"Duchamp Marcel, quincaillerie", biographie précise et distanciée de l’artiste

1er décembre 2016 0 commentaire
  • Benoît Preteseille publie chez Atrabile un beau livre sur Marcel Duchamp, cet artiste majeur du XXème siècle si souvent plagié. Précise sans être exhaustive, cette biographie rend hommage à Duchamp sans pour autant tourner à l’hagiographie. Une promenade intelligente dans l’œuvre du plasticien.

Le XXème siècle a connu bien des révolutions artistiques. Marcel Duchamp (1887-1968) en est un des principaux artisans, comme le montre si justement Benoît Preteseille dans son livre Duchamp Marcel, quincaillerie, publié chez Atrabile. Faisant le choix de retracer chronologiquement la vie de l’artiste, le dessinateur présente une biographie fiable et honnête, agréable et aisée à lire, sans élitisme ni pédanterie inutile.

"Duchamp Marcel, quincaillerie", biographie précise et distanciée de l'artiste
© Benoît Preteseille - Atrabile 2016
© Benoît Preteseille - Atrabile 2016

Connu principalement comme étant l’inventeur du "ready-made", Marcel Duchamp commence pourtant sa carrière comme peintre et dessinateur. Influencé au départ par le postimpressionnisme, le fauvisme mais surtout le cubisme et le dadaïsme, il ne cherche cependant pas à s’intégrer à un quelconque courant. Il se fait aussi caricaturiste, publiant quelques dessins d’humour, pas forcément très drôles ni très esthétiques. Il cultive parallèlement son goût pour le jeu – jeux de mots, jeu d’échec, jeux sur les apparences.

Ses premières toiles ne connaissent pas un grand succès. Même le poète Guillaume Apollinaire, qui deviendra pourtant son ami quelques temps plus tard, ne décèle rien de bien original dans son travail. Duchamp continue néanmoins de creuser le sillon cubiste. Il rencontre Francis Picabia, Robert Delaunay et Juan Gris, entre autres.

Mais il ne s’engage pas totalement dans ce mouvement cubiste, avec qui il finit par rompre. En effet, son Nu descendant l’escalier n° 2 (1912) n’est pas accepté au Salon cubiste des Indépendants : le titre est trop académique… Duchamp préfère retirer son tableau plutôt que d’en changer le nom. Cette expérience lui apprend du moins à se méfier des "avant-gardes" qui ne sont pas toujours aussi ouvertes d’esprit qu’elles voudraient le laisser croire. Duchamp en conservera une certaine méfiance envers les groupes, se forgeant ainsi une indépendance d’esprit, voire un individualisme, qui a fortement marqué son œuvre.

© Benoît Preteseille - Atrabile 2016
© Benoît Preteseille - Atrabile 2016

Duchamp en vient alors à révolutionner les formes traditionnelles de l’art. Il ne s’agit pas chez lui d’une volonté délibérée et encore moins d’un geste politique. Ses premiers "ready-made" sont nés presque par hasard, fruits à la fois de ses réflexions et de ses rêveries. Sa Roue de bicyclette, créée en 1913 mais dont l’original est perdu, est issu de simples observations dans son atelier. Rapidement, il saisit malgré tout qu’un objet banal, "fabriqué" ou industriel, peut devenir objet d’art si telle est la volonté de l’artiste. Il confirme cette idée ensuite avec un porte-bouteille, une pelle et surtout un urinoir (1917) signé "R. Mutt". Cette Fontaine restera tout au long du XXème siècle un point d’achoppement. Coup de génie ou mort de l’art ?

Ce n’est pas Duchamp qui aurait répondu à cette question… S’il n’a cessé de réfléchir et de créer, il s’est bien gardé de théoriser cet acte. Encore que le pseudonyme choisi – "Mutt" – peut prendre autant le sens d’une insulte ("bâtard" en anglais) que d’un clin d’œil ("cabot"… tel l’artiste cabotin qu’il a pu paraître). Il laisse ainsi planer le doute sur ses intentions. L’artiste l’a lui-même confié au critique Pierre Cabanne en 1967 : "Il n’y avait aucune idée de ready-made, ni même de quelque chose d’autre, c’était simplement une distraction." Entre le coup de poing rageur sur la table académique et le recul ironique, Duchamp laisse la postérité choisir.

Or, comme le souligne Benoît Preteseille, la postérité a choisi : Duchamp est un artiste majeur et il a ouvert un champ presque infini aux artistes contemporains. Sans Duchamp, le pop-art d’Andy Warhol, le Nouveau Réalisme d’Arman, l’art conceptuel, le body art, l’optic art, le minimalisme, les happenings et même l’ "art magique" auraient-ils été possibles ? Nous en doutons. Damien Hirst et Jeff Koons doivent bien une partie de leur fortune à Marcel Duchamp.

© Benoît Preteseille - Atrabile 2016
© Benoît Preteseille - Atrabile 2016

Benoît Preteseille parvient fort bien à rendre ce sens de l’innovation, mêlé d’une réelle simplicité. Suivant le déroulement chronologique de la vie de Duchamp, ce qui évite de perdre le lecteur, il raconte l’évolution artistique du plasticien sans tomber dans le pointillisme. A partir d’une solide documentation et d’une excellente connaissance de l’œuvre, il sait rendre son propos accessible et très lisible.

L’abondance du "récitatif" est compensée par l’absence de cases à proprement parler, ce qui donne une grande fluidité à la lecture. La reproduction des œuvres de Duchamp – toute répertoriées en fin d’ouvrage et accompagnées d’une bibliographie succincte – permet de visualiser parfaitement les choix de l’artiste. L’insistance sur quelques œuvres clés, comme La Mariée mise à nu par ses célibataires, même (1915-1923) ou Etant donnés (1944-1966), apporte des fils conducteurs utiles pour nous guider et nous aider à nous repérer au sein d’une œuvre protéiforme.

© Benoît Preteseille - Atrabile 2016
© Benoît Preteseille - Atrabile 2016

Nous pourrons regretter que certains points de la vie de Duchamp ne soient abordés que rapidement. Si "Rrose Selavy" est bien sûr évoquée, quelques approfondissements sur le rapport de Duchamp à l’identité, à l’apparence et au travestissement auraient été bienvenus. Mais Benoît Preteseille a opéré des choix, ce qui ne peut lui être reproché. Au contraire, en évitant l’exhaustivité et en adoptant un point de vue, il agit en tant qu’auteur à part entière. Il se donne par exemple le loisir d’ajouter à ses propres commentaires des paroles dans la bouche même de Duchamp. Désacralisant l’artiste, il permet ainsi au lecteur de ne pas se sentir à l’écart d’un sujet qui aurait pu être ardu.

Benoît Preteseille publie donc un livre à la fois très respectueux de l’œuvre et de la vie de Duchamp, relativement simple d’accès et très stimulant intellectuellement pour qui s’intéresse un tant soit peu à l’histoire de l’art. Et il apporte finalement une jolie réponse à ceux qui pensent encore que l’on ne peut parler d’art que si l’on voit "ça" dans son salon !

© Benoît Preteseille - Atrabile 2016

Voir en ligne : Sur Marcel Duchamp

(par Frédéric HOJLO)

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