Dupuis mise sur les livres d’art et les tirages de luxe

17 janvier 2020 2 commentaires
  • Avec sa nouvelle collection "Champaka Brussels", la maison de Marcinelle s'était déjà attaquée au livre d'art ; la voici qui investit également les tirages de luxe via "Aire Libre"
Dupuis mise sur les livres d'art et les tirages de luxe
Un nouveau Spirou et Fantasio en Version Originale vient de paraître.

Depuis plusieurs années, Dupuis se montre de plus en plus présent sur le terrain des ouvrages de luxe. Certes, les intégrales patrimoniales allaient déjà en ce sens, mais le rachat de Marsu Productions a donné un nouvel élan à cette stratégie en intégrant les grands tirages dits en « Version Originale » des bandes dessinées de Franquin. Après avoir terminé l’intégrale de Gaston, l’éditeur a prolongé ce succès avec Le Marsupilami, puis de nouveau Spirou et Fantasio, dont Le Dictateur et le Champignon sorti il y a quelques semaines.

« Brussels Champaka » : un an déjà ! »

Dans cette stratégie, une étape importante a été franchie l’année dernière par Dupuis via le partenariat noué avec Eric Verhoest et la fondation du label Champaka Brussels. Pour rappel, cette collection dédiée aux beaux livres s’articule autour de deux lignes éditoriales : "Square", recueils de belles images, et une collection de monographies, "Une Vie en dessin".

Après douze mois d’existence, le bilan dépasse largement les espérances, avec pas moins de huit livres : une association avec Aire Libre pour les illustrations de San Antonio signée François Boucq, deux superbes monographies dont la toute récente consacrée à Yves Chaland et cinq artbooks qui posent déjà une solide empreinte sur le marché. Parmi ces derniers, intéressons-nous aux plus récentes publications, consacrées respectivement à François Avril et Philippe Berthet.

La relation entre François Avril et Champaka est établie depuis plusieurs dizaines d’années. On se souvient d’ailleurs d’un précédent Artbook publié par Champaka (seul cette fois) intitulé Paris – Tokyo – New-York et qui faisait la part belle à la vision citadine du peintre.

Dans cette nouvelle publication, Seaside, on retrouve un tout autre aspect de son œuvre, centré sur les côtes bretonnes qui fascine également l’artiste. Nous vous en avions d’ailleurs parlé récemment, lors de l’exposition donnée l’année dernière au sein de la galerie Huberty-Breyne.

Seaside - par François Avril - Champaka Brussels - Dupuis

Nous retrouvons d’ailleurs une partie des peintures de cette expo au sein de l’artbook. C’est avant tout dans un voyage qu’éditeur et auteur nous emportent. La première œuvre (ci-dessus) part d’un cadre urbain, au sein duquel une grande peinture côtière est affichée. Avec cette mise en abyme, la thématique des maisons isolées est doucement introduite pour bientôt englober le lecteur. Avec ses fameux arbres à l’avant-plan, François Avril transporte le lecteur dans des paysages étonnants et mystérieux, tout en l’emprisonnant dans un décor qui paraît immuable.

La qualité de l’impression permet d’admirer les coups de pinceaux de l’artiste, surtout sur ces aplats apparemment monochromes, et qui laissent justement transparaître un fond différent, ainsi que nous vous en parlions précédemment. Chaque ouvrage numéroté est enrichi d’un frontispice signé par l’auteur. Avec François Avril, la collection s’affranchit encore un peu de la bande dessinée pour viser définitivement le marché du livre d’art. Et le résultat est à la hauteur de leurs ambitions.

François Avril - Seaside - Chamapka Brussels - Dupuis

Enfin Berthet !

Si François Avril a déjà eu l’honneur d’une demi-douzaine d’artbooks, on ne pouvait en dire autant de Philippe Berthet. Pourtant, le dessinateur qui s’est entre autres fait connaître avec la série Pin-Up scénarisée par Yann se consacre autant aux peintures qu’à la bande dessinée depuis plusieurs années. Mais en dehors des expositions qui lui sont consacrées, on ne pouvait retrouver ses œuvres que dans deux catalogues publiés à un très faible tirage..

Toujours dans ce grand format carré, l’artbook que vient de publier le label Champaka Brussels comble enfin ce vide. Sobrement intitulé Ladies, on retrouve sans surprise une centaine de peintures dédiées à la gent féminine, le tout précédé d’une introduction signée par Jean-Luc Fromental.

Ladies, par Berthet (Dupuis)

Derrière cette thématique affichée se cache pourtant une grande variété d’angles de vues. Ainsi on y retrouve des peintures réalisées pour des sérigraphies comme celle issue de la série Atomium de Champala en 2008, des triptyques comme ceux publiés chez Granit, des illustrations réalisées autour de la série Nico avec Fred Duval->art11071] ou liées à ses différents albums de sa Ligne noire, que l’ambiance soit australienne ou cubaine, sans oublier Pin-Up bien entendu !

Au fil des pages, les œuvres se répondent les unes aux autres : celles dans des teintes grises donnent la réplique aux plus colorées, les tableaux emplis de détails se confrontent à ces modèles dont même la chaise qui les soutient a été effacée, les laissant irradier leurs charmes.

Le lecteur sera particulièrement attentifs aux réalisations sur les fonds colorés. Après un premier coup d’œil général pour admirer la qualité de la composition, on est surpris par la prouesse graphique : il utilise la même teinte que son fond pour souligner des éléments particuliers. Il s’agit parfois de la totalité du tableau, souvent de la carnation du modèle, parfois des éléments de décors, des ongles ou du fard des paupières...

Berthet compose ainsi certaines parties du tableau "à l’envers", une technique qui l’amuse et lui semble naturelle, comme il l’explique ci-dessous, mais qui n’est pas évidente à mettre en œuvre, surtout lorsqu’on possède une ligne aussi claire que la sienne !

Ladies, par Berthet (Dupuis)

« C’est une technique que j’aime beaucoup, nous expliquait précédemment Philippe Berthet, Utiliser la couleur du papier en le laissant apparaître à certains endroits. Car la couleur du fond influe aussi sur la thématique. Par exemple, le papier en fond bleu me donne la direction d’une atmosphère tamisée, le rouge est plus violent. Le carton brut peut donner la couleur chair du personnage féminin tout en donnant de l’épaisseur grâce à son grain ; il suffit alors d’habiller le personnage pour la faire ressortir. »

Qu’il s’agisse d’un crayonné, d’une peinture très travaillée ou d’une œuvre plus légère, le style de Berthet inspire le chic et le glamour. Il joue sur les lignes, les courbes, les couleurs et les pointillés. La qualité des scans et de l’impression vous permet d’admirer chaque trait, de voir ressortir le grain du carton. Chaque œuvre possède d’ailleurs son propre titre, qui sont autant d’invitation au voyage. Un superbe livre pour un auteur trop rare dans ce type de publication : à ne surtout pas rater.

L’un des nombreux exemples d’utilisation du "fond" pour la forme
Ladies, par Berthet (Dupuis)

Le luxe made in « Aire Libre »

Nous en parlions en introduction, Dupuis s’est glissé dans la porte ouverte par Marsu Productions pour s’essayer aux tirages de luxe grand format, plus communément appelés « Tirages de tête ». Bien décidées à concurrencer les éditeurs spécialisés dans le domaine comme Khani ou BD Must, d’autres grandes maisons d’éditions se sont d’ailleurs aventurées sur la piste de ces tirages limités, signés et en grand format des références de leurs catalogues respectifs : Dargaud avec Le Chat du Rabbin ; Glénat avec Wika (Ledroit) et parmi d’autres la somptueuse édition limitée et signée de l’anthologie consacrée à Manara.

Dupuis a décidé d’aller un cran plus loin, en sortant de la niche habituelle des best-sellers (Franquin en ce qui les concerne) pour publier d’autres tirages de luxes, issus de leur collection Aire Libre. Le célèbre label de Dupuis réalise pourtant déjà un tirage spécial pour chacune de ses sorties depuis plusieurs années : une édition limitée à 777 exemplaires, enrichie d’une jaquette et d’un frontispice signée par les auteurs. Mais cette édition de luxe (qualifiée d’« unique ») s’en distingue nettement !

Tout d’abord par son format de 355 x 255 mm, certes pas aussi impressionnant que les tirages de têtes comme les publient les maisons spécialisées, mais qui permet malgré tout de pouvoir pleinement profiter du dessin de l’auteur. Et c’est justement bien de cela qu’il s’agit, car cette édition de luxe lancée par Aire Libre ne publie que des versions en noir et blanc de ses titres-phares, c’est-à-dire des scans réalisés de chaque planche avant leur mise en couleurs. Dans la continuité de leur contenu, les couvertures de ces ouvrages sont d’ailleurs en noir et blanc, et bénéficient d’un dos toilé gris.

Les trois premiers à en bénéficier travaillent avec des techniques très différentes ! D’un côté, Jean-Claude Servais démontre tout son talent au crayon dans Le Fils de l’Ours : hachures, ombres, croisillons, chaque coup de crayon est perceptible, ce qui renforce toute la sensibilité apportée au récit. Ce tirage limité à 999 exemplaires est complété par un tiré à part inédit, ainsi qu’un dossier complémentaire en fin d’ouvrage.

Le tiré à part.
(c) S. Cuzor.

Second album : Cinq Branches de coton noir, où Steve Cuzor laisse éclater toute la force et la puissance de son encrage. Certes, Aire Libre avait déjà publié une version noire et blanche de cet album en avant-première de sa sortie, mais cette édition (en plus petit format) de mille exemplaires a été très rapidement épuisée et reste furieusement recherchée. De plus, ce nouvel ouvrage comprend un cahier graphique complémentaire présentant sept grandes illustrations double-pages. Et bien entendu, toujours un tiré à part signé par les auteurs justifiant le tirage de 499 exemplaires.

L’une des illustrations complémentaires à l’album
Cinq Branches de coton noir

Troisième album à inaugurer cette nouvelle collection, et troisième technique présentée ! Car c’est en numérique que Cyril Pedrosa a réalisé la première partie de sa saga co-écrite avec Roxanne Moreil. Il s’agit cette fois des impressions numériques des fichiers avant leur mise en couleurs. Cet ouvrage dont la dimension diffère le plus de l’édition courante permet une nouvelle fois de s’approcher du trait de l’auteur.

L’âge d’or

Avec ces trois albums proposés respectivement à 45 €, 85 € et 119 €, Dupuis franchit un cap symbolique et s’impose sur le terrain du tirage de luxe. Forte d’un prix moindre que les tirages de têtes traditionnels, la maison de Marcinelle cherche à se démarquer dans un secteur intermédiaire entre ces derniers et les albums. Nul doute que les autres maisons d’édition vont leur emboîter le pas, car le secteur du beau livre a actuellement le vent en poupe,

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Sur le même sujet, lire Dupuis ou la passion des fac-similés

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- Seaside sur BD Fugue, FNAC, Amazon.
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- L’âge d’or sur BD Fugue, FNAC, Amazon.

Tous les visuels sont : Dupuis.

 
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2 Messages :
  • Dupuis mise sur les livres d’art et les tirages de luxe
    27 janvier 18:28, par Marc BERTRAND

    En ce qui concerne les tirages de luxe Aire Libre, les trois titres évoqués ici ne sont pas les 3 premiers de la collection. En effet, les 2 premiers titres, "Le coup de Prague" et "Le chalet bleu" étaient parus fin 2018.
    La collection des tirages de luxe Aire Libre en n&b avec dos toilé gris comporte actuellement 5 titres :
    - Le chalet bleu
    - Le coup de Prague
    - Cinq branches de coton noir
    - Le fils de l’ours
    - L’âge d’or (1)

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    • Répondu par Gilbert le 28 janvier à  21:29 :

      Lors de l’annonce du lancement de la collection "Champaka Brussels", il avait été évoqué l’édition d’un volume consacré à Victor Hubinon.
      Or, depuis, plus personne n’en parle ;
      Est-ce abandonné ou remis à plus tard ?
      Cordialement..

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