Derib (Yakari, Buddy Longway) : "Jijé était un artiste généreux"

21 juin 2010 9 commentaires
  • À travers {Yakari}, {Buddy Longway}, {Celui qui est Né deux fois} et {Red Road}, {{Claude Derib}} est devenu l’un des principaux « messagers » de la culture amérindienne dans la bande dessinée. Une passion qui est née grâce aux {Jerry Spring} de {{Jijé}}. Nous l’avons rencontré, à l’occasion du vernissage de l’exposition des peintures et des bronzes de {{Joseph Gillain}} (Jijé) à la Maison de la BD à Bruxelles. Il se souvient de son ami, de son maître.

C’est en mars 1954 que paraît dans le journal de Spirou la première aventure de Jerry Spring. Dès les premières pages, Jijé étonne par l’humanisme et la noblesse qu’il apporte à son cow-boy. Alors qu’un indien, « Une Seule Flèche » a tué son père, Jerry Spring le livre aux autorités plutôt que de faire justice lui-même. Pas étonnant que l’auteur de Buddy Longway – dont les intégrales sortent pour le moment aux éditions du Lombard – se réfère à son travail.

Derib (<i>Yakari</i>, <i>Buddy Longway</i>) : "Jijé était un artiste généreux"
Dupuis réédite à partir du mois d’Août 2010 les albums de Jerry Spring sous la forme d’intégrales en noir et blanc.

Jerry Spring, ce western réaliste, a été probablement influencé par le voyage d’Annie et Joseph Gillain aux Etats-Unis et au Mexique entre août 1948 jusqu’en juillet 1950 [1], notamment pour la compostion de certains paysages.

Dupuis éditera à partir du mois d’août prochain les aventures de Jerry Spring et de son complice mexicain Pancho en intégrale noir et blanc. Le même éditeur publiera en octobre prochain un nouveau (et ultime) volume de l’intégrale Tout Jijé, qui sera consacré aux années 1942 à 1945. Il reprendre des aventures de Spirou et Fantasio, réalisé par Jijé, mais aussi la biographie de Christophe Colomb.

Une double occasion de découvrir le travail de ce chef de file de la BD belge, qui a influencé et formé Franquin, Will, Morris, Giraud et bien d’autres dessinateurs, dont Derib ! Mais laissons lui la parole [2]


Que représentait Joseph Gillain, alias Jijé, pour vous ?

Beaucoup de choses ! Je me souviens qu’à cinq ou six ans, j’ai vu ma première page de Golden Creek. Je revois encore la scène où Pancho est près d’un feu. Tout s’est déclenché à ce moment-là. Depuis lors, je n’arrête pas de regarder le travail de Jijé. Les quatre éditions noires et blanches en grand format de Jerry Spring sont en permanence sur ma table de nuit. J’ai la chance de pouvoir regarder régulièrement des originaux que Joseph a eu la gentillesse de m’offrir. André (Franquin) et Joseph font partie des auteurs fondamentaux de la bande dessinée. J’ai eu la chance de les rencontrer, et de devenir leur ami. Joseph venait souvent en Suisse. Il dormait à la maison. Et moi, quand j’allais à Bruxelles, je m’arrêtais toujours chez lui. Il a même été question, à une époque, que l’on reprenne Jerry Spring ensemble. Jijé est quelqu’un de très important pour moi. Il m’a apporté beaucoup, tant au niveau personnel que professionnel. C’est pour cette raison que je suis venu de Suisse pour voir l’exposition de ses peintures à la Maison de la BD et rencontrer ses enfants. Je voulais leur témoigner de ce que Joseph m’a apporté au niveau graphique, mais aussi quant à sa générosité. C’est très touchant de voir que François Deneyer, le patron de la Maison de la BD, a réuni plus de 70 membres de la famille Gillain. Joseph doit se marrer là-haut !
Il était extrêmement disponible et généreux pour les jeunes auteurs. Il était parfois très dur avec eux. En sortant de chez lui, les jeunes dessinateurs, se demandaient souvent s’ils étaient capables de dessiner.

Extrait de "Golden Creek"
(c) Jijé & Dupuis

Christian Rossi me disait qu’il pouvait se montrer très dur, et la minute d’après prendre la posture du bon père rassurant.

C’était un homme spontané, qui disait ce qu’il pensait. Il a apporté énormément de chose à la bande dessinée que j’appelle belgo-française ! Jijé est le père de la BD réaliste. Si Joseph n’avait pas existé, Jean Giraud, Hermann, Blanc-Dumont, Bernard Cosey et moi-même nous ne serions pas là…

Rossi me disait également que Jijé avait une morale du dessin.

Oui. Il y a dans son trait une sensualité positive et spontanée qui donne une force à son dessin. Et puis, on sent aussi un profond respect pour l’Homme dans son travail. C’est grâce à lui, et à son personnage de « Une seule flèche », un jeune apache que l’on voit dans Golden Creek, que j’ai eu envie de faire des histoires mettant en scène des indiens. Quand on a huit ou neuf ans, et que l’on voit le respect de Jerry Spring pour « Une-seule-flèche », cela marque pour la vie !

Extrait de "Golden Creek"
(c) Jijé & Dupuis

Que pensez-vous de la peinture de Joseph Gillain ?

Mon père, François de Ribaupierre, était peintre. Ils se sont rencontrés. Papa n’était pas touché par la bande dessinée, mais il a reconnu des qualités dans les peintures de Joseph. Mon père était beaucoup plus réaliste dans son travail que Jijé. Il y a une dynamique dans les tableaux de Jijé que mon père n’avait pas. Ce dernier avait une approche plus stricte et réelle.
Tout ce qui émane graphiquement de Joseph me touche. Il y a une envie, une force, chez Jijé de faire du bien aux gens à travers ses bandes dessinées, ses sculptures ou ses tableaux [3]. Jijé était un artiste généreux, ce qui est assez rare aujourd’hui.

Extrait de "Golden Creek"
(c) Jijé, Dupuis

Avez-vous une anecdote à nous raconter à son sujet ?

Ma première rencontre avec Jijé. Je le connaissais à travers ses dessins depuis mon enfance, mais je ne l’avais jusqu’alors jamais rencontré. J’étais invité à une pendaison de crémaillère chez Charles Jadoul. Ce dernier a été rédacteur chez Spirou et a été mon scénariste pour Arnaud de Casteloup. Je savais qu’il avait invité de nombreux dessinateurs. Lorsqu’il m’a ouvert la porte, je lui ai directement demandé si Jijé avait été invité. Il me répond qu’il est à l’étage. En montant les escaliers, j’entends de la musique. Je découvre Joseph, seul dans une pièce, en train de danser sur les airs émis par un tourne-disque. Il m’a regardé et m’a demandé : « Est-ce que vous dansez ? » (Rires). J’ai dansé avec lui, comme on danse avec les loups (Rires).

« Fantasme sur Canapé » (1969), de Joseph Gillain
© Succession Joseph Gillain – Courtesy « La Maison de la BD ».

Il est malheureusement peu connu du grand public…

Cela m’énerve énormément. Je parle de Joseph aussi souvent que je peux pour cette raison. En France, c’est terrible : personne ne le connaît. En Belgique, il a une plus grande notoriété. Mais malheureusement bien loin de la reconnaissance qu’il devrait avoir.

Un dernier souvenir ?

Il date de la fin des années ’70. Lorsqu’ils arrivaient au Festival de la BD d’Angoulême, les auteurs recevaient une bouteille de cognac dès leur descente du train. On a assisté Joseph, Bernard Cosey et moi-même a une petite cérémonie. Joseph me fait remarquer que l’orateur parlait depuis une dizaine de minute en tenant une bouteille de cognac comme si c’était un micro. En fait, Joseph avait subtilisé le micro, qu’il avait mis dans sa poche, et passé sa bouteille de cognac (Rires).

Extrait de "Jerry Spring".
(c) Jijé, Dupuis.

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Jijé, sur ActuaBD, c’est aussi :
- « 30 ans après sa disparition, les peintures de Jijé sont exposées à Bruxelles » (Juin 2010)
- « L’atelier de Franquin, Jijé, Morris & Will » (Juin 2010)

Claude Derib, sur ActuaBD, c’est aussi :

Des textes d’actualité :
- « Yakari mis à l’honneur par Bruxelles » (Septembre 2009)
- « Derib, la dernière voix des Indiens » (Septembre 1998)

Des interviews :
- « J’ai besoin de raconter de belles histoires qui aient une force humaine et l’animal y joue un rôle important » (Mai 2006).
- « Le dessin animé Yakari reflète l’esprit de la BD » (Avec Job, février 2006)
- « Avec Job, nous sommes très attentifs à rester fidèles à Yakari » (Interview filmée, disponible chez notre pertenaire France télévision).

Des chroniques d’albums :
- Buddy Longway T17, T18, T19 T20
- Yakari T30, T33
- Pythagore & Cie - L’intégrale



Lien vers le site officiel de Derib

L’exposition « Joseph Gillain – Peintures et sculptures » est visible jusqu’au 17 octobre 2010.
à la Maison de la Bande Dessinée. Quelques planches de Jijé sont également exposées.

La Maison de la BD
Boulevard de l’Impératrice, 1
1000 Bruxelles
Tel : 02/502.94.68
info@jije.org
www.jije.org


Commander le T1 de l’intégrale Jerry Sping (à paraître en août 2010) chez Amazon ou à la FNAC
Commander le T2 de l’intégrale Jerry Sping (à paraître en octobre 2010) chez Amazon ou à la FNAC
Commander l’intégrale Tout Jijé 1942 à 1945 (à paraître en octobre 2010) chez Amazon ou à la FNAC

Photo : (c) Nicolas Anspach

[1accompagné en partie par André Franquin et Morris

[2Cette interview est illustrée par des planches et dessins issus de Jerry Spring, ainsi qu’une peinture de Jijé. Afin de mieux (re)découvrir son œuvre.

[3Ndlr : A l’occasion de l’exposition « Joseph Gillain, Peintures et Sculptures », la Maison de la Bande Dessinée met en vente un ouvrage inédit sur cet aspect méconnu de la carrière de Jijé.

 
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9 Messages :
  • Cher Nicolas, merci d’avoir recueilli ce témoignage de Derib qui rend enfin hommage au talent du grand Joseph Gillain. Son importance est égale à celle de Franquin dans les pages de Spirou, il fut longtemps la référence absolue du réalisme belge. Et les jeunes auteurs qu’il épaula (Giraud sur Blueb, par exemple, mais aussi Mézières, Mouminoux et bien d’autres sont légion).

    Pour autant, sa renommée n’est pas égale à son talent. La faute à qui ? Pour ma part, j’estime qu’il s’est un peu trop dispersé entre Valhardi, Jerry Spring, ses biographies et ses Tanguy, sans parler des BD de style humoristique (B&C). De plus, le dessin somptueux, spontané et nerveux, était adéquat pour une publication en hebdo, mais la lecture des albums ne donnait pas l’irrésistible envie de recommencer. Il faut dire que Jijé modifiait parfois les scénarios de Charlier ou Goscinny... Un peu comme un cheval fougueux (qu’il dessinait si bien !!) qui tenterait d’échapper à son dresseur à la moindre occasion.

    L’ignorance du jeune public à son égard est scandaleuse, comme la négligence dans le trait et le propos dont font preuve un certain nombre de jeunes auteurs qui se réclament de la mouvance de la BD indé. Chez Jijé, il y avait un enthousiasme communicatif, une générosité, et un talent évident qui accompagnait un véritable savoir-faire.

    L’annonce d’une Intégrale Jerry Spring en noir et blanc est une excellente nouvelle, car il faut reconnaitre que les couleurs de l’époque n’apportaient pas grand chose, au contraire elles dissimulaient les mérites de ce trait efficace, hardi et vigoureux. Sans être prétentieux.

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    • Répondu par Francois Boudet le 22 juin 2010 à  09:57 :

      Jijé (Joseph Gillain) a également fortement influencé René Follet. D’ailleurs ce dernier avait repris, le temps de 2 albums, les aventures de "Jean Valhardi". Je trouve cela d’autant plus frappant à la vue des planches en noir et blanc, car, comme le dit Oncle François, les couleurs (assez atroces) de l’époque dissimulaient pas mal de choses... Aussi ai-je hâte de pouvoir admirer les rééditions Intégrale en n&b de "Jerry Spring" (quelle joie et quelle heureuse initiative) ; et pour se faire une idée du travail en n&b de Follet, voici un lien sur la série "Ivan Zourine" sur Coconino World : http://www.coconino-world.com/graphic_post/post_012.htm

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  • A ne pas rater, les entretiens de vandooren avec Franquin et Jije paru initialement aux Editions Marabout sous le titre "comment on devient créateur de bandes dessinées" et réédite il y a quelques années chez Niffle avec hélas une iconographie différente, certes splendide, mais qui épaule moins bien les propos des deux Maitres. Ce petit bouquin paru au début des années 70 a permis a toute une génération d’auteurs, dont moi-même, les bases de ce métier.

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    • Répondu par Nicolas Anspach le 22 juin 2010 à  09:18 :

      Je n’ai pas fait le lien hier en écrivant l’article, mais ce qui est étonnant c’est que Christian Rossi (voir mon interview de Mars 2008) et Claude Derib soulignent la générosité de Joseph Gillain. Je suis curieux de réentendre les interviews de Mézières et des deux enfants de Jijé pour voir s’ils abordent également ce trait de caractère.
      Cette interview et les interventions de Michel Plessix et de Philippe Sternis me donnent envie de me replonger dans le bouquin de Vandooren, que Frédéric Niffle a réédité… Vivement ce soir.

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      • Répondu par Oncle Francois le 22 juin 2010 à  14:41 :

        Une petite anecdote inédite en bonus : j’ai assisté à des séances de dédicaces du grand Jijé dans les années soixante-dix, notamment à la convention de la BD (période Maison de la Mutualité). Quand on lui tendait un album, ce dessinateur proposait spontanément une caricature de l’acheteur, histoire d’éviter la routine du millième portrait de Valhardi ou Jerry Spring.

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    • Répondu par Michel plessix le 23 juin 2010 à  11:02 :

      Désole, un mot a saute. Il faut lire bien sur :"...d’acquerir les bases de ce métier".

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  • Pour avoir été "critiqué" par Monsieur Derib sur mon travail lors d’un salon du livre à Grenoble, je dois dire qu’il est aussi disponible que semblait l’être Jijé. C’est souvent, d’ailleurs, l’apanage des vrais "grands" dessinateurs. Pour ma part, moi qui ai également les albums noir et blanc de Jerry Spring, j’attends avec impatience cette intégrale. Je suis consterné par le manque de reconnaissance publique pour le génie de cet homme. Il y a peu de dessinateur capable de générer de si belles images simplement avec du noir en laissant jouer le blanc du papier. Chaque case est une arabesque, un subtil mélange d’efficacité et de beauté, et possède une belle profondeur de champs. Mais ce dessinateur n’oubliait pas qu’il racontait une histoire et savait être lisible au premier coup d’oeil. J’espère que cette intégrale n’oubliera pas non plus les gouaches aquarellées et tous les dessins couleurs faits sur ce personnage par Joseph Gillain qui m’a fait tant rêver dans mon enfance, enfuie entre Jerry Spring et les chevaliers du ciel.

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    • Répondu par philippe sternis le 22 juin 2010 à  07:30 :

      juste quelques lignes pour apporter un peu d’eau au moulin...oui ,Jijé était généreux...pour preuve,je l’ai eu deux fois au téléphone dans les années 70 (il était dans l’annuaire !) ,je lui avais dit avoir remarqué qu’il avait dessiné une vingtaine de pages de Blueberry (le cavalier perdu ) ,cela l’avait touché ,il était très disponible,d’une grande écoute ...ensuite ,je lui ai envoyé mes premiers essais ,et il a pris la peine de me répondre par lettre manuscrite au stylo plume ,recto-verso...une lettre très critique (tout en s’en excusant !) ,mais également bourrée de conseils...je l’ai gardée précieusement ,ainsi (comme le dit michel plessix) que le bouquin jaune chez marabout ,maintes fois recollé ,véritable bible de la bd ,et toujours d’actualité !d’ailleurs, la caractréristique principale de ces auteurs aujourd’hui disparus ,est certainement leur humilité...
      et quand le moral est bas, je vais lire quelques passages de la lettre de jijé ,ou bien je fais un petit tour dans le bouquin marabout ,et je me sens rassuré....
      quoi de mieux ?

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  • il faut rappeler que Jijé est fortement sous-représenté au CBBD, et qu’il fallut une initiative privée pour qu’un musée Jijé puisse voir le jour à Bruxelles. Mais vu le manque de financements et de soutien, il faut contraint de mettre la clé sous le paillasson.

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