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Destination ailleurs : La Flandre de Willy Vandersteen

  • Entre septembre 1951 et décembre 1953, le Journal Tintin publia une suite de 114 planches des aventures de Thyl Ulenspiegel de Willy Vandersteen, une adaptation presque fidèle du roman de Charles de Coster. Une œuvre centrale dans la production du génie flamand, pourtant peu avare en chefs-d’œuvre.

L’album s’ouvre « à Damme en Flandres » [1], au mois de mai 1562. Il met en scène un jeune homme qui rejoint le parti des Gueux de Guillaume 1er d’Orange-Nassau, dit « le taciturne », opposé à Philippe II de Habsbourg, empereur d’Autriche et roi d’Espagne. Il ne s’agit pas seulement d’un conflit de têtes couronnées, c’est ici que se joue la Contre-Réforme, un combat à mort entre Rome et les Protestants.

Si cet aspect religieux est quelque peu escamoté dans la bande dessinée de Willy Vandersteen, il a su en revanche rendre le souffle épique de l’œuvre originale.

Destination ailleurs : La Flandre de Willy Vandersteen
A Damme, en Flandre...
(C) Standaard Uitgeverij / Le Lombard

« À Damme en Flandre, il y a rien, il y a tout, et ce tout, encore, n’est que mensonge » déplorait l’écrivain Michel de Ghelderode [2] qui soulignait le caractère factice de cette mythologie dont il ne retrouvait pas trace sur le lieu : « Il y a toujours ce beau canal qui s’amorce au Fort Lapin. Ne cherchez ni le fort, ni le lapin. Suivons la berge du beau canal rectiligne, aux eaux sans force, en surplomb, qui n’est plus rien et qui ne va nulle part, lui non plus, puisqu’il s’arrête devant un mur de quai, au-delà de la frontière, dans une petite ville zélandaise qui fut un port fameux et qui n’est plus que ruines.  »

Pour lui, la Flandre est un songe : « Le rendez-vous déçoit, bien qu’il y ait l’intense présence. Mais pareil terroir n’est pas à qui l’occupe, mais à qui le conquiert. Aussi faut-il l’approcher en distrait, en abstrait pour être exact, et l’âme en fraîcheur. »

La couverture originale de La Révolte des Gueux (1954)
Le Lombard / Standaard Uitgeverij

L’image de la Flandre

L’album de Vandersteen est plein de ces paysages fascinants scandés de beffrois noirs, de saules-têtards et de sombres bâtisses aux fenêtres rares et aux toits de chaume qui sont l’image de la Flandre.

Ils contredisent les affirmations désabusées de Ghelderode. Il n’est pas jusqu’à la bichromie, velouté de brun et de rouge donnant un halo de mystère à des paysages bistres, qui n’évoque avec une réelle justesse la terre nue de Flandre en février ou en novembre.

Au rythme d’une page par jour, Vandersteen lui restitue toute sa force d’évocation, sa magie. On voit bien d’ailleurs, où il est allé la chercher : comme dans Le Fantôme espagnol, une histoire de Bob & Bobette située à Bruxelles à la même époque, c’est la dynastie des Bruegel, l’Ancien, l’Enfer et le Velours [3], qui lui offre le décor et les personnages.

Il y ajoute l’arsenal du roman populaire : un loup-garou et une sorcière, des combats de cape et d’épée. Du grand art !

Le deuxième épisode est plus leste, et d’ailleurs, il ne se passe pas en Flandre. Vandersteen a laissé son premier assistant, Karel Verschuere, la bride sur le cou. Bruegel est loin, puisque cet épisode se passe en Amérique.

Une magnifique évocation des paysages flamands tirée des tableaux de Bruegel
W. Vandersteen / Standaard / Le Lombard

Il reste néanmoins la figure même d’Ulenspiegel, d’extraction typiquement romantique : forte et symbolique. Il est comme le vent de Flandre, en liberté dans la plaine : frondeur, rebelle, impétueux. Ghelderode finit par en convenir qui fait l’éloge des arbres de Flandre, les seuls à lui résister : «  Au bout de la plaine maritime, où dialoguent le chêne et le roseau, j’ai rencontré le fol et toujours jeune Ulenspiegel qui m’a conté de poétiques sottises :

« La fleur fait sourire ; l’arbre rend pensif, car l’arbre et l’homme sont des proches. Où sont les hommes qui donnent des fruits ? L’arbre étend ses bras et gesticule ; il hoche au vent de sa tête ébouriffée et il bavarde, les oiselets étant ses mille pensées. Mais il faut se méfier des arbres que l’on plante en l’honneur de la liberté : c’est qu’on finit par y pendre des vrais hommes libres ! »

Le Lombard vient de faire paraître une intégrale de Thyl Ulenspiegel de Vandersteen
Le Lombard

Et Ghelderode de conclure : « Ayant dit, Ulenspiegel grimpa à l’arbre et s’y balança mieux qu’un singe. » [4]

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Lire aussi : Les années Tintin de Willy Vandersteen Par Morgan di Salvia.

En ce moment deux expositions bruxelloises permettent d’admirer des originaux de Vandersteen et, notamment de Thyl Ulenspiegel :

Willy Vandersteen, l’épopée bruxelloise
Hôtel de Ville
Grand Place
Du 24 juin au 27 septembre 2009.

Exposition Willy Vandersteen
du 18 juin 2009 au 10 janvier 2010
La Maison de la Bande Dessinée
Bd. de l’Impératrice 1
1000 Bruxelles
Du mardi au dimanche de 10h à 18h30

Autres destinations :

- New-York de Jacques Tardi

- La Calcutta de Sarnath Banerjee

- La Mexico City de Jessica Abel

- La Venise d’Hugo Pratt

- La Russie de Pascal rabaté

[1Le traducteur francophone de cet album a préféré mettre les "Flandres" au pluriel (Flandre orientale et Flandre occidentale). Dans le texte de De Coster, il est néanmoins au singulier.

[2Michel de Ghelderode, La Flandre est un songe, Durendal, 1953, p. 49.

[3les Bruegel dits « d’Enfer et de Velours » sont les deux fils de Pierre Bruegel l’ancien, ainsi surnommés en raison de la qualité de leur couleur rouge qui permettait de les distinguer l’un de l’autre.

[4Michel de Ghelderode, idem, p.77.

 
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5 Messages :
  • Destination ailleurs : La Flandre de Willy Vandersteen
    23 juillet 2009 16:19, par francois d

    L’assistant de Willy Vandersteen se nomme Karel Verschuere (et non Verschuren). Il a été engagé à l’automne 51 à l’époque du début de la prépublication de Thyl Ulenspiegel dans Tintin et Kuifje. A noter que la deuxième histoire de Thyl, Fort Amsterdam (Fort Oranje en Neerlandais) a été encrée par Karel Verschuere (sur crayonnés de Vandersteen) avec la participation de Bob De Moor et Tibet.

    fd

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 23 juillet 2009 à  17:37 :

      Certes. Merci pour ces précisions. La faute dans le nom est sans doute due au souvenir d’une célèbre brasserie de Saint-Gilles...

      Répondre à ce message

    • Répondu par Gilles Ratier le 27 juillet 2009 à  10:56 :

      Mon cher Didier
      je ne résiste pas à l’envie de faire connaître aux lecteurs de ton excellent article, celui que j’ai commis, un peu avant le tien, sur le même sujet et qui le complète par ailleurs : http://www.bdzoom.com/spip.php?article3906

      J’en profite pour préciser que Bob De Moor et Tibet n’ont participé que de façon anecdotique à "Thyl Ulenspiegel" : seulement pour le tome 1 ("La Révolte des gueux") et pas au tome 2 ("Fort Amsterdam") qui est principalement dû à Karel Verschuere ; lequel encrait, en effet, les crayonnés des bandes réalistes de Vandersteen, à partir de 1951, alors que ses séries humoristiques étaient encrées par Karel Boumans.

      Comme je le signale dans le forum à la suite de mon article, Tibet s’en explique très bien dans l’excellent ouvrage de Patrick Gaumer ("Tibet la fureur de rire") paru au Lombard en 2000 : "En réalité, le malheureux Vandersteen était tellement en retard sur son « Thyl Ulenspiegel » que je lui ai donné un coup de main durant une journée. Il habitait à l’époque Jette, l’une des communes de Bruxelles. J’ai mis à l’encre une planche de "La Révolte des Gueux". Il s’agissait d’une scène de guerre, il y avait des canons, des balustrades faites avec des branches entrecroisées. il s’agissait en fait d’un travail plutôt compliqué et je n’étais pas mécontent de m’en être sorti..." Quant à la collaboration sporadique de Vandersteen avec Bob De Moor, elle date d’avant l’embauche de Karel Verschuere, en 1951, donc bien avant la réalisation de « Fort-Amsterdam » ! En espérant que ces précisions soient utiles à tes lecteurs...
      Reçois toutes mes amitiés

      Gilles Ratier

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  • Ah, grand souvenir d’enfance, quand j’ai lu à la bibliothèque cette magnifique épopée (tome 1 seulement).
    Cette BD de Willy Vandersteen me rappelle aussi le très grand film
    de Jacques Feyder : La Kermesse Héroïque :

    Voir en ligne : La Kermesse héroïque

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  • Les débuts de Vandersteen sont impressionnants. Bravo M. Pasamonik

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