Dominique Maricq : « Avec les Trésors de Tintin, nous voulons montrer véritablement le travail de l’auteur. »

23 décembre 2014 2 commentaires
  • L'auteur du livre-objet "Les Trésors de Tintin" revient sur la réalisation des vingt-quatre albums de Tintin ainsi que sur les épisodes majeurs de la vie de son auteur. Mais il détaille surtout sur les vingt-deux fac-similés du coffret, des véritables trésors, car ils reproduisent des documents rares et inédits de la vie et du travail d'Hergé. Une réussite grand public qui trouvera sa place sous le sapin !

Quelle était votre idée de base en réalisant ces Trésors de Tintin ?

Dominique Maricq : « Avec les Trésors de Tintin, nous voulons montrer véritablement le travail de l'auteur. »Les livres sur Hergé et Tintin sont légion, dans tous les styles et pour tous les goûts. Ayant été professeur au Lycée pendant une trentaine d’années, j’ai toujours été marqué par le fait que, malgré les notions et les visuels dévoilés dans ces ouvrages, il manquait peut-être des exemples de la « cuisine intérieure » d’Hergé. Ayant collaboré au Musée Hergé, j’ai également été frappé des confusions que le visiteur/lecteur pouvait encore faire entre les différentes facettes qui amènent à la réalisation d’un album : le crayonné, l’encrage, l’original, le bleu de coloriage, la gouache, l’aquarelle, la mine de plomb, le format, le matériau utilisé, le support, etc.

Le fil rouge de cet ouvrage est une pochette qui comprend une série de 22 fac-similés qui permettent de mieux comprendre ces notions.

Vous travaillez pour Moulinsart, on peut donc imaginer que vous n’avez eu que l’embarras du choix ! Qu’est-ce qui a finalement guidé la composition de cet assortiment ?

Pour ces fac-similés, je voulais donner des éléments des étapes du travail de l’auteur pour que le lecteur puisse être, comme disait Philippe Goddin,« par-dessus l’épaule d’Hergé », dans son laboratoire. Je suis très fier de la qualité du travail de reproduction. Cela permet au grand public d’avoir accès à des éléments qu’ils ne verraient normalement que dans un musée, d’où l’appellation de Trésors de Tintin. Quant au choix, il est bien entendu subjectif, mais j’ai à la fois voulu présenter des éléments rares ou peu connus, et présenter chaque étape, de l’embryon de départ jusqu’à l’épreuve finale.

Sans oublier l’étape commerciale, avec ce formidable dépliant où Tintin fait lui-même l’article auprès d’un libraire !

Il s’agit effectivement d’un de mes coups de cœur ! Ce dépliant « Bonjour Monsieur le Libraire » a été réalisé juste après la guerre : Tintin démarche les libraires belges et français pour présenter ses albums. C’est un très beau document qui n’avait jamais été reproduit en grandeur nature recto-verso. Il fait la synthèse de beaucoup de choses : la présentation des récits d’avant-guerre avec les premières couvertures couleurs, deux très beaux extraits du diptyque du sommet graphique du Secret de la Licorne – Trésor de Rackham le Rouge, Tintin qui se met en avant à la place d’Hergé, et surtout au niveau des couleurs, du soin et de la présentation, on comprend qu’Hergé est capable, même pour une simple affiche publicitaire, de déployer de grands talents.

Ce dépliant n’était d’ailleurs pas présent dans la première édition vendue dans les boutiques Tintin, un ouvrage qui comptait des enveloppes que l’on découvrait au sein du livre lui-même pour accéder aux fac-similés. Pourquoi avoir changé de présentation dans cette version en coédition avec Casterman ?

Globalement le contenu demeure, mais nous avons maintenant choisi de le présenter dans un coffret, avec le livre d’un côté, et les fac-similés dans une pochette de l’autre. Il faut avouer que les enveloppes étaient parfois compliquées à manipuler dans la précédente édition. Elles augmentaient l’épaisseur du livre, ce qui le rendait attrayant, mais finalement peu commode à la lecture. Ce nouveau format est donc plus pratique, un peu plus économique, ce qui a permis de publier l’ouvrage à une plus grande dimension, tout en respectant toujours la qualité des reproductions. En effet, il faut reconnaître qu’il y avait eu quelques erreurs de présentations des fac-similés dans le précédent ouvrage, corrigées maintenant pour ces versions grand public.

Des erreurs de quelle sorte ?

Quand on connaît le prix de la réalisation d’un seul fac-similé, le rapport qualité/prix de cet ouvrage est assez exceptionnel. En dédicace, lorsque j’étale la panoplie que le livre contient, le public est souvent incrédule, car il n’imagine pas que le livre contienne tout cela ! Ce coût rend compte de la complexité de chaque reproduction : il faut jouer avec l’original, le support, le format, les couleurs, etc.

Dans la précédente version, une petite image promotionnelle des Sept Boules de Cristal n’était pas accompagnée de son petit texte explicatif, ainsi que son verso. Quant au bandeau-titre d’On a marché sur la Lune, nous l’avons étendu à la globalité de la première page du Journal Tintin et ses cases inédites où Hergé fidélise son public en faisant le lien avec la précédente aventure du Pays de l’Or noir. Au verso de cette page, a également été reproduit le véritable verso de la page du Journal Tintin, un article sur les voitures qui illustre l’ambiance du journal. Autre changement : la page 22 bis des Picaros(qui ne figure pas dans l’album), avait sa mise au trait et son bleu de coloriage agrafés. Or, le but était de les séparer pour comprendre la dynamique qui les unit.

Quel est pour vous l’élément qui permet de mieux comprendre la « cuisine interne » d’Hergé ?

Le cahier d’Hergé, dans lequel il note des idées au vol ! C’est à la fois très beau, car Hergé avait une belle écriture, et très intime. Je pense aussi à une lettre qu’Hergé a écrite à des amis en 1934 : elle permet d’observer l’orthographe et l’écriture d’Hergé, son travail de graphiste via son logo, et bien entendu son contenu, qui est très intéressant !

À côté de ces reproductions, il y a bien entendu le livre en lui-même. Quel a été votre angle d’approche ?

J’ai passé en revue la chronologie des albums de Tintin en donnant une idée de chaque thématique, de l’esprit de son temps, de son contexte historique, d’un zoom sur les autres créations d’Hergé, mais aussi sur les nouveaux personnages qui apparaissent dans chaque récit. Bien des livres destinés à de grands connaisseurs sortent chaque année, mais je trouve qu’il y a aussi un renouvellement du public, celui-ci n’étant d’ailleurs pas toujours informé de bon nombre de subtilités comme ce qu’est la Ligne claire, ou qui sont Bob de Moor ou Jacques Martin ? De nouveaux livres généralistes sont donc toujours nécessaires, car certains anciens livres sont épuisés. Par ailleurs, les nouvelles techniques d’impression permettent de partager encore bien des documents. Voilà le pitch de ce livre-objet, à mi-chemin entre le livre et l’objet. À travers ce livre et ces documents, nous voulions montrer au-delà d’une bande dessinée ce que pouvait être un auteur.

Tout cela signifie que Tintin reste d’actualité, même si certaines polémiques ne cessent de tourner…

J’en profite pour remonter une anecdote justement à propos de Tintin au Congo. À l’époque du Maréchal Mobutu, la république du Zaïre (ainsi qu’elle s’appelait) a voulu ré-éditer cet album dans le grand journal Zaïre, l’équivalent de L’Express. Recevant cette demande dans les années 1970, Hergé était gêné et plutôt défavorable, estimant que cette histoire était parfois caricaturale, un péché de jeunesse à remettre dans son contexte, etc. Les responsables zaïrois du magazine ont répondu que, justement, cela les amusait de le republier dans cette forme, rigolant de la façon dont les blancs pouvaient les percevoir dans les années 1930.

Photo en médaillon : © CL Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

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