Disparition de Claude Renard, compagnon de route de Métal Hurlant et fondateur de l’Atelier Saint-Luc à Bruxelles

18 février 2019 1 commentaire
  • Ce qui marquait, c’était sa faconde, sa culture, son enthousiasme… Peu connu du grand public, Claude Renard a eu une influence profonde sur la bande dessinée belge de son temps, suscitant une génération de créateurs qui sortit des canons de la bande dessinée commerciale à la « Tintin-Spirou ». Claude Renard, né en 1946 à Boussu, près de Mons en Belgique, est décédé à l’âge de 72 ans, des suites d’une longue maladie.

L’École de bande dessinée de Saint-Luc, cela se sait peu, est née à l’initiative d’Hergé qui, sans doute motivé par la difficulté de recrutement de bons éléments pour son studio, suggéra au directeur de cet établissement d’ouvrir une classe de formation au 9e Art.

Les premiers cours furent dispensés par Eddy Paape, très classique dessinateur de Marc Dacier et de Luc Orient qui lui-même avait côtoyé dans sa jeunesse Franquin, Morris et Peyo dans le studio de dessins animés CBA à Bruxelles, et qui avait connu tous les grands moments de l’histoire de la BD belge, dessinant des Oncle Paul pour Spirou et reprenant Valhardi des mains de Jijé avec Jean-Michel Charlier au scénario, puis de créer ses propres personnages pour l’hebdomadaire Spirou (Marc Dacier) et enfin Le Journal de Tintin (Luc Orient) abordant tous les genres de l’aventure réaliste. Dans sa classe, quelques noms ont laissé une trace dans l’histoire : Andreas et Claude Renard, qui devinrent ses assistants, ou encore Olivier Grenson. Quand Eddy Paape prit sa retraite bien méritée, la « chaire » revint à Claude Renard. Jugez un peu de la lignée…

Un fin pédagogue

Claude, écharpe au vent et faconde impériale à l’accent montois légèrement traînant, était un dessinateur académique qui, au XIXe siècle, aurait fait un excellent peintre d’histoire. Il sait d’instinct qu’il lui manque la fluidité cinématographique des Hermann et des Giraud, mais il sait aussi que la nature même de la bande dessinée, en cette fin des années 1970 où Astérix, Gaston Lagaffe et les Schtroumfs triomphent dans les supermarchés, que cette bande dessinée avait profondément changé : elle était devenue un art.

Disparition de Claude Renard, compagnon de route de Métal Hurlant et fondateur de l'Atelier Saint-Luc à Bruxelles
Claude Renard en 2016, au Musée des Arts et Métiers à Paris, à l’inauguration de l’exposition de son ami Schuiten, avec deux autres de ses complices, son élève Alain Goffin et le dessinateur Philippe Geluck.
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Les expérimentations de Wolinski dans Charlie Mensuel dès 1969 (Crepax, Breccia, Muñoz...), , la naissance de L’Écho des Savanes en 1972, et surtout les créations de Métal Hurlant et de Fluide Glacial en 1975 puis d’(A Suivre) en 1978 avaient révolutionné le genre et permis une bande dessinée aux intentions artistiques affichées.

Et Renard en fait la démonstration avec celui qui est son principal élève, le jeune François Schuiten, lui aussi un dessinateur académique dont l’univers est pétri de références architecturales, en publiant ses premières pages dans Métal Hurlant. « Tu laisses une œuvre immense et tu n’as jamais parlé d’autre chose en vérité que du "grand passage" » lui dit en guise d’hommage le timonier de Métal, Jean-Pierre Dionnet sur sa page Facebook.

Ce formatage artistique crée un clivage qui persiste encore aujourd’hui : il oppose une certaine bande dessinée commerciale -celle que représentait Eddy Paape- à une bande dessinée d’auteur aux ambitions plus artistiques, celle qui conduisit notamment à cette « bande dessinée de poésie » dont se réclame aujourd’hui un label comme Fremok, partiellement né de cette école de Saint-Luc. Un nouvel académisme remplaçait l’ancien...

Cela ne s’est pas fait sans heurts : des auteurs comme Yves Swolfs (Durango) ou Philippe Francq (Largo Winch) Antonio Cossu (Le Marchand d’idées) et même Benoît Sokal (Canardo), Philippe Berthet (Pin-Up) ou Alain Goffin (Le Réseau Madou), plus proches du maître de l’atelier, ont choisi la voie de la bande dessinée classique. Mais d’autres, comme Andreas, Frédéric Bézian ou François Schuiten ont choisi la voie de l’expérimentation chère au fondateur de l’Atelier R. Ils ont tous été publiés à partir de 1977 dans la revue éphémère et programmatique qu’il avait créée : « Le 9e Rêve ».

Avec Jean-Luc Fromental, dans Métal Hurlant.

La carrière de Claude Renard dans la bande dessinée n’est pas longue : il signe avec François Schuiten deux albums de bande dessinée prépubliées dans Métal Hurlant  : Aux Médianes de Cymbolia (1979) et Le Rail (1981), avant de lancer sa propre série, seul puis avec Jean-Luc Fromental, Les Aventures d’Ivan Casablanca pour Métal Aventure (1983).

Claude Renard avait délaissé la bande dessinée, métier exigeant et peu rémunérateur quand on avait, comme lui, le goût de la minutie, et choisi la voie pour laquelle il était le plus doué : celle de la transmission, de l’enseignement. Sa passion transparaît dans les travaux de ses élèves et de son fils, Romain Renard (Melville) devenu dessinateur de bande dessinée comme lui.

Claude Renard était également illustrateur. Il signa plusieurs albums parmi lesquels Les Machinistes, avec François Schuiten et Thierry Smolderen,(1984), Les Elfes de Pomariolus (1984), avec Yves Vasseur qui devait signer quasiment tous les textes de ses albums suivants : Moneuse, aventures de paille et d’ortie (1986), Galilée. Journal d’un hérétique (2001), Maroc, lettres à Matisse sous le protectorat français (2003), Le Tailleur du rêve, Costumes du spectacle Le Rêve de Franco Dragone, (2006), Un Goût de biscuit au gingembre, roman de Xavier Hanotte (2006) et Les Anges de Mons (avec Vasseur, 2014).

Claude Renard en 2017, dans son exposition à la galerie Champaka (Bruxelles)
Photo : Charles-Louis Detournay.

«  Les compositions de Claude Renard se révèlent d’une émouvante fragilité, écrivait dans nos pages Charles-Louis Detournay à propos de sa dernière exposition à la Galerie Champaka. Dans la mise en scène d’abord, car son œil exercé a minutieusement choisi les différents plans : terres, mer, arbres, oiseaux et bateaux trouvent leur équilibre. La lumière creuse des ombres et mystifie l’œil pour aboutir à une forme abstraite, évanescente… » À propos des carcasses de bateaux qu’il dessinait alors, Detournay écrit : «  Impossible de ne pas y voir une métaphore sur le vieillissement : là ou bateaux et carcasses se retrouvent abandonnés, une nouvelle beauté surgît, moins dans la force que dans l’acceptation de son destin, avec la mer éternelle en juge de paix. Aussi résolus qu’accrochés à leur essence, ils s’abandonnent aux flots dans une dernière étreinte infinie. »

On ne peut mieux dire.

Documents

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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