Desberg & Vrancken : "Nous voulions montrer peu à peu les failles et les blessures de Larry"

10 août 2006 0 commentaire
  • Cela fait plus de dix ans que {{Stephen Desberg}} et {{Bernard Vrancken}} collaborent ensemble. Les auteurs avaient signés au milieu des années 1990 les quatre albums du {Sang Noir}, une saga romantique sur fond de piraterie. Ils ont ensuite enchaîné sur {I.R.$}, une série qui est rapidement devenue l'une des figures de proue de la collection « {Troisième Vague} » du Lombard.

Le héros, Larry B. Max, travaille pour l’organe de perception de l’impôt aux USA et enquête sur les filières de blanchiments ainsi que sur les opérations économiques douteuses. Le cycle Corporate America / La Guerre Noire marque un tournant important dans la série. Le personnage principal règle ses comptes avec son passé, et se retrouve peut-être ainsi remis de ses fêlures ...

Votre héros travaille à l’IRS [1]. Leurs agents manient-ils avec autant de dextérité les armes que le plan comptable dans la réalité ?

Desberg : C’est un raccourci ! Larry B. Max fait partie d’une unité spéciale qui enquête sur la grande criminalité fiscale. Il n’est donc pas confronté aux personnes ordinaires. J’ai déformé la réalité : il devait pouvoir se défendre car il est confronté à des personnes dangereuses. Nous avons donc extrapolé et considéré qu’il devait être à même de se défendre. Bien sûr, nous aurions pu envisager un deuxième personnage. Un duo où l’un s’occuperait de la finance et l’autre des armes ... Mais ce type de sujet a sûrement été traité par d’autres. Je préférais donc créer un personnage solitaire, et suivre son parcours d’album en album, pour que le lectur s’attache à ses fêlures et s’interroge sur les raisons de sa motivation et sa détermination.

Pourquoi l’avoir voulu aussi solitaire ?

D : C’est plutôt étrange de se comporter d’une manière aussi froide et monomaniaque, non ? Je voulais susciter l’intérêt du lecteur en montrant peu à peu les failles et les blessures de Larry. La Guerre Noire est un album charnière dans la série : il va nous permettre de développer une autre facette du personnage et de dévoiler un côté plus humain.

Desberg & Vrancken : "Nous voulions montrer peu à peu les failles et les blessures de Larry"
Ex Libris pour la Librairie Bédéphage

On vous a beaucoup reproché la froideur qui se dégage d’IR$...

D : Je ne suis pas certain que les lecteurs aient été marqués par cela. Par contre, ils étaient frustrés de ne pas en apprendre plus sur la personnalité de Larry dans le deuxième diptyque. Malheureusement, le sujet traité dans Blue Ice et Narcocratie, ainsi que la structure de l’histoire, ne permettait pas de m’attarder sur cet aspect. L’intégralité du troisième album, Blue Ice, se déroule en une seule journée...

Comment vivez-vous le fait d’être catalogué parmi les auteurs commerciaux qui ne publient que des œuvres « de faible qualité » ?

D : (Rires). Je me suis fait une religion par rapport à cela. Les publications de la 25e Lettre (avec Will, aux éditions Dupuis) et de La Vache (avec Johan De Moor, éditions Casterman) ont été suivies par des critiques dithyrambiques. A les croire, nous étions parmis les cinq auteurs les plus créatifs du Vingtième Siècle (Rires).
Dès qu’un éditeur met les moyens pour promotionner une série, une partie de la presse pense immédiatement : « Ah ! C’est normal que cela se vende, puisque l’éditeur est derrière ». Je ne crois pas tellement aux recettes qui transformeraient une série en best seller. Au moment où nous avons présenté IR$ au Lombard, cet éditeur réfléchissait à la création de la collection Troisième Vague. Nous sommes arrivés au bon moment. Cette collection répondait aux envies d’une génération d’auteurs et aux désirs du public. L’éditeur a senti cet intérêt et a fait d’énormes efforts marketing pour promouvoir les nouvelles séries.
Il en va de même avec Le Scorpion. Dargaud a réalisé une campagne publicitaire pour lancer la série. Une partie de la presse a réagi en disant que Le Scorpion était une grosse machine commerciale. Je suis certain que le public est plus intelligent et ne pense pas comme cela. Il y a parfois une sorte de snobisme d’une certaine presse qui ne correspond pas aux envies du public.

Ex Libris pour la Librairie Durango.

Traiter une histoire sous forme de diptyque, c’est finalement une réponse logique aux mœurs actuelles. Les bédéphiles n’ont plus forcément le temps de relire un nombre important d’albums pour se remémorer l’intrigue avant d’entamer la nouveauté ...

D : Jean Van Hamme a introduit cette idée dans le schéma éditorial actuel [2]. Cette idée est tellement merveilleuse... Je me sens terriblement à l’étroit dans quarante-six planches. Tout le moins, si je dois clore mon histoire en respectant ce canevas. Par contre, quatre-vingt douze planches permettent d’aller plus dans le détail ...

Dans le diptyque Corporate America & La Guerre Noire, nous en apprenons plus sur Larry B. Max...

D : IR$ ne comportait jusqu’à présent que très peu de personnages secondaires. Cette relation à distance, via des appels téléphoniques, entre Gloria et Larry, permettait de lui donner une raison d’être. Maintenant qu’il est en paix avec son passé, notre héros va pouvoir s’ouvrir aux autres. IR$ contiendra peu à peu d’autres personnages secondaires...
Aujourd’hui, bien peu de séries ont des héros monolithiques. C’est pourtant le pari que nous avons fait ! Nous avons souhaité rester centré sur un sujet : la criminalité financière, tout en ayant un personnage qui évolue peu à peu... A l’avenir, nous traiterons de sujets plus politiques, tout en restant dans la continuité des précédents albums.

Le méchant de l’histoire n’est-il pas une sorte de George W. Bush à peine codé...

D : J’ai la double nationalité, belge et américaine. L’actualité de ce pays m’intéresse donc énormément. Mes opinions sont reflétées par mes personnages...

Croquis pour le T8.

Vous lisez beaucoup de livres consacrés à la géopolitique ?

D : Oui. Essentiellement des livres anglo-saxons. Ils présentent un double avantage : les auteurs réagissent au quart de tour à un événement et traitent le sujet en un temps record. Aux Etats-Unis, nous pouvons trouver des livres sur des faits qui se sont déroulés deux mois auparavant ! En France, les journalistes mettent quasiment une année avant de traiter un « sujet d’actualité ». Et puis, il y a un véritable journalisme d’investigation aux dans ce pays.

J’en lis donc beaucoup. C’est merveilleux, car j’utilise cette source documentaire dans IR$ et la plupart de mes séries.

Bernard Vrancken, qu’est ce qui vous a séduit dans cette série ?

V : Nous pouvions aborder d’une manière divertissante les sujets qui nous préoccupent Stephen et moi-même. Nous parlons souvent de l’actualité géopolitique ou économique ensemble. Je souhaitais également dessiner les aventures d’un héros au caractère austère. ... J’ai été gâté !

Croquis pour le T8.

Avez-vous l’impression que votre style évolue ?

V : Je suis un autodidacte ! J’ai donc appris les bases du dessin sur le tas. J’ai toujours envie de me surpasser afin que l’album que j’illustre soit plus abouti que le précédent...
Dans le Sang Noir [3], je remplissais ma page d’éléments qui alourdissaient mon dessin. Lorsque nous avons décidé de réaliser une série plus carrée, IR$, j’ai abandonné les artifices tels que la pose de hachures ou d’ombres. J’ai décidé d’aller à l’essentiel vers un graphisme plus « documentaire ». En prenant de l’assurance, le naturel est revenu au galop et je réutilise tous les effets de matière que j’avais supprimés auparavant. Cela donne sans doute un côté plus humain au dessin car ces artifices favorisent la souplesse. Aujourd’hui, je dessine davantage de manière instinctive. Mais je ne regrette pas les choix que j’ai pu faire à une époque ... Les deux premiers IR$ m’ont fait comprendre la logique de ce type de récit.

Quels sont les défauts graphiques que vous avez corrigés ?

V : Les personnages ont gagné en souplesse, même si le sens du mouvement n’est pas encore mon fort. Ils paraissent beaucoup moins raides que dans les premiers albums. Je reste dans la continuité, sans révolutionner mon trait ! Celui-ci me convient et me vient naturellement. Ceci dit, je me défoule dans les scènes plus sensuelles car j’adore dessiner la féminité...

Stephen Desberg & Bernard Vrancken
Photo (c) Nicolas Anspach

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Images (c) Vrancken, Desberg & Le Lombard.

[1Internal Revenue Service, l’organe collecteur des impôts aux USA

[2Ndlr : avec Largo Winch

[3Une intégrale des quatre albums du Sang Noir est prévue au Lombard pour l’année prochaine. Les couleurs du premier tome, Le Parfum des Illusions, seront refaites par Coquelicot, la coloriste de Bernard Vrancken

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