Denis Bajram : "Le scénario de la série "Universal War One" était un premier jet".

24 février 2007 1 commentaire
  • L'auteur de {Cryozone} et {Universal War One} nous a accordé un entretien fleuve à Angoulême. L'occasion idéale de mieux connaître ce passionné d'informatique et de Vélasquez, dont le fil de la conversation a le débit d'une mitraillette.

En lisant Universal War One dans sa totalité, on mesure l’ambition impressionnante du scénario, vous êtes finalement arrivé jusqu’au bout,... Et là, respect.

Ben, merci, c’était un peu le but du jeu. C’était tout bête, il suffisait de l’écrire avant (rires). L’air de rien, cela peut paraître une évidence, mais je sais que beaucoup de mes collègues n’ont pas pris cette bonne habitude. Moi, j’avais entièrement écrit les six tomes, huit ans avant de finir le dernier. Et cela aide à pouvoir faire des croches-pattes à son lecteur plus facilement.

Et justement, lors de la sortie du tome 2 ou 3, vous disiez que vous aviez matière à créer deux autres séries de six tomes toujours dans le même univers, et un roman, qu’en est-il aujourd’hui ?

Cela n’a pas changé, j’ai toujours la matière, il y a eu un essai avec un dessinateur, mais cela m’a fait bizarre de voir ces pages dans d’autres mains. Pendant un moment, je me disais : "S’il y a un Universal War Two, c’est moi qui le dessinerai". Mais je suis encore en train de réfléchir, car j’ai revu un autre dessinateur. Pour l’instant, c’est toujours dans l’air, mais je ne peux pas donner de date.

C’est peut-être aussi parce que cela vous prend beaucoup de temps pour réaliser les albums, et atteindre le niveau graphique souhaité ?

C’est clair que c’est long. Universal War One, c’est 30% de ma vie, et j’ai plein d’autres choses passionnantes à faire. Je n’ai pas envie de devenir l’homme d’une seule série et d’un seul univers. J’ai peur de m’emmerder assez vite...

Denis Bajram : "Le scénario de la série "Universal War One" était un premier jet".

Il est très difficile de mettre en scène le voyage dans le temps, notamment pour éviter les incohérences, vous vous y êtes repris combien de fois pour écrire le scénario ?

C’est le premier jet ! En fait, il suffit d’avoir fait des maths. J’ai la chance d’être un matheux naturel. A l’école, tous mes copains avaient mal à la tête, et moi je m’écriais : "Ah ben oui, c’est logique !" J’ai écrit le scénario de cette manière là. C’était donc franchement facile. J’ai réalisé que c’était difficile pour les trois-quarts des gens, mais cela ne m’a posé aucun problème. Il suffit d’être logique. Cela peut ressembler à du Sudoku ou du Rubik’s cube : c’est long, mais avec un peu de patience, on y arrive.

Le thème du voyage dans l’espace vous a été inspiré par un voyage à Kourou. Vous avez envoyé vos albums à l’équipe installée là-bas, pour avoir leur réaction ?

Non (rires). Ce ne sont plus les mêmes qu’à l’époque... Mais le regret de ne pas avoir été astronaute est en train de passer. Je me rends compte que j’aurais consacré une grande partie de ma vie à piloter des avions, et c’est peut-être plus intéressant de se servir de son cerveau pour autre chose.

Vos albums, c’est surtout de la hard science, avec un graphisme technique et réaliste, vous y insérez des images proches du dessin de presse de l’entre-deux guerres, à quel stade de la production vous est venue cette idée ?

C’est venu comme cela. Au moment où je racontais les événements historiques, il me paraissait logique de convoquer le dessin de presse, la question ne s’est donc pas du tout posée. Frank Miller jouait beaucoup avec cela, sauf qu’au lieu du dessin de presse, c’était l’imagerie télévisuelle américaine des années 80, il avait très bien compris ce genre de choses. Je pense qu’il y a l’équivalent chez Fabrice Neaud. Je ne pense donc pas être un novateur à ce propos. Ce qui m’étonne, c’est que les autres n’utilisent pas ce genre d’artifices. Encore une fois, Universal War One, c’est naturel pour moi : les personnages, l’histoire, la logique, tout cela n’est qu’une extension de moi-même. Apparemment, je n’ai pas un moi-même très standard, vu comment les gens ont l’air surpris en me lisant (rires), je vais peut-être me faire enfermer par des messieurs en blanc avec le gyrophare sur le toît. C’est très réfléchi, mais de manière très naturelle.

Il y a des clins d’oeil visuels très frappants dans UW1, les personnages sont souvent tournés de la même façon avec le même cadrage, surtout quand vous montrez le héros. Est-ce volontaire ou avez-vous pris l’habitude de le dessiner comme cela ?

Je pense que c’est ce qui arrive inévitablement quand on dessine beaucoup. On finit par se répéter. On adore certaines images, que l’on reproduit éternellement, même si elles sont évidemment toujours différentes. Un copain me racontait que sa vie de dessinateur consistait à refaire un dessin de John Buscema : Conan sur son trône. Il fait ce dessin dans tous ses albums, évidemment camouflé. Les gens ont l’habitude de lui demander : "Pourquoi les mecs sont vautrés dans des fauteuils, les mains sur les accoudoirs ?" (rires) C’est sans doute un peu pareil pour cette histoire de portrait, je dois avoir un complexe vis à vis d’un dessin de Vélasquez, dont je suis un énorme admirateur. Il faisait beaucoup de portraits en trois quarts, comme par exemple dans Le Portrait du pape Innocent X, repris ensuite par Francis Bacon. Il y a toujours ce genre de combat permanent avec un modèle...

Par rapport à votre première série Cryozone( [1]), UW1 a été un saut quantique au niveau graphique. Néanmoins, en relisant vos précédents tomes, n’avez-vous pas de regret au niveau du scénario, du dessin ? Aviez-vous des faiblesses que vous auriez aimé corriger ?

En me lançant dans un projet de six ans (qui en a finalement duré huit), je savais que j’allais vivre cela. J’ai accepté les éventuels regrets depuis le départ. Mais franchement, je suis plutôt content, je m’attendais à davantage de repentirs. J’en ai inévitablement quelques-uns (même sur le dernier tome), mais je n’ai pas encore le complexe d’Hergé, l’envie de tout refaire de manière unifiée. Cela viendra sans doute, mais pour l’instant ça va.

Extrait du T1 de "Universal War One".
Extrait du T1 de "Universal War One".
© Bajram / Soleil

En cours de production de l’album, vous vous êtes mis au dessin virtuel et vous utilisez de plus en plus la tablette graphique. Quels logiciels utilisez-vous ?

Je travaille uniquement avec Photoshop, le logiciel standard de retouche d’image d’Adobe.

Vous dites cela parce que vous vous faites de plus en plus sponsoriser par eux ?

Je ne suis pas sponsorisé. Nous avons fait des salons ensemble. Si j’ai mis le logo sur le livre, c’était en remerciement par rapport au travail que nous avions effectué ensemble, nous avions eu des bons contacts. Ils se sont dits qu’ils offriraient bien nos livres à leurs clients, donc nous leur avons cédé 400 livres, et on a ajouté leur logo dessus. C’est en fait une demande de ma part, j’ai eu la chance de rencontrer certains membres de l’équipe. Je trouve que Photoshop est un formidable logiciel. Il n’y a pas besoin d’aller sur un pseudo logiciel de dessin comme Painter pour pouvoir faire du vrai dessin vivant, Photoshop étant l’outil vraiment parfait.

Est-ce parce que vous avez tous les outils sur Photoshop, ou parce que vous trouvez que Painter n’est franchement pas adapté à votre style ?

Pour moi, dans Painter, un détail n’est pas logique. On donne un coup de pinceau, et cela a l’air d’avoir été fait à l’huile. Moi, je fais de l’informatique, pas de la pseudo-huile ! L’imitation de la main de manière automatique, il n’y a rien de plus chiant ! Photoshop est un logiciel brut. C’est quasiment un univers de programmation du pixel. On est obligé de l’apprivoiser pour ne pas avoir un rendu sec, mais on n’est pas en train de faire une pseudo-imitation d’un pseudo-support qui n’existe pas. Pour moi, tous les trucs faits sous Painter ressemblent à de la pseudo-huile, du pseudo-charbon, de la pseudo-aquarelle, etc. Maintenant, le rendu que j’ai dans Photoshop, personne d’autre ne l’a. C’est une vraie démarche artistique, on domine un média, sans faire semblant de savoir faire de l’aquarelle.

Le dessinateur chinois Benjamin a sorti dans son pays un livre sur des méthodes graphiques pour apprendre à maîtriser Photoshop pour faire de la BD. Souhaiteriez-vous faire de même à côté de vos productions d’album ?

Cela prendrait énormément de temps. Je donne en fait des petites conférences, comme celle avec Adobe sur l’Apple Expo. Pas pour dire aux gens comment faire. Il est très important d’avoir des règles, mais aussi de les oublier dans la minute. J’essaie donc surtout de montrer aux gens que dans Photoshop, avec deux outils, on peut tout faire (ce qui est mon cas). C’est simple, il ne faut pas avoir peur du logiciel, ne pas se laisser dominer par lui. Il n’est au contraire pas plus dangereux qu’un papier ou un crayon. C’est compliqué, mais il suffit de tirer un trait et on a quelque chose. Après, expliquer d’un point de vue méthodologique comment je fais, franchement, non. Que les gens fassent leur tambouille, découvrent leur propre méthode ! La standardisation autour de deux ou trois méthodes, c’est vraiment saoûlant !

Beaucoup de dessinateurs de BD ont travaillé sur des films, certains en tant que réalisateurs. Avez-vous été approché par le cinéma ? Souhaiteriez-vous participer à une adaptation d’un de vos livres ?

En général, quand je reçois une proposition du cinéma, je dis que je ne veux pas. Je pars du principe que celui qui me veut vraiment, il reviendra. Pour l’instant, il n’y a eu personne, apparemment. Pour UW1 on m’a souvent proposé d’acheter une option, mais je refuse toujours de vendre les droits. C’est marrant, j’ai découvert que Frank Miller avait fait la même chose pendant dix ans pour Sin City : il y en a un qui a forcé la porte trois fois, et il a su que ce serait le bon. Je me souhaite le même sort et je serais très content de voir UW1 au cinéma dans une adaptation bien faite, mais il faut que la personne ait un moral à toute épreuve, car ce serait un projet très lourd. Il y a sacrément intérêt à ce que le producteur et le réalisateur y croient.

Il est surtout très difficile de compiler les six albums de manière cohérente. Il y a d’ailleurs eu un projet de fan réalisé avec Flash en 2000. Le verriez-vous plus en production télévisuelle ?

On m’a dit que ce serait rigolo d’en faire une série, comme Galactica. Mais le récit implique d’en faire quelque chose de très spectaculaire. Je vois plutôt un long-métrage de trois heures. Mais il faudrait réécrire l’histoire différemment en la raccourcissant. Les gens qui voudraient en savoir plus iraient lire la BD. C’est comme résumer Proust en un film, cela n’empêche personne d’aller lire A la recherche du temps perdu.

(par Xavier Mouton-Dubosc)

(par Thomas Berthelon)

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1 Message :
  • C’est vrai que Universal War a été une grande découverte de Soleil, après un Cryozone peu mémorable chez Delcourt. D’ailleurs UW a été, je crois, la seule BD Soleil a être nominée à Angoulème cette année.
    J’ai rencontré Denis à l’époque de ses premières prestations fanzineuses (Scarce, puis l’excellent Goinfre). A l’époque, il montrait déjà une grande motivation. Bravo Denis !°)

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