"Déraillement" de Benoit Carbonnel (Vide Cocagne) : une ligne dense pour un univers oppressant

7 août 2019 0 commentaire
  • Un chômeur reçoit un jour une offre pour un voyage - découverte en train, n'ayant pas eu la chance d'être tiré au sort pour un emploi. Mais le déraillement de son convoi le fait passer d'un monde déjà chaotique à un autre totalement absurde, fantaisiste, loufoque et inquiétant. Les deux sont dessinés d'un trait dense par Benoit Carbonnel, qui laisse s'exprimer un imaginaire débridé.

Au fond d’un appartement miteux d’une tour aussi haute que triste, un canard se languit. Il est au chômage, tue le temps comme il peut et habite une ville impersonnelle où seul un gigantesque centre commercial est présenté comme un paradis. Qu’espérer dans ces conditions ?

Trouver un travail ne semble pas une mince affaire. Mais l’OGRE - Organisation Générale de Recherche d’Emploi - s’en occupe. Chaque semestre, elle met en jeu cinq emplois. Un « grand tirage au sort de l’espoir » permet de les répartir. Cette loterie est complétée par une vaste offre faite aux chômeurs dont le dossier le mérite. Ainsi, ce sont 2 000 d’entre eux qui bénéficient d’un voyage - découverte en train à travers des campagnes présentées comme pleines « d’initiatives créatives et inspirantes ». Non pas un lot de consolation, mais « une opportunité de rebondir vers de nouveaux projets »...

"Déraillement" de Benoit Carbonnel (Vide Cocagne) : une ligne dense pour un univers oppressant
Déraillement © Benoit Carbonnel / Vide Cocagne 2019

Le ton est donné par une lettre reçue par notre chômeur canardomorphe - si l’on me permet ce néologisme - dont les citations ci-dessus sont tirées. Une novlangue faussement enthousiaste cache un discours libéral dont la suite de la bande dessinée est comme une illustration des conséquences, le fantastique en plus. Dès les premières pages de Déraillement, ouvrage édité par Vide Cocagne, Benoit Carbonnel, alias Béton Cité, nous présente un monde déliquescent et pourtant incroyablement foisonnant. Une représentation tendue entre deux extrêmes, l’effritement et l’étouffement.

Ce personnage sans nom ni passé reçoit donc un beau jour un courrier de l’OGRE. Il a été choisi pour bénéficier d’un voyage - découverte en train. Il lui suffit d’échanger un coupon contre un billet de la COP - Compagnie Omnipotente Ferroviaire - et il pourra comme 1 999 autres chômeurs partir à la découverte d’espaces soi-disant enchanteurs. Qu’en pense-t-il ? Nous ne le saurons pas, car hormis le courrier et une page de journal, la bande dessinée est presque muette, du moins sans bulles de paroles ou de pensées.

Déraillement © Benoit Carbonnel / Vide Cocagne 2019

Toujours est-il qu’il enfile son paletot et prend le chemin de la Gare Centrale. Il traverse alors des rues crades et délabrées, des couloirs de métro mal famés et croise tout une faune étrange, constituées d’êtres à l’apparence humaine, d’autres comme lui zoomorphes, et des robots travailleurs. Une fois son coupon échangé et sa place dans le train trouvée, commence un voyage silencieux à travers des paysages plus extravagants les uns que les autres.

Il dure jusqu’à ce qu’un accident aussi violent que mystérieux provoque le fameux « déraillement » du titre. Instant charnière, vite évacué, qui provoque, outre une opportune baisse du taux de chômage, le début d’un autre voyage. Le premier était déjà fort curieux, le second est tout à fait extraordinaire.

Impossible de savoir si le personnage rêve ou s’il est tombé dans une dimension parallèle à son monde de départ. Il y a bien des points communs avec la ville qu’il habite au début de la bande dessinée, mais le chaos y est encore plus prononcé, des êtres fantastiques et protéiformes le peuplent et le hantent, et les repères y sont constamment brouillés et changeants. Drôle de trip...

Déraillement © Benoit Carbonnel / Vide Cocagne 2019

Le principal intérêt de Déraillement réside dans la représentation de ces mondes. Chaque dessin de Benoit Carbonnel, qui s’étale sur une voire deux pages la plupart du temps, est d’ailleurs un monde en soi. Il y multiplie les silhouettes, les détails, les références. Il soigne les décors et les ambiances. Il invente des monstres biscornus et des appareils abscons. Il trace des typographies et crée des jeux de mots. Impossible de survoler tout cela : il faut des minutes entières pour apprécier chaque dessin, s’y perdre et en apprécier l’incongruité.

Il surcharge le plus souvent sa planche, mais pas toujours, laissant parfois un peu de place à la respiration. Jouant des outrances psychédéliques, il serait presque mystique parfois s’il ne faisait pas preuve d’une bonne dose d’humour et de dérision. Aussi à l’aise avec les architectures qu’avec les personnages, il agence ses mondes d’une façon étonnante, dans un fragile équilibre entre la surabondance et la lisibilité. Certains dessins impressionnent même par leur complexité.

Son style y est pour beaucoup. Dans un noir et blanc au contraste marqué, il pose ses micro-taches par centaines et ses hachures par milliers. Il parvient ainsi à varier les textures et à produire des perspectives tout en conservant une priorité : donner à voir des mondes et leur fourmillement. Voilà un ouvrage étonnant et inattendu, au scénario en apparence assez mince, mais où chaque page est une histoire en soi.

Déraillement © Benoit Carbonnel / Vide Cocagne 2019

(par Frédéric HOJLO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Déraillement - Par Benoit Carbonnel - Vide Cocagne - 19,7 x 24,5 cm - 96 pages en noir & blanc - couverture cartonnée, relié - parution le 7 juin 2019.

Consulter le site de l’auteur & lire les premières pages de l’ouvrage.

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