Du Big Bang à Jens Harder

28 mai 2011 0 commentaire
  • Récipiendaire du {Prix Max et Moritz} en 2004 et du "Prix de l'audace" à Angoulême en 2010, Jens Harder travaille actuellement à une monumentale trilogie de l'évolution dont le premier tome est paru chez Actes Sud / L'An 2en 2009. Rencontre.

Du Big Bang à Jens Harder

DE NOTRE CORRESPONDANT À BERLIN.

Co-fondateur du groupe Monogatari, Jens Harder fut d’abord reconnu pour ses BD-reportages, dont le plus achevé, La Cité de Dieu, est paru en français il y a quelques années aux Éditions de l’An 2. Le Prix Max et Moritz de la "meilleure BD de langue allemande" lui a été décerné en 2004 pour Léviathan, une œuvre ambitieuse dans laquelle il rattache la thématique biblique du monstre marin au destin de l’homme d’aujourd’hui, revenu de l’idéal moderne.

Alpha, son dernier ouvrage publié chez Actes Sud / L’An 2 en 2009, constitue le premier volet d’une trilogie de l’évolution retraçant l’histoire de l’univers du Big Bang à l’homo sapiens. Une œuvre monumentale dont les prochains tomes sont attendus avec impatience. ActuaBD l’a rencontré dans son atelier à Berlin.

« J’ai passé toute mon enfance et mon adolescence au plus profond de l’Allemagne de l’Est, nous raconte Jens Harder, dans une petite ville paumée tout en béton appelée Weißwasser/Oberlausitz, dans la région de la frontière Oder-Neiße, et comme si ce n’était pas suffisant, non loin de la frontière polonaise. Toute l’Allemagne de l’Est, n’est-ce pas, avait effrontément été rebaptisée la « Zone ». Comme il était même devenu impossible, après la proclamation de l’état de siège en Pologne, de faire des virées dans le pays voisin, il ne me restait pas d’autre échappatoire, pour le dire d’une manière quelque peu outrancière, que les voyages imaginaires. J’engloutissais des quantités astronomiques de science fiction et de récits d’aventure. J’ai toujours dessiné, depuis que je pense. »

Jens Harder dans son atelier à Berlin
(a) Actua BD, Manuel Roy, 2011.

Stimulé par son père qui s’adonnait de temps à autre peinture et au dessin durant ses loisirs puis par des groupes de travail et des ateliers d’animation, il a peu acès aux bandes dessinées : « Il s’agissait la plupart du temps de bandes dessinées est-allemandes comme Mosaik, ou alors de mainstreams standards de l’Europe de l’Ouest comme Astérix ou Mortadel et Filémon). J’ai essayé de m’y mettre une première fois durant mon adolescence, mais ce fut une expérience frustrante ; puis j’ai connu un second début plus fructueux durant mes études en communication visuelle à Berlin à partir de 1998. »

Jens Harder dans son atelier à Berlin
(a) Actua BD, Manuel Roy, 2011.

Il s’installe à à Berlin en 1990, alors alors qu’il vientde terminer son service militaire et civil. Il profite du fait qu’il gagnait encore un peu d’argent pour faciliter la transition, mais il connaît déjà Berlin grâce aux multiples incursions qu’il y faisait les week-ends pour voir des potes, sortir, faire les boutiques, etc. : « Ma famille habite à deux heures de voiture à peine au sud de Berlin, en Oberlausitz. Et à part voir la famille, il n’y a malheureusement plus grand-chose à faire là-bas – il n’y a pas de travail, pas de clubs, pas de boutiques, plus rien que de la mélancolie. Depuis la Chute du Mur, la ville s’est vidée de moitié. Au lieu des enfants, il y a des loups venus de Pologne qui errent dans les forêts. Un paquet de bonne raisons de se tirer, donc. »

Jens Harder, Léviathan, couverture (c) Éditions de l’An 2, 2003.

« Pour moi, la question de savoir si je voulais partir ailleurs ne s’est jamais posée, continue-t-il. Il n’y avait - et il n’y a toujours - que Berlin ! Cette ville est tout pour moi : elle représente mon nouveau chez moi, c’est le lieu où j’habite avec ma propre famille et plusieurs de mes amis. J’y trouve à la fois l’inspiration et la détente. Bien sûr c’est une grande ville (et les médias depuis des années font tout ce qu’ils peuvent pour la rendre plus hype), il y a la culture et de la diversité jusqu’à plus soif. Mais Berlin, par endroits, a encore un côté peinard complètement Has been, un côté fade genre petite ville, voire même parfois vulgairement prolo. À travers les voyages que je fais en courant les festivals, je découvre toutes les grandes villes du monde. Quand je reviens et que je pose sur Berlin un regard d’étranger, je ne peux faire autrement que de m’étonner – aussi bien positivement et négativement. Alors je reste ! Il faut dire que le coût de la vie est extraordinairement bas – pourvu que ça dure. Avec mes travaux de longue haleine, je pourrais difficilement survivre ailleurs, je pense simplement à Paris, où j’étais encore le week-end dernier, ou aux pays voisins comme la Suisse ou la Pologne – on m’a dit que, même à Varsovie maintenant, les loyers sont scandaleusement élevés. »

Jens Harder, Alpha
(c) Actes Sud/Éditions de l’An 2, 2009.

Il pose sur le métier du dessinateur un regard forcément différent de celui que l’on partage dans l’Hexagone : « Un bon dessinateur doit savoir créer une atmosphère adaptée à son histoire ou à son projet (avec tout ce qui va avec, comme les personnages, le déroulement des événements, les lieux, etc.). Personnellement – même si ça peut paraître obsolète ou conservateur – j’accorde aussi beaucoup d’importance à la maîtrise des techniques artistiques employées. On peut tout de même bousculer les attentes des lecteurs et rompre leurs habitudes visuelles à d’autres niveaux, dans la structure narrative par exemple. Pour ce qui est des dessinateurs modèles, je ne me lasserai jamais des grands maîtres comme Léonard de Vinci, Gustave Doré ou Albrecht Dürer. Dans la BD, j’admire entre autres Blutch, Charles Burns, Nicolas de Crécy, Lorenzo Mattotti, José Munoz, Igort Tuveri, Jim Woodring… Sur le thème plus particulier de la vie préhistorique, j’adore les illustrateurs comme Zdenek Burian, Pierre Joubert, John Sibbick, etc. »

L’œuvre de Jens Harder nous présente un univers dont le fil narratif est plutôt lâche. La plupart du temps, il n’y a pas vraiment d’histoire. Ses reportages, par exemples, sont souvent composés de tableaux qui ne sont liés les uns aux autres qu’à travers un thème assez large. Lorsqu’une sorte d’histoire est racontée, comme dans Léviathan ou Alpha, l’enchaînement des événements demeure très libre. Est-ce qu’il y a une raison à cela ? Cela reflète-t-il une vision du monde déterminée ?

Planches originales de Alpha
(a) ActuaBD, Manuel Roy, 2011.
Planches originales de Alpha
(a) ActuaBD, Manuel Roy, 2011.
Planches originales de Alpha
(a) ActuaBD, Manuel Roy, 2011.

« Je présente un univers hyper-cohérent. En tout cas j’essaye. J’admets que je délègue souvent en grande partie la responsabilité de la narration au lecteur. Je l’encourage – au moyen de morphoses (morphings) ou tout simplement de séquences "cinématographiques" – à donner lui-même vie aux espaces inter-iconiques en créant lui-même les transitions. En revanche, quand, dans Léviathan, je mets en rapport les mythes se rapportant à une énorme baleine avec le naufrage du Titanic, ou quand, dans Alpha, je compare le mouvement des plaques tectoniques à ceux d’un Rubik’s Cube, je cherche à établir des ponts entre divers faisceaux narratifs (comme dans le premier exemple), ou à créer des analogies visuelles dans le but d’atteindre quelque chose de plus profond (comme dans le second). Mais j’adore aussi les énumérations et les listes, les images fourmillantes [1] et les fiches d’identification technique, les cartes et les plans. Tout ça, pour des raisons diverses, ressurgit régulièrement dans mon travail. »

Jens Harder, Alpha
(c) Actes Sud/Éditions de l’An 2, 2009.
Jens Harder, Alpha
(c) Actes Sud/Éditions de l’An 2, 2009.

« Dans mes reportages, poursuit Jens Harder, celui sur Jérusalem [2] ou celui sur Bâle [3] par exemple, les différents tableaux présentés sont liés par le lieu, les événements, ou idéalement les deux. Afin d’économiser temps et espace, évidemment, je renonce aux transitions classiques par zoom ou par "mouvement de caméra". Je considère aussi comme superflu de faire appel à des personnages qui conduiraient le lecteur à travers l’histoire (certains collègues me demandent vraiment si je ne devrais pas introduire une sorte de savant ou de voyageur temporel qui conduise le lecteur à travers ma trilogie de l’évolution [4]). Jusqu’à maintenant je ne l’ai jamais envisagé, mais je n’exclus pas non plus la possibilité de prendre éventuellement le lecteur un peu plus « par la main ». Quoique, après des débuts mal assurés, je suis de plus en plus certain que mon approche est compréhensible, que les lecteurs sont en mesure de suivre mon schéma narratif, disons, quelque peu saccadé. Et la plupart du temps, ce sont plutôt ceux qui sont un peu moins amateurs de BD, c’est-à-dire ceux qui ne sont pas tellement habitués aux formes de narration conventionnelles, qui ont le moins peur d’entrer en contact avec mes livres et de s’y intéresser. »

Jens Harder, La Cité de Dieu, couverture
(c) Éditions de l’An 2, 2006.

Le travail de Jens Harder cherche à placer l’être humain face à la vanité de ses prétentions : la religion enseignant l’origine surnaturelle de l’homme est traitée comme un tissu de folie et de superstitions (La Cité de Dieu) ; l’être humain, malgré toute sa science et ses machines, ne peut jamais, sous sa plume, dominer les forces monstrueuses qui constituent l’essence de la nature (Léviathan) ; la vie intelligente représente un moment anecdotique et finalement négligeable dans l’histoire de l’univers (Alpha)…

« Je ne saurais dire si nous (ou d’autres) relevons ou non de l’anecdote, commente Jens Harder. Mais il est certain qu’en ce moment nous ne faisons rien pour éviter que ça devienne le cas… Pour ce qui est de la vanité de l’homme, je n’irai pas jusqu’à dire que je cherche à pousser ou à aiguillonner qui que ce soit vers une « conclusion » précise. C’est déjà pas mal d’essayer de développer un regard critique sur ceci ou cela et de parvenir à se remettre un peu en question là-dessus. Les comparaisons sont toujours un peu boiteuses – mais je dirais qu’en ce moment nous nous prenons au sérieux comme un gamin qu’on aurait laissé tout seul à la maison pour un week-end. Mais qu’est-ce qui tient le rôle des parents dans cette histoire ? Mère Nature et Père Temps ? Ou alors la matière et l’énergie ? Quoi que ce soit, on peut seulement espérer qu’il rentrera à temps pour nous donner une bonne correction ou que la prise de conscience aura lieu avant que les dégâts ne soient trop importants. »

Jens Harder dans son atelier à Berlin
(a) Actua BD, Manuel Roy, 2011.

L’art comme rempart au danger grandissant ? Vaste programme :

« Bien sûr que l’art contribue à cela, nous dit Jens Harder sur un ton un brin militant. Il nous aide à questionner et à nous remettre en question. Mais nous sauver ? Non ! Le problème ne peut être réglé que si tous les moyens de communications conjuguent leurs efforts – grâce à la meilleure information possible et la démocratisation des processus de décision. Et puis en plus il faut absolument réviser nos opinions et changer de cap, aussi bien dans les petites choses comme la réutilisation des sacs en plastique, que dans les grandes, comme le démantèlement des centrales nucléaires. »

Jens Harder, Schnell Schuss
(a) Monogatari, 2004.

Alpha constitue le premier tome d’une trilogie de l’évolution qui doit s’achever avec l’histoire de l’humanité future. Où en est l’artiste dns cette grande entreprise ? « J’en suis présentement à la page 150 du second tome de la trilogie, Beta 1. En continuant au même rythme, je prévois avoir « conquis le sommet de la montage » cet automne (c’est ce qu’on dit chez nous quand la moitié d’un travail ou d’un projet est accomplie). Mais il faut insister sur le fait qu’il ne s’agit là que de la première partie de Beta. Beta 1 raconte l’histoire du développement de l’humanité et des civilisations humaines jusqu’au début de notre ère. Beta 2 poursuivra à partir de l’an 0 jusqu’à l’année de la parution de l’ouvrage, en 2017 ou 2018. Pour travailler sur Beta, j’ai bénéficié pendant un an et demi d’une petite bourse que j’ai reçue jusqu’en avril. Maintenant je compte sur mes droits d’auteurs pour me faire vivre jusqu’à la fin de l’année. Comme j’ai maintenant deux éditeurs et que les ventes ont été très satisfaisantes ces deux dernières années, ça s’annonce plutôt bien en ce moment de ce côté là. »

Jens Harder, planches inédites de Beta 1
(a) ActuaBD, Manuel Roy, 2011.

Voir en ligne : Voir le site internet de l’auteur

(par Manuel Roy)

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Le site Internet de l’auteur

Lire aussi sur ActuaBD : L’article concernant La Cité de Dieu.
Lire aussi sur ActuaBD : L’article concernant Alpha.

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[1En Allemand : Wimmelbider. Les Wimmelbilder sont des images grouillantes de personnages, d’animaux ou d’objets. Typiquement, on pensera ici aux tableaux de Bosch ou de Brueghel, ou pour donner un exemple plus récent, aux albums de Martin Handford Où est de Charlie ?

[2Il s’agit de La Cité de Dieu, Éditions de l’An 2, 2006.

[3Il s’agit du reportage Schnell Schuss, Basel, paru dans Operation Läkerli, Monogatari, 2004.

[4Le dernier ouvrage de Jens Harder, intitulé Alpha, constitue le premier volet d’une trilogie concernant l’histoire de l’univers.

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