Doom Patrol : les tocards en état de grâce

7 janvier 2020 3 commentaires
  • Série culte des années 1990, cette nouvelle intégrale constitue une belle surprise et une lecture indispensable pour les amateurs d'étrange, de bizarre et de héros marginaux. L'un des chef d’œuvres de Grant Morrison !

C’est une sortie aussi inattendue que jubilatoire. Enfin une demi-surprise dirons-nous pour être tout à fait honnête. En effet, le lancement en 2019 d’une série Doom Patrol, sur la plate-forme DC Universe, constitue une occasion parfaite pour tout éditeur de publier, si ce n’est le matériel original, au moins une période fameuse de l’œuvre en question, et quelle période !

Créée en 1963 par Arnold Drake et Bob Haney, avec ses faux airs des Quatre Fantastiques ou des X-Men (néanmoins lancé après), la Doom Patrol est conçue comme un groupe de héros dont les pouvoirs viennent de traumatismes les aliénant. À contre courant des héros triomphant en dépit de leurs névroses, les membres de la Doom Patrol sont des « gueules cassées » condamnés à une vie anormale.

Surnommée les « Héros les plus étranges du monde », l’équipe connaît longtemps une trajectoire éditoriale chaotique : les personnages sont appréciés et possèdent leur propre série, mais elle finit par être annulée en 1968, au bout de 121 numéros. C’est assez pour faire de la Doom Patrol une figure vénérable de DC Comics. Malheureusement par la suite toutes les reprises se révèlent des échecs.

Doom Patrol : les tocards en état de grâce
© DC Comics / Urban Comics

En 1987 la Doom Patrol est une nouvelle fois relancée, dans la dynamique de reboot de l’univers DC, Comics post-crisis, mais de nouveau le comics ne prend pas. Tout le monde a plus ou moins conscience du problème : l’essence du titre a été perdue et les histoires proposées ressemblent à n’importe quelle aventure de super-héros lambda.

Au numéro 19 (janvier 1989), la Doom Patrol est confiée à un jeune scénariste, Grant Morrison, qui a fait forte impression avec sa reprise d’Animal Man. L’écossais décide de revenir aux origines du titre, cela dans une approche sans concession, aidé par son goût du surréalisme et de l’ésotérisme, désormais bien connu. 

Le début de cette première intégrale [1] pourra surprendre car il s’agit d’une transition : Morrison fait le ménage parmi les personnages et les intrigues qui avaient cours. Il garde Robotman, qui représente le cœur de l’équipe, fait évoluer Negative Man en Rebis, une triple entité inter-sexe, et crée Crazy Jane aux 64 personnalités, et autant de pouvoirs. Voilà pour le trio principal. Il leur adjoint en support Joshua Clay, membre de seconde génération de la Doom Patrol ainsi que Dorothy Spinner, personnage fraîchement créé au numéro 14. Sans oublier le Chef, toujours de la partie.

© DC Comics / Urban Comics

Comme évoqué plus haut, les membres de la Doom Patrol sont des marginaux : en raison de leurs « transformations » ils ne peuvent pas vivre normalement et sont vus par les autres comme des monstres. Morrison y apporte sa touche : de l’idée de base d’accidents qui défigurent, il explore également les personnalités multiples avec Crazy Jane et la notion de sexe, ou plutôt de genre comme on dit de nos jours, avec Rebis.

Quant aux menaces auxquelles ils doivent faire face, citons en vrac : des hommes-ciseaux, une cité imaginaire qui absorbe la réalité, un tueur se nourrissant de la souffrance de papillons, des amis imaginaires incontrôlables, la Confrérie de Dada qui piège Paris dans un tableau, et une secte qui désire « décréer » le monde !

© DC Comics / Urban Comics

Outre l’horreur et l’absurdité, Morrison y déploie de nombreuses références à l’art et à l’ésotérisme, préfigurant en quelque sorte Les Invisibles qu’il créera dans la seconde moitié des années 1990. Le résultat : des héros porte-étendard de l’underground et d’une certaine idée de l’alternativité. La Doom Patrol, des marginaux vivant des aventures bizarres, apparaissent ridicules aux yeux des autres, dont la Justice League qui a du mal à les prendre au sérieux. Mais lors de certaines crises, ces tocards mal-aimés se révèlent le seul espoir de l’humanité, dont ils font partie bon gré mal gré.

Avec l’aide du dessinateur Richard Case, très inspiré pour donner vie aux idées psychédéliques de Morrison, ce premier tome de la Doom Patrol, qui contient la première moitié du travail du duo, est indéniablement une perle et une œuvre de référence, préfigurant le label Vertigo (1993) qui proposera des œuvres au contenu plus adulte et horrifique.

© DC Comics / Urban Comics

(par Guillaume Boutet)

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Doom Patrol T1. Scénario : Grant Morrison & Paul Kupperberg. Dessin : Richard Case, John Byrne & Doug Braithwaite. Traduction Maxime Ledain. Urban Comics, collection "Vertigo Essentiels". Sortie le 11 octobre 2019. 464 pages. 35,00 euros.

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[1Les épisodes contenus dans Doom Patrol T1 sont :
- The Doom Patrol #19-34, Secret Origins Annual #1 (janvier 1989 à mai 1990)

 
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3 Messages :
  • Doom Patrol : les tocards en état de grâce
    11 janvier 16:10, par Michel Dartay

    Une inexactitude dans cet article : aux Etats-Unis, la première parution de Doom Patrol précèda de quelques mois celle du premier X-Men (un point commun, les deux chefs sont en chaise roulante)

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    • Répondu par Guillaume Boutet le 11 janvier à  18:35 :

      La phrase est sans doute mal formulée car ce n’était pas dans le sens inspiration, mais dans le sens ressemblance "tout court". Je suis désolé si la phrase peut conduire en erreur. Le plus amusant c’est que j’ai failli ajouter une note sur la fameuse polémique de "plagiat" par rapport aux X-Men mais j’ai préféré me concentrer sur l’oeuvre elle-même.

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      • Répondu par Michel Dartay le 11 janvier à  18:59 :

        C’est juste un point de détail, comme dirait l’autre ! Ou une affaire de pinaillage, comme dirait l’ancien BoDoï, même s’il est vrai que le Marvel de Stan Lee a parfois emprunté des chemins déjà parcourus (FF= synthèse de Challengers avec JLA !). Merci pour votre article qui donnera j’espère envie à de nombreux amateurs de découvrir ce run excellent, marqué par le surréalisme !

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