Dorohedoro : un roman graphique étiqueté seinen

6 juin 2013 2 commentaires
  • Adulé par ses fans, ignoré par grand public, Dorohedoro se présente comme un seinen sombre et drôle à la fois, plongeant le lecteur dans un monde de magie noire peuplé de démons, et caractérisé par un dessin très particulier. La sortie du tome 13 est l'occasion de revenir sur cette grande série malheureusement méconnue.

Manga seinen de Q Hayashida, Dorohedoro débute en 2001 dans le mensuel Monthly Ikki de l’éditeur Shogakukan et se trouve toujours en publication au Japon aujourd’hui, avec 17 volumes parus. Cette série narre, en premier lieu, les aventures de Caïman, un homme à tête de saurien qui doit son état aux expérimentations d’un mage. Amnésique, il cherche celui qui l’a rendu ainsi pour récupéré visage et identité.

Dorohedoro : un roman graphique étiqueté seinenÀ partir de ce schéma initial assez classique, Q Hayashida construit un univers très sombre et brosse une galerie de portraits tout autant improbables que fascinants. Le tout soutenu par un trait précis mais résolument atypique.

Les personnages circulent entre deux mondes où règnent la loi du plus fort. D’un côté Hole, une ville où les humains survivent péniblement en subissant le bon vouloir des mages qui viennent, par le biais de porte qu’ils créent, parfaire la maîtrise de leurs pouvoirs. De l’autre côté le monde d’où sont originaires ces mages, où la hiérarchie est instaurée par la nature et la puissance de la magie de chacun et où des Démons - car ce monde est au seuil des Enfers - viennent de temps à autre s’amuser.

Dorohedoro T13 - Par Q Hayashida - Soleil Manga
DOROHEDORO © 2002 Hayashida-Q / SHOGAKUKAN

Si le récit s’élabore autour de la quête de Caïman, accompagné par Nikaïdo, spécialiste des gyozas et autres cabrioles martiales, il bifurque rapidement pour présenter les agissement mafieux du puissant mage En et de sa bande. Les intérêts souvent divergents entre les personnages suivis provoquent heurts et retournements de situation surprenants et nombreux.

Dès lors, comme dans toute bonne série noire - car en fin de compte c’est presque sous ce patronage que Dorohedoro fonctionne le mieux - il est parfois difficile pour celui qui suit l’action de véritablement choisir un camp, tant les torts sont partagés, tant la sympathie se trouve octroyée, progressivement, aux différents partis. Pour ou contre, on ne peut jamais décider - les révélation du tome 13 confirment pleinement cela - et lorsque les protagonistes s’affrontent, le dilemme est réel.

Souvent gore, caractérisé par une irruption soudaine de la violence crument exposée, Dorohedoro démontre beaucoup d’humour notamment grâce à ses personnages hauts en couleurs et à des situations parfois franchement loufoques. Pas de règles précises, de canevas préétabli : on oscille dans une sorte de chaos apparent qui rend imprévisible le déroulement de l’action.

Dorohedoro T13 - Par Q Hayashida - Soleil Manga

Refus de la linéarité dans la narration, travail sur l’ambiance, structuration du récit à partir des personnages antagonistes qui dominent tour à tour ce dernier : peut-être tout cela apparente-t-il moins Dorohedoro au manga qu’au roman graphique. Pris là dans un sens "simple", associé à ces récits plus matures et plus libres que ceux mainstream, qui se permettent de jouer avec des codes ou des figures connues.

Dorohedoro T13 - Par Q Hayashida - Soleil MangaBien sûr, l’identité manga reste présente. Avec notamment ce côté feuilletonnesque et fleuve qui rappellent l’ancrage dans le mode de publication japonais. Surtout, Dorohedoro en appelle à des références majeures du genre seinen des dernières décennies : l’Akira d’Otomo pour le traitement de ses personnages autant que le Gunnm de Kishiro pour le monde posé.

Du point de vue du dessin, Dorohedoro détonne. Il ne propose pas un visuel lisse, et selon les situations le mangaka se permet des ruptures graphiques fortes. Il participe à ce pan important du seinen auquel le marché français est plutôt réticent alors même qu’il concentre pourtant ce qui se fait d’original et de recherché dans ce domaine au Japon.

Dorohedoro T13 - Par Q Hayashida - Soleil Manga
DOROHEDORO © 2002 Hayashida-Q / SHOGAKUKAN

De fait, le titre n’a pas trouvé son public. Lancé par Soleil Manga à ses débuts, l’édition de Dorohedoro relève presque du sacerdoce. Les ventes sont, de l’aveu même des responsables éditoriaux, très très faibles et certains des premiers tomes sont aujourd’hui épuisés. Avec un souci supplémentaire : les changements à la tête de Soleil Manga ont entraîné sur ces volumes la perte des archives nécessaires pour la réimpression : il faudrait donc entièrement les refaire, pour ce qui est appréhendé comme un public de niche.

Cette situation est malheureuse car Dorohedoro poursuit son chemin, avec son lot de fidèles qui ne peut quasiment que décroître. Alors même que ce qui apparaît comme la faiblesse du titre - à savoir son caractère atypique et marginal - pourrait être envisagé comme sa force. Parce qu’il se rapproche, par certains aspects, d’une autre tradition de la bande dessinée, parce qu’il poursuit la voie ouverte par de grands mangakas qui ont su toucher un public au-delà du lectorat manga initial, Dorohedoro constitue l’un des seinen les plus intéressants que l’offre éditoriale francophone ait proposé.

Dorohedoro T13 - Par Q Hayashida - Soleil Manga

(par Aurélien Pigeat)

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On a parlé de Dorohedoro sur Actua BD :
- à l’occasion des 10 ans de Soleil Manga
- Dans la première et la deuxième partie de l’interview avec Joanna Ardaillon et Iker Bilbao

 
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2 Messages :
  • Dorohedoro : un roman graphique étiqueté seinen
    6 juin 2013 20:23, par Yokathaking

    Il faut savoir que, justement, Dorohedoro est prépublié au Japon dans le magazine Ikki et c’est un magazine à part dans le paysage du manga au Japon. C’est le seul magazine qui, et ce depuis des années, imprime 11 000 exemplaires chaque mois, jamais plus, jamais moins.
    Mais surtout, c’est un magazine dont la cible éditoriale est les cadres et, ce qui nous intéresse surtout, les artistes. Le magazine est réputé au Japon pour accueillir des œuvres souvent expérimentales, que ce soit graphiquement ou scénaristiquement. Toutes les œuvres se doivent d’avoir leur propre identité et cela a donné des mangas tels que Bokurano, Jinrui wa Suitai Shimashita ou Dorohedoro.

    De là à dire que Dorohedoro est un roman graphique plus qu’un manga, il n’y a qu’un pas, qui, je pense, peut être franchi.

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  • Dorohedoro : un roman graphique étiqueté seinen
    6 juin 2013 22:26, par ange bleu

    Fan de Dorohedoro présent ! C’est une œuvre que j’ai découvert il y a de cela quelques années au détour d’une présentation sur un forum et c’est devenu l’une de mes œuvres manga fétiches tant les personnages et l’univers m’ont tapé dans l’oeil. J’apprécie vraiment cet univers, une sorte de fantasy-cyber-punk sur un ton mêlant des plus habilement gore et décontraction-bon-enfant. A la « maison » les personnages ont un comportement des plus communs et banals, et dès qu’ils sont au « boulot » ils deviennent des professionnels sans pitié. Un principe de dualité simple mais des plus maîtrisés par Q Hayashida, une mangaka à l’univers vraiment détonnant. Et puis il y a toujours des trucs délirants ou des situations complètement ineffable dans ce manga^^

    Et c’est vrai que chaque camp voit ses membres doter de détails et d’hobbies/névroses qui les rendent tous très sympathiques : et c’est un crève-cœur de voir tous ces braves gens tenter de s’entre-tuer^^

    Sinon sur IKKI, on peut ajouter que c’est également en son sein qu’est pré-publié Children of the Sea de Daisuke Igarashi.

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