Derib, la dernière voix des Indiens

1er septembre 1998 0 commentaire
  • Avec "Celui-qui-est-né-deux-fois" et "Red Road", une double saga indienne, Derib est passé du simple rôle de raconteur d'histoires à celui de pélerin. Pélerin de la culture indienne.

"Celui-qui-est-né-deux-fois" dépeignait, au travers du destin tragique d’un chaman, la vie quotidienne et la spiritualité des Indiens au XIXe siècle. "Red Road", dont "Wakan", l’ultime tome, sort en septembre 98, nous montre l’état de délabrement de cette civilisation, détruite par les Blancs.

Derib, la dernière voix des Indiens"En dessinant les dernières pages de "Wakan" (ce qui signifie "Sacré" dans le langage des Sioux Dakota)", explique Derib", "j’ai atteint le but que je m’étais fixé : tenter de démontrer qu’une expérience spirituelle vécue il y a deux mille ans, deux cents ans ou aujourd’hui, peut être de la même intensité pour celui qui la vit."

Flash-back. C’était au temps où les bisons couraient encore dans la plaine.
Au temps où les Indiens n’avaient pas encore rencontré les hommes blancs.
L’alcool des hommes blancs.
Les réserves-prison des hommes blancs
L’innommable : le massacre des bisons, jusqu’au dernier.

Dans un village indien tranquille, naît un petit enfant.
Pluie d’Orage.
Elevé comme tous les enfants indiens dans une merveilleuse liberté, entourée de tendresse.
Jusqu’à ce qu’une tribu voisine transforme ce doux rêve en cauchemar : sa famille massacrée, Pluie d’Orage est adopté par un chaman.
Grâce à cet homme-médecine exceptionnel, il découvre en grandissant qu’il n’est pas un Indien comme les autres.

Il a un don, celui de guérir.
Un don qui fera basculer son destin.
Pluie d’Orage deviendra un chaman, lui aussi.
Celui-qui-est-né-deux-fois.

"A travers les années que j’ai passées à dessiner les Indiens - Yakari, Buddy Longway ou même "Celui qui est né deux fois" - je me suis rendu compte que ce qui, pour moi, était une réalité, était en fait un mythe", raconte Derib. "Celui des Indiens galopant dans les plaines et chassant les bisons."

"J’avais envie de faire passer que, pour moi, ce que j’ai perçu de la spiritualité indienne allait au-delà du mythe et était une réalité. La seule façon de le faire passer, c’était de parler des Indiens d’aujourd’hui."

"Pendant que je réalisais "Celui qui est né deux fois", j’ai rencontré des Indiens, j’ai lu énormément sur ce qui s’est passé depuis qu’il y a des réserves et je me suis rendu compte que l’état des Indiens d’aujourd’hui est plus catastrophique qu’au moment des conquêtes.

Ils ne sont plus officiellement massacrés, mais ils sont reniés et ils sont devenus des assistés sociaux. Ils y a, chez eux, un pourcentage d’alcooliques qui tourne autour des 90%, ce qui est une véritable tragédie. Ajoutez à cela que le taux de suicides chez les Indiens Sioux est le plus élevé du monde. Et, malgré tout cela, l’Esprit indien, c’est à dire la spiritualité indienne, est toujours vivant et je suis convaincu qu’il est une des solutions de l’avenir de notre humanité. "


Red Road : 150 ans de génocide

"Le héros de cette seconde série est la réincarnation de Celui-qui-est-né-deux- fois. Il vit toutes les difficultés qu’un Indien rencontre dans les réserves de l’Amérique contemporaine : alcoolisme, délinquance, misère, racisme, violence... Son grand-père lui a parlé des carnages commis par les Blancs et des répressions que les siens ont subies. Peu à peu, il a pris conscience de la grandeur de sa race."

Un siècle et demi après que des Blancs ont assassiné Celui-qui-est-né-deux-fois, les Blancs ont définitivement gagné.
Parqués dans des réserves devenues bidonvilles, ils sont rejetés par des Américains racistes qui ne les considèrent pas comme des êtres humains.

Ce que le rejet et le mépris ont commencé, l’alcool, le chômage et la misère le finissent.
Dans la famille d’Amos, un jeune garçon de 16 ans, il en est comme dans toutes les autres familles d’Indiens de cette fin de XXe siècle : un père qui se saoûle toute la journée à la mauvaise bière. Une mère tuée par un médecin blanc. Des grands-parents désespérés.



"Les Indiens ont été sortis volontairement de leur contexte par les Blancs. Au fil des années, ceux-ci se sont rendus compte que les Indiens ne pourraient jamais être battus si on ne massacrait pas tous les bisons.

Ce qui explique le massacre systématique de tous les bisons pendant plus d’un quart de siècle : ils sont passés de cinquante millions d’individus au XIXe siècle à à peine cinquante individus en 1900. C’est ce dont j’ai voulu témoigner dans le premier épisode, "American Buffalos", pour montrer à quel point l’histoire des Indiens est liée à celle des bisons."

"L’ellipse entre les deux époques montre comment la spiritualité indienne, celle de Celui-qui-est-né-deux-fois, peut être revécue par un jeune Indien d’aujourd’hui, deux cents ans plus tard. J’aimerais suggérer que la spiritualité est hors du temps et qu’on peut s’y reférer en permanence. Celui-qui-est-né-deux-fois est l’arrière-arrière-arrière-grand-père d’Amos, le personnage central de Red Road. Au fil des albums, celui-ci va d’abord découvrir ce qu’il n’est pas puis, un jour, grâce à ses prédispositions intérieures, il va découvrir ce qu’il est réellement et, finalement, fermer la boucle qui le relie à son ancêtre."


Le message spirituel des Indiens

"L’esprit indien n’est pas mort. Il est toujours présent et nous commençons seulement à le découvrir au travers de livres-témoignages, et à travers certaines actions des Indiens de l’Amérique actuelle. Je crois aux forces mystiques des Indiens, à leur pouvoir guérisseur, reçu par initiation, à certaines lois de l’univers. Je crois à la noblesse de cette race".

Entamée dans Buddy Longway et Yakari, la rencontre de Derib avec la culture Indienne s’est poursuivie avec cette oeuvre magnifique qu’était Celui-qui-est-né-deux-fois, véritable hymne au mode de vie et à la spiritualité des Indiens. La suite de cette série, Red Road, nous montre un véritable enfer. En un siècle et demi, la nature, l’homme, ont été totalement dénaturés par les Blancs. Amos et sa famille en seront les victimes d’une terrible manière. Mais tout espoir n’est pas perdu. Dans "Wakan", qui conclut définitivement un cycle qtue Derib aura mis près de vingt années à boucler.

"J’ai rencontré des Indiens sioux qui venaient parler de leurs problèmes.
Quand on les écoute, on se rend compte que ce n’est pas d’eux-mêmes qu’ils parlent, mais des dangers qui menacent la Terre et notre civilisation.
Leur témoignage va dans le sens de ce que je pense : toutes les données économiques de notre fonctionnement sont à revoir.

Nous sommes à une période-clé de notre évolution et si nous ne faisons pas une prise de conscience suivi d’un changement dans notre conception du respect de la vie, je crois que nous vivons la fin de notre civilisation.

L’avenir de l’Homme existe, mais c’est lui qui en est le dépositaire et c’est à nous, êtres humains, à aider les jeunes à faire en sorte que le monde soit plus positif que ce qu’il est actuellement."


"Les Indiens ne se contentaient pas seulement d’exprimer cela, ils l’ont vécu. Le grand avantage qu’ils ont sur nous, c’est qu’ils ne sont séparés de cet état de nature que par deux cents ans au maximum, alors que nous en sommes séparés par plusieurs milliers d’années.
Nos références spirituelles et naturelles sont donc bien plus éloignées.

Nous pouvons suivre leur exemple.
J’ai eu la chance de rencontrer des Indiens traditionnalistes.
Ils parlent vraiment aux animaux, aux rochers, aux arbres.
Ce n’est pas du folklore. Il y a un vrai contact, ils perçoivent des choses que nous ne percevons plus.

Ils nous remettent en contact avec la nature. C’ est, je crois, notre seule solution : reprendre contact avec ces forces qui nous entourent et qui font de la Terre ce qu’elle a toujours été et ce qu’elle continuera d’être... qu’on soit avec ou contre elle.
Et je préfèrerais nettement qu’on soit avec que contre...!"


(par Patrick Albray)

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