La question c’est : Où auraient-ils pu aller s’ils n’avaient pas été bloqués ? La réponse, c’est qu’ils peuvent aller partout, tout est ouvert, tout est possible ! C’est infini. Comme l’horizon. Voilà.

Dans le livre, vous abordez aussi des questions liées au post-colonialisme ; la vision occidentale du monde ( les "sauvages"), les décès de migrants et de réfugiés en Méditerranée. Trouvez vous que la fiction soit le meilleur moyen pour en parler ?

D.P. : Non, pas spécialement, en tout cas moi j’avais envie d’en parler parce que c’est lié intrinsèquement à l’idée du voyage en mer, à la thématique de la découverte de "nouveaux" mondes, d’îles inconnues, de peuples étrangers. C’est même, en réalité, le grand sujet du livre. Au début, on fait avec eux un beau voyage, c’est poétique, c’est étonnant, ça fait rêver toutes ces îles exotiques ! Et puis, peu à peu, on comprend que ce sont deux blancs colonialistes, obtus, meurtriers. Les grands voyages des blancs ont toujours abouti à des massacres, à des génocides, et effectivement, on est loin d’avoir réglé le problème. Ce beau voyage, finalement, il est pas beau du tout.

Bien que de registres graphiques très différents, nous retrouvons dans votre travail un certain mauvais esprit, goût pour le conte tordu et la déconstruction des genres (littéraires ou sexuels), que nous apprécions dans les BD de Nicole Claveloux. Vous vous reconnaissez dans cette filiation ?

D.P. : Alors je n’accepte absolument pas qu’on puisse comparer un génie comme Claveloux à une feignasse comme moi ! Mais le fait que je l’adore, que ça a été une de mes premières lectures, et que son univers a dû s’imprégner dans mon petit cerveau malléable d’enfant, c’est indéniable.

Enfant ? À quel âge ?

D.P. : Toute petite, et même vraiment très très petite je pense, sûrement avant de savoir lire... Parce que quand je la relis actuellement, et que je tombe sur certaines pages vraiment étonnantes, très charismatiques, j’ai l’impression de les connaître par cœur, comme si à un moment de ma vie j’avais fait partie du dessin... Et ça je crois que c’est une sensation qu’on a seulement tout petit, avant de lire et de comprendre, cette sensation étonnante de faire partie de ce qu’on regarde, d’être dedans...

Ce souvenir si particulier je l’ai seulement avec Nicole Claveloux -et Fred, je crois- donc avec des dessins farfelus et inventifs, des univers dans lesquels on a envie de rentrer parce que c’est féerique. Quand on voit ça en étant gosse, c’est juste incroyable ! Ensuite, j’ai dû la lire et relire, mes parents avaient "Morte saison"... J’ai dû le lire des centaines de fois.

En plus, ma mère insistait beaucoup pour me faire savoir qu’il y avait AUSSI des femmes dans la BD, donc Brétecher,Goetzinger, Claveloux, ce sont des noms qu’on prononçait très souvent dans la maison...

Qu’est ce qui vous a marqué dans son œuvre ?

D.P. : Pour dire vrai, je l’avais quasiment oubliée, sortie de ma tête. C’est très récemment, quand Jean-Louis Gauthey a ressorti quelques petites histoires dans Nicole, qu’en ouvrant la revue j’ai eu un choc, j’en ai presque pleuré. C’était fou pour moi de revoir ces images si familières, si connues, et que je n’avais pas vues depuis des années. C’était "Le Petit Légume qui rêvait d’être une panthère" je crois. En revoyant ce navet-félin, à la fin, tellement grotesque et en même temps incroyablement beau, avec sa bouche pulpeuse et brillante, je me suis dit "Mais comment j’ai pu sortir ça de ma vie ? C’est tellement beau, tellement drôle, hyper-inventif, farfelu !".

Ensuite, pendant un long moment, j’en parlais à tout le monde  : "Il y a du Nicole Claveloux dans [Nicole->https://www.actuabd.com/+Les-Editions-Cornelius-mettent-en-ligne-tous-les-numeros-de-leur-revue-Nicole+], il paraît que Jean-Louis va la republier !", évidemment, personne ne voyait qui c’était et tout le monde s’en foutait. Enfin, à part ma mère... »

A t’elle eu une influence sur la vôtre ?

D.P. : Ça c’est difficile à dire... Quand même, quand je vois ses paysages désertiques, comme dans Le Petit Légume... ou même les fonds de cases minimalistes et irréelles de Grabote, je me dis que ça a quand même bien dû marquer mon imaginaire...

On est tout le temps dans l’irréel chez Claveloux, dans le fantasque, l’imaginaire... Elle a une liberté incroyable, ses personnages sont hybrides, ils peuvent se mettre à voler tout d’un coup, ils font ce qu’ils veulent ! C’est tellement rare cette liberté, je la rapprocherais encore de Fred là-dessus, et je crois que j’ai la même idée de la BD : on crée tout, donc on fait ce qu’on veut, pourquoi s’emmerder avec des personnages ou des décors réalistes ou vraisemblables ? Nous les auteurs de BD, on n’a aucune contrainte ! Alors oui, sans doute, le fait d’avoir eu accès à ça toute petite, ça a dû forger mon imaginaire et ma vision de la création...

Auriez-vous une question à lui poser ?

D.P. : Pas une spécifiquement, mais je suis assez curieuse de savoir comment c’était d’être une femme là-dedans à son époque. Est-ce qu’elle a été reconnue à sa juste valeur ? Est-ce que ça l’aurait poussée à arrêter la BD ? C’est quand même tragique d’avoir si peu de choses (en BD) d’un autrice avec un tel génie ! Ou alors il faut qu’elle s’y remette maintenant !

(par Thomas BERNARD)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Une Beau Voyage - Par Delphine Panique - Misma Éditions - 17,8 x 15,3 cm - 324 pages en bichromie - parution le 16 avril 2021.

Consulter le site de l’autrice & lire les premières pages de l’ouvrage.

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- En Temps de guerre - Par Delphine Panique - Misma
- "Le Vol nocturne" de Delphine Panique (Cornélius) : des sorcières si humaines

 
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