E. Schréder : "Tout alcoolique éprouve le besoin de se raconter ailleurs que dans le cadre d’une thérapie"

22 février 2008 1 commentaire
  • {{Étienne Schréder}} nous raconte les quatre années les plus sombres de sa vie, celles où, rongé par l’alcool, il s’est marginalisé et a rejoint la rue. Une période sombre qu’il dévoile avec sincérité et pudeur dans [{Amères Saisons}->art6216]. Rencontre avec un auteur sensible, entier et touchant.

Pourquoi avez-vous souhaité raconter votre histoire ? N’avez-vous pas eu certaines appréhensions de mettre en avant cet épisode terrible de votre vie ?

Évidemment. J’ai longtemps hésité sur la pertinence d’un tel récit, douté quant à sa forme : la fiction, la métaphore, ou même l’humour ? Cette réflexion a duré une quinzaine d’années. Je l’ai mise à profit pour apprendre mon métier de raconteur d’histoires en images.
Pourquoi l’ai-je fait ? Je pense que tout alcoolique éprouve un jour le besoin de se raconter ailleurs que dans le cadre d’une thérapie ou d’un groupe de parole. Et puis, un peu cyniquement, je tenais là un bon scénario, vrai, nécessaire, pour moi en tout cas. Et qui sait, utile à d’autres ?
Enfin, quelques amis se sont évertués à me convaincre de l’urgence d’un tel projet. Voyez la belle préface dont François Schuiten m’a fait cadeau, elle est extraordinairement juste et répond fort bien à votre question.

E. Schréder : "Tout alcoolique éprouve le besoin de se raconter ailleurs que dans le cadre d'une thérapie"L’une des démarches les plus importantes dans le traitement contre l’alcoolisme est de reconnaître sa maladie. L’avouer au monde entier comme vous le faites à travers ce livre, n’est-ce pas une manière de tourner la page ?

« Au monde entier » est certainement exagéré. Et « avouer » n’est pas exactement le mot. Je n’ai pas conscience de me livrer à des aveux publics, je pense juste combler les vides de mon image. Pendant mes premières années de pratique en tant que dessinateur, je ne parlais pas de mon alcoolisme. Je ne voulais pas que mon travail soit jugé à l’aune de ce passé peu glorieux. Il eut été trop facile de me valoriser en signalant d’où je venais. Amères Saisons est une manière de rétablir une image morcelée. Je ne tourne pas la page : même si je ne bois plus, je suis toujours malade alcoolique. Après l’avoir reconnu, l’oublier serait ma pire erreur.

Vous portez un regard lucide sur votre perdition, votre égarement. Mais n’éprouvez-vous pas une certaine nostalgie sur la solidarité de la rue ?

Je ne crains pas d’affirmer que la solidarité de la rue est une fiction. « La misère n’est pas partageuse » comme l’écrivait Patrick Declerck dans Les Naufragés, un livre que je recommande à tout ceux qui s’intéressent à la question. Il y a une forme de romantisme dans Amères Saisons. Bande dessinée oblige, j’ai sciemment choisi de raconter quatre années de ma vie durant lesquelles l’alcool peut sembler une aventure de grand chemin. Mais la réalité dépasse encore ce que j’ai pu raconter et envers quoi je n’éprouve pas la moindre nostalgie. Heureusement ! Je suis étonné que le contraire puisse transparaître. Le côté positif de ces amères saisons, de cette période, c’est que j’en suis sorti non seulement vivant, mais prêt à vivre autrement.

Extrait de "Amères Saisons"
(c) Schréder, Casterman

Votre cellule familiale est assez peu abordée. Je pense à la mère de vos enfants et à ces derniers. Pourquoi ?

Par pudeur tout simplement. Mais j’ai aussi consacré beaucoup de temps à réfléchir sur l’autobiographie en tant que telle, sur la pertinence et les limites de ce genre de récit. Outre les questions liées à la sincérité et au souvenir, le piège le plus fréquent est celui de la biographie de l’entourage. En effet, beaucoup d’auteurs se contentent de raconter leurs rencontres. Ils se dissimulent en dressant ainsi le portrait des personnages qui ont traversé leur existence. Cela reste des histoires vécues, mais ce n’est plus l’histoire de l’auteur. De plus, impliquer ses proches dans un récit de vie est une démarche à laquelle je me suis refusé. Mes enfants sont les victimes innocentes de toute cette affaire. S’ils veulent rétablir leur vérité, cela leur appartient. Les quatre années d’Amères saisons sont des années de solitude quasi absolue.

Vous vous dites un peu dépassé par l’accueil qu’a provoqué ce livre. Comment expliquez-vous cela, alors que vos précédents livres ont été accueillis avec une certaine discrétion ?

C’est vrai que jusqu’ici, je jouissais d’un timide succès d’estime, qui d’ailleurs suffisait amplement à ma satisfaction. J’espérais la même chose pour Amères Saisons, mais un peu plus de visibilité tout de même. Que je me sente parfois dépassé, voire perturbé, par l’accueil réservé à mon travail me semble donc très normal, et je serais fort vaniteux de m’en plaindre. Comment expliquer cela ? C’est à vous, lecteur, de répondre.

Extrait de "Amères Saisons"
(c) Schréder, Casterman

Nous écrivions que certains passages sont parfois récurrents dans votre livre…

Je savais que cette histoire ne serait qu’une suite de répétitions. Le sujet le demande. Qu’est-ce que l’alcoolisme ? C’est boire, boire, boire et encore boire ! L’enjeu était d’essayer de ne pas lasser le lecteur avec cette récurrence, tout en exprimant le côté répétitif. C’était, en quelque sorte, la quadrature du cercle (rires). Si je gommais cet aspect répétitif, je mentais. Mais d’un autre côté, je risquais de réaliser une histoire ennuyeuse à lire. Ce n’était pas dans mes intentions…
Je me suis interrogé pendant quinze ans sur la pertinence de raconter mon histoire, et aussi sur la forme que prendrait ce récit. Je voulais que cette histoire soit une vraie BD, avec un début, un milieu et une fin. Et j’oserai même dire, avec un certain suspense. Le lecteur devait percevoir la sincérité du propos, et s’intéresser au personnage. Il me fallait trouver l’approche la plus juste pour intéresser le lecteur non averti au problème de l’alcoolisme.

La réalisation de ce livre vous a pris deux ans. Comment les avez-vous vécus ?

Je vous ai parlé de mes hésitations et de mes doutes quant à la création de ce livre. J’ai mis des années à m’y mettre. François Schuiten a vu que je ne sortais pas de mes atermoiements. Il m’a soufflé l’idée d’écrire mon histoire sous la forme d’une nouvelle plus ou moins construite…

Une sorte de journal intime rédigé à posteriori.

Oui. Sans effet de style car il n’était pas destiné à être lu par beaucoup de monde. Je l’ai rédigé en un mois et demi, durant l’été 2004. Je n’ai pas eu de blocage, pas d’état d’âme. Le découpage en chapitre s’est imposé de lui-même. Je suis sorti de cette expérience en étant confiant.
Après, j’ai abordé la question graphique. J’ai dessiné une quinzaine de pages que j’ai adressées à un service de la Communauté Française de Belgique. Ce genre de livre n’est pas rentable à faire pour un éditeur sans aide extérieure. Une fois que la bourse a été obtenue et que les contrats ont été signés, je les ai recommencées plusieurs fois. Je n’arrivais pas à trouver la narration la plus juste pour cette histoire. Lorsque je suis parvenu à un résultat qui me convenait, les planches ont défilé. Je pensais avoir des blocages à certains endroits du récit. Mais ils ne sont pas arrivés là où je les attendais. Ce que je dessinais ne provoquait aucun sentiment particulier. C’était comme si je dessinais l’histoire d’un autre. Mais au détour des planches, d’autres souvenirs sont revenus. Ces éléments qui ne se retrouvent pas dans Amères Saisons m’ont bloqué. C’était inattendu. J’ai commencé un journal pour noter ces souvenirs et mes sentiments, mais je n’ai pas tenu le rythme bien longtemps…

Extrait de "Amères Saisons"
(c) Schréder, Casterman

Quel accompagnement éditorial avez-vous eu ? J’imagine qu’un éditeur ne suit pas un tel projet comme une fiction…

J’ai eu la chance d’être très bien accompagné par deux éditeurs successifs. Benoît Peeters qui a défendu le projet pour qu’il soit publié dans la collection Écritures de Casterman. Puis, par Nadia Gibert. Ce fut une découverte ! J’avais publié dans (À Suivre) et c’est l’une des seules personnes de ce journal qui travaille encore chez Casterman. À l’époque, à la fin des années ’80, je lui avais proposé un récit qui traitait de manière fictionnelle de l’alcoolisme. Elle me l’avait refusé directement, sans aucune explication.
Elle a lu les trois premiers chapitres de Amères Saisons devant moi pour la première fois. J’ai scruté ses réactions pendant quinze minutes alors qu’elle tournait les pages. À la fin de la lecture, elle m’a dit : « J’ai bien fait de refuser ton précédent projet ! ». Elle s’en souvenait ! (Rires). C’est la seule remarque éditoriale qu’elle ne m’ait jamais faite. Mis à part le choix de la couverture, où je me suis aperçu, après la publication du livre, qu’elle avait raison. Je ne voulais pas que mon visage apparaisse sur la couverture. C’était un a priori ridicule. Une erreur !

Votre style graphique est plus enlevé que celui de vos précédentes productions…

Faussement enlevé ! Pour cet album, je ne voulais pas réaliser des décors sophistiqué. Ce n’était pas le propos. Ce livre a été fait avec l’énergie du moment. Je m’efforçais d’aller vite. Une page devait être terminée tous les jours. C’était important ! Cela me permettait d’avancer et de privilégier une forme d’instinct. Et puis, constamment, j’essayais de me remettre dans l’état d’esprit que j’avais à l’époque. Ce n’était pas très sain, pas très courant.

Ce livre n’appelle-t-il pas une suite ? Vous pourriez raconter votre combat quotidien après ce dernier verre…

Peut-être, mais je rentrerais dans une autre difficulté. Je suis un grand lecteur d’autobiographies et de biographies. J’ai remarqué une sorte de constante dans ces livres, du moins pour l’autobiographie. Le propos de l’auteur opère un glissement : Il aborde dans un premier temps les choses qu’il a faites puis il bifurque pour parler des gens qui l’ont fait progresser. Ces livres « autobiographiques » finissent vite par raconter une vie AVEC les autres.
Si je devais raconter mon combat ordinaire depuis ce dernier verre jusqu’à aujourd’hui, je vais fatalement glisser vers toutes ces rencontres qui m’ont permis d’avancer, de progresser, de changer de vie, de quitter cet emploi de bureau pour devenir auteur de BD, etc. Je serais donc amené à parler de l’importance qu’ont eu pour moi Bernard Yslaire, François Schuiten, Benoît Peeters, etc. Ils étaient des jalons de mon évolution. Et mon autobiographie éventuelle qui évoquerait ces années se résumerait à : « Ma vie à côté de… »

Etienne Schréder
Photo (c) DR.

Ce déclic ne serait il pas intéressant à raconter ? Vos études de BD ne marquaient-elles pas votre réinsertion dans la société ?

Mais j’étais déjà réinséré à ce moment-là. Les cours de bandes dessinées n’étaient, au début, qu’un hobby bon marché pour occuper mes heures de temps libre. Je savais que le temps que j’y consacrerais ne se limiterait pas aux deux ou trois heures passées en atelier. J’étais forcé de travailler chez moi sur des planches, sur des exercices. J’avais besoin de strucutrer mon temps. J’ai même failli abandonner les cours à la mort d’un professeur. Mais heureusement, Alain Goffin a repris cet atelier, et m’a permis de découvrir la BD issue de Saint-Luc. Celle-ci m’intéressait beaucoup plus que les aventures de Cubitus (Rires).

Pourquoi en avoir fait votre profession ?

C’est venu progressivement. Mais c’était une solide prise de risque. Après ce dernier verre, j’ai été engagé dans une entreprise de logements sociaux. J’ai commencé en bas de l’échelle, pour terminer comme cadre attaché à la direction. La BD était ma danseuse. Mais je voulais changer de vie. J’avais quarante ans, et si j’étais resté dans ce cadre bureaucratique, j’aurais répété les erreurs du passé. Et à un moment, j’aurais forcément recommencé à boire. Et c’est à cette époque-là que des gens comme François Schuiten ont pris toute leur importance. Ils ne le savaient pas à l’époque. Mais ils ont été le jalon d’une reconversion qui m’était indispensable…

(par Nicolas Anspach)

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- Amères Saisons
- Ecce Homo (par Dubois & Schréder)

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