Des mathématiques à la bande dessinée : Bézian interprète Byrne et Mondrian

10 août 2016 0 commentaire
  • Les chemins de la création sont parfois tortueux. Si Frédéric Bézian s’inspire à sa manière, libre et délicate, de Piet Mondrian, celui-ci en a-t-il fait de même avec le mathématicien Oliver Byrne ? "Le Courant d’art" ne s’appuie certes sur rien d’historiquement prouvé, mais offre une vision poétique de l’art moderne… et même de la bande dessinée.

Les liens entre peinture et bande dessinée sont déjà anciens. Bien des dessinateurs se sont essayés à la peinture, Hergé ou Enki Bilal notamment pour n’en citer que deux des plus illustres. D’autres ont choisi pour thème de leur travail la vie et l’œuvre de grands peintres. Cette tendance s’est d’ailleurs confirmée ces dernières années, avec par exemple la collection traitant des Grands Peintres de Glénat, La Vision de Bacchus et bien d’autres.

Des mathématiques à la bande dessinée : Bézian interprète Byrne et Mondrian
Couvertures © Editions Soleil 2015 - Bézian

Profitons de cette accalmie estivale pour revenir sur l’album de Frédéric Bézian paru en décembre dernier et qui a choisi d’interpréter l’œuvre du peintre néerlandais Piet Mondrian, l’un des pères de l’abstraction. Mais, loin de la biographie linéaire, il s’empare littéralement de la vie de l’artiste pour nous en livrer une vision fantasmée, où les détails historiques comptent moins que la réflexion sur l’art.

Réflexion sur le travail de Mondrian d’abord. Selon la théorie reprise par Bézian dans Le Courant d’art, le peintre se serait inspiré de l’ouvrage du mathématicien britannique Oliver Byrne The First Six Books of The Elements of Euclid. Cet ouvrage cherche à expliquer la géométrie euclidienne en employant, outre le noir et le blanc, les couleurs primaires – rouge, jaune, bleu – de façon didactique. Les correspondances entre les dessins de Byrne et les peintures de Mondrian sont étonnantes, mais s’intègrent aussi avec cohérence à la recherche d’une esthétique épurée et abstraite menée par l’architecte Walter Gropius et le Bauhaus.

Oliver Byrne, The first six books of the Elements of Euclid, 1847, détails
Piet Mondrian, Composition en rouge, jaune, bleu et noir, huile sur toile, 1926, La Hague, Gemeentemuseum Den Haag
Le Courant d’art, extrait © Editions Soleil 2015 - Bézian

L’inspiration de Mondrian est-elle certaine, au point d’évoquer le plagiat ? Plutôt que de chercher une vaine réponse à cette théorie ou d’en exposer tous les arguments et contre-arguments, Bézian construit son récit en développant en parallèle les vies du mathématicien et du peintre. Il met en exergue les points communs graphiques mais ne leur donne pas d’explication cartésienne. Préférant donner au lecteur la possibilité de reconstituer lui-même la vie du scientifique et celle du plasticien, il s’applique à construire une mise en abîme de ses personnages, au point que l’on ne sait plus qui de Byrne ou de Mondrian est l’artiste.

Oliver Byrne, The first six books of the Elements of Euclid, 1847, détails

Cela conduit Bézian à une autre réflexion, plus implicite mais aussi plus vaste, sur la création artistique. Il semble proposer avec Le Courant d’art une voie pour aborder l’art. Comme pourrait l’indiquer le titre de son livre, il ne faut pas vouloir expliquer à tout prix le travail de tel ou tel artiste – Mondrian en l’occurrence – mais plutôt essayer d’attraper ce « courant » dans lequel peut nous emporter l’œuvre d’un artiste. Peu importe alors que Mondrian se soit inspiré ou non de l’ouvrage de Byrne, car ce qui compte avant tout, c’est la puissance graphique et picturale des œuvres du peintre. Que l’on puisse trouver tant de correspondances entre l’œuvre artistique de l’un et le travail scientifique de l’autre vient finalement renforcer cette puissance d’évocation, en apportant la part de mystère inhérente à toute œuvre magistrale.

Et Frédéric Bézian semble appliquer cette réflexion à son propre travail. En effet, dans Le Courant d’art, il ne reproduit pas les œuvres de Mondrian. Il s’en inspire librement, avec finesse. Le tracé géométrique de certains décors et les aplats de couleurs font contraste avec la souplesse de son trait, que Bézian conserve principalement pour ses personnages. Les couleurs dominantes – rouge, jaune, bleu [1] – sont subtilement employées pour souligner certaines émotions ou des éléments du décor. Mais ces couleurs primaires ne sont pas pour autant exclusives : Bézian a l’intelligence de ne pas s’enfermer dans un système, et c’est aussi en cela qu’il tire parti de ses réflexions sur l’art.

Le Courant d’art, extrait © Editions Soleil 2015 - Bézian

Le Courant d’art constitue enfin une réflexion sur la bande dessinée. On peut bien sûr faire une analogie entre les compositions de Mondrian, faites de lignes horizontales et verticales et de plans rectangulaires, et les planches de bandes dessinées. Mais au-delà, livre-objet dont les pliures évoquent un accordéon multicolore, Le Courant d’art s’étend sur un leporello de près de cinq mètres d’une longue bande… dessinée. L’ouvrage peut certes se lire classiquement, mais gagne aussi à être déployé, comme une moderne tapisserie de Bayeux.

Le procédé n’est certes pas inédit, puisqu’il avait déjà été employé par Pascal Rabaté pour Fenêtres sur Rue. Mais le travail de Bézian, par son utilisation si particulière des couleurs primaires, rappelle encore davantage les premiers strips, comme le Yellow Kid de Richard F. Outcault, aux dimensions gigantesques cette fois. Or ce strip se lit recto et verso. En adéquation avec son scénario, ce choix ouvre également de nouvelles possibilités à la bande-dessinée, qui doit alors être vue comme un média « multidimensionnel ».

Déploiements© Editions Soleil 2015 - Bézian

La lecture de Courant d’art se révèle assez rapide et s’apprécie au mieux avec quelques références historiques et artistiques. Mais elle oblige le lecteur à être – au moins un peu – acteur de l’œuvre que nous propose son auteur. Tourner et retourner ce livre, le déployer sur quelques pages ou sur toute sa longueur, et enfin réfléchir et observer au sens fort du terme : voilà ce que Frédéric Bézian nous propose avec cet ouvrage hors du commun, aussi intrigant visuellement qu’intellectuellement stimulant.

Voir en ligne : Le Courant d’art - par Frédéric Bézian - Noctambule / Soleil Editions

(par Frédéric HOJLO)

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Le Courant d’art - De Byrne à Mondrian - De Mondrian à Byrne par Frédéric Bézian - Noctambule / Soleil Editions

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