Desberg et l’Empire USA

24 mai 2008 0 commentaire
  • {{Stephen Desberg}} est devenu une valeur sûre du monde de la bande dessinée. Ses succès sont le plus souvent un mélange de thriller avec des éléments économiques et géopolitiques. Il lance à l’automne {Empire USA}, une série au rythme haletant, découpée en saisons, comme dans les meilleurs feuilletons télé.

Souvenez-vous : à l’aube du nouveau millénaire, Frank Giroud et Didier Convard proposèrent à Jacques Glénat deux concepts novateurs qui devinrent rapidement des best-sellers : Le Décalogue et Le Triangle Secret. Ces séries développées en un nombre spécifique d’albums étaient publiées en un temps assez court. Chaque tome était illustré par un ou plusieurs auteurs différents. Le succès étonna les auteurs, les libraires mais aussi les maisons d’édition qui emboitèrent avec plus ou moins de bonheur le pas de l’éditeur grenoblois : La Loi des douze tables, l’Histoire Secrète [1] ou le concept des Sept chez Delcourt. Pandora Box et Quintet chez Dupuis.

Partant du principe qu’il faut exploiter une bonne idée jusqu’au bout, Glénat lança INRI (la suite du Triangle Secret) [2] et publia dans la foulée d’autres séries conceptuelles : Voyageur, L’Ultime Chimère et Uchronie[s].

Des récits rythmés

Les éditions Dargaud et Stephen Desberg s’apprêtent aujourd’hui à leur tour à appliquer cette recette. Ils publient à l’automne une nouvelle série, Empire USA, découpée en saisons. Le scénariste de IR$ et de Black Op se défend de vouloir faire « un coup éditorial » : « Cette série n’est pas basée sur un concept, mais sur une histoire très rythmée, où je peux prendre le temps de m’attarder sur certaines scènes plus intimes et personnelles que vivent les personnages. La publication rapide de la série va me permettre de traiter plus finement ce type d’échanges entre les protagonistes. Il est plus difficile de trouver l’espace nécessaire pour y arriver dans des séries au rythme annuel. ».

En juin 2007, le scénariste nous expliquait déjà à quel point la question des personnages lui était fondamentale. Beaucoup d’auteurs, selon lui, l’oubliaient à l’heure où la surproduction oblige à rendre lisible chaque nouvelle aventure éditoriale : « Le lecteur a envie de retrouver des héros pour lequel il a de l’empathie. Il doit avoir l’impression de vivre en quelque sorte avec eux le temps de la lecture. Quand j’étais plus jeune, j’avais cette relation avec des séries telles que "Spirou & Fantasio" ou "Gil Jourdan". Je suis certain que les grandes séries télévisées américaines ont du succès pour cette raison. Elles offrent une large galerie de personnages à laquelle le téléspectateur s’identifie. Ces intervenants sont travaillés en profondeur et ont une vraie personnalité. Celle-ci évolue le plus souvent. Au cours d’une saison, un personnage antipathique peut devenir sympathique, et vice et versa. Les alliances se font et se défont… ».

Stephen Desberg balaye l’idée que l’intérêt principal d’une série télévisée ou d’une série conceptuelle en BD est son rythme de diffusion rapide. « Certains éditeurs tapent sur le clou en maintenant pour certaines séries une grande présence, poursuit-il. Si l’histoire n’est pas terrible et que les personnages ne sont pas attachants, ce n’est pas en sortant cinq ou six albums sur l’année que cela va rendre la série plus intéressante pour le lecteur. L’intérêt du feuilleton télévisé réside dans les personnages, sur lesquels se greffent le rythme de diffusion. C’est sur quoi j’ai le plus travaillé dans "Empire USA" ».

Desberg et l'Empire USA
Rough de la première page du T1
(c) Griffo, Desberg & Dargaud.

La publication de la première saison commencera en septembre prochain avec la publication des deux premiers albums. Les lecteurs retrouveront cette série au rythme d’un album toutes les trois semaines, jusqu’au mois de décembre avec la publication du dernier volume.

Yann pour parfaire les dialogues

Enrico Marini et Henri Reculé en ont défini la bible graphique, c’est-à-dire les caractéristiques physiques des personnages principaux. Griffo s’est chargé d’illustrer le premier et quatrième tome de la première saison, suivi dans l’ordre des albums par Mounier, Juszezak, Koller et enfin Reculé. Les dialogues de cette première saison ont été écrits avec la collaboration de Yann. « Ce dernier souhaitait travailler sur un projet commun, raconte Stephen Desberg. L’idée me séduisait car nous pouvions nous compléter. Il excelle dans les dialogues et moi j’aime me concentrer sur la construction de l’intrigue et la psychologie des personnages. Lorsque j’ai eu l’idée d’"Empire USA", j’ai pensé que cela pouvait être l’occasion de travailler avec lui. Le projet tenait en six livres que nous devions publier rapidement. Nous avons exploré différentes manières de travailler. Mais cela ne fonctionnait pas, car le concept et l’histoire m’appartenaient et me tenaient trop à cœur. Il m’était impossible de partager l’écriture à 50/50. Il fallait que je ressente certaines scènes en faisant parler les personnages. Je ne pouvais donc pas lui donner le scénario sous une forme de nouvelle non dialoguée pour qu’il se charge du découpage car je ne vivais pas avec les personnages et il m’est primordial de les sentir pour les faire évoluer. Nous avons finalement décidé que Yann relirait, retravaillerait ou proposerait des dialogues pour la première saison, en y amenant parfois sa touche cynique si personnelle. Je tenais à ce qu’il reste impliqué dans cette série ».

Les premières pages de Empire USA mettent en scène un homme au bord du suicide. Le revolver sur la tempe, il relate son histoire au lecteur : une bombe chimique menace d’exploser aux États-Unis, ce qui entraînerait probablement la mort de près de trois-cents mille personnes. Suite à cela, raconte-t-il, les autorités américaines décident d’annuler les élections qui devaient avoir lieu dans peu de temps. Le pouvoir législatif demande au Président de rester à son poste pour un mandat supplémentaire. Le pays se transforme peu à peu en Empire, au détriment de la démocratie. Les États-Unis n’hésitent plus à intervenir directement en Europe, à Paris et Londres par exemple, pour démanteler des réseaux terroristes sans en référer aux pays concernés. Le parlement vote une série de lois contraignantes pour favoriser le créationnisme dans les écoles, contre l’avortement, etc.

Une seule personne peut empêcher ces évènements d’avoir lieu. Elle est en passe de se suicider…

L’aventure d’Empire USA ne s’achèvera pas à la fin des six premiers tomes. « Je vais écrire un album intermédiaire qui sortira en 2009. Il aura toute sa logique dans la série et permettra au lecteur d’avoir des compléments d’information sur le premier cycle. La deuxième saison est planifiée pour 2010 ».

Stephen Desberg affiche une certaine satisfaction à la fin du bouclage de cette première saison. « J’ai écrit les six albums l’un à la suite de l’autre. Ce fut une expérience enrichissante car elle a nourri ma réflexion par rapport aux personnages de mes autres séries. J’ai hâte d’en tirer parti pour "Le Scorpion" ou "IR$" où j’accorderai plus de place à la psychologie de mes personnages secondaires. Et ce, même si ces aventures fort rythmées me laissent moins de place pour m’attarder sur cet aspect. Je veux trouver un nouvel équilibre. Plus on aime ses personnages, mieux on les fait vivre ! ».

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

D’autres roughs de Griffo sont visibles sur son site officiel
Photo (c) Nicolas Anspach

[1Défali se chargea de dessiner l’ensemble de la série en un temps record

[2INRI faisait initialement partie du concept du Triangle Secret, mais avait été écarté du premier cycle pour éviter un trop gros nombre de tomes pouvant effrayer le lecteur et casser la dynamique du récit. Par contre, le prochain cycle, les Gardiens de Sang, a bien été écrit pour prolonger le succès du Triangle Secret et d’INRI.

  Un commentaire ?