Destination ailleurs : La New-York de Tardi

22 avril 2009 1 commentaire
  • Casterman réédite ces jours-ci une intégrale des œuvres de Tardi mettant New York en scène. Un voyage fascinant dans l’espace et dans le temps par un des maîtres français du noir et blanc.

Tardi peut tout faire, c’est entendu : de l’antiquité « fellinienne » (Polonius) aux tranchées de la Guerre de 14. Mais c’est surtout un arpenteur de métropoles. On connaît ses visions inoubliables de Paris au XIXe et au XXe siécles (Le Cri du Peuple, Adèle Blanc-Sec, Nestor Burma,etc.), on connaît moins son travail sur New-York, ô combien fondateur pourtant, car nous sommes là dans le cœur noir du capitalisme.

La couverture que fait Tardi pour New York, Mi Amor frappe le lecteur dès le premier abord : à la gauche de l’image se dressent les Twin Towers, les « tours mortes » le 11 septembre 2001. Le livre n’est pas ouvert que l’on s’attend à entrer dans une New York révolue. Et de fait, tous ces récits ont été écrits et dessinés entre 1979 et 1984 pour (A Suivre) et pour L’Écho des Savanes. L’U.R.S.S. existait encore, l’Oncle Sam n’avait pas encore mis le pied en Irak. L’Amérique avait un problème d’image : elle a perdu de sa superbe à la fin du mandat du démocrate Jimmy Carter. Elle le comprend en envoyant à la Maison blanche un homme d’Hollywood : Ronald Reagan. C’est le début d’une ère « libérale » qui se traduit par un affaiblissement de l’état, des dérégulations économiques de grande ampleur et une mondialisation sans doute responsables de notre situation actuelle.

Pourtant, aucune nostalgie n’exhale de ces pages : New York est une ville âpre, sale, violente, dangereuse, sans joie de vivre… Mais ô combien esthétique et fascinante ! Dans le premier récit, Manhattan (1979), Tardi charge le noir, s’attarde sur les logotypes des panneaux routiers et des publicités, lance les perspectives des grandes avenues pour aligner des façades élancées aux fenêtres démultipliées… « Je me souvenais de Necropolis un dernier coup et ça collait » concluait-il. Évidemment : le roman noir, le cinéma, le Music-hall, la pègre... Là est la mythologie de Big Apple.

Destination ailleurs : La New-York de Tardi
Une page de "Tueur de cafards" de Benamin Legrand et Jacques Tardi
Ed. Casterman

Il y revient avec Dominique Grange en 1981 pour rendre hommage à John Lennon assassiné par un dingue. Mais c’est surtout l’aventure qu’il entreprend avec Benjamin Legrand en 1984, dans Tueur de cafards qui s’ouvre sur une façade de Brooklyn, un dimanche, le 24 octobre 1983, que se développe le thème d’une aliénation qui contredit la mythologie de l’American Dream. Legrand et Tardi font le constat d’une New York rongée par le crime, pour ainsi dire incurable. Son héros est un pauvre type, rejeton d’un soldat allemand, qui survit avec difficulté dans cette ville-clapier, aux côtés de sa vieille mère handicapée, en faisant le métier de destructeur de vermine. Mais « il y aura toujours des cafards » déplore l’exterminateur, dans un dépit lourd de sens. Il faut comprendre : il y aura toujours des fascismes. Le sang des partisans ne lave malheureusement rien. Cette guerre-là est tout aussi absurde que la « Der des Ders ». Une bichromie vermillon, la couleur du sang frais, rythme chacune des pages de cette histoire, de même que la couverture de l’album.

Le dernier récit de l’album date de 1982. Signé Dominique Grange, il raconte l’histoire d’une Vietnamienne venue à New York pour se venger du GI qui l’a violée quelques années auparavant et qui a tué son enfant de quatre ans. Une vengeance qui ne se verra pas assouvie. Cet épisode est dessiné sur du doubletone, un papier qui offre deux qualités de trame grise grâce à un révélateur chimique, très à la mode à une certaine époque auprès des dessinateurs américains. Tardi en avait ramené un stock de ses voyages outre-Atlantique.

Noir, rouge, gris. Telle est la New York de Tardi. Pas très réjouissante, mais sublime.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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