EXCLUSIF : Sébastien Gnaedig parle de Futuropolis

30 janvier 2005 0 commentaire
  • Directeur de collection fort apprécié par les auteurs qu'il accompagne, Sébastien Gnaedig a donné une nouvelle impulsion -sous la houlette de Claude Gendrot- au catalogue Dupuis en créant les collections {Expresso} & {Empreintes}. Il étonne tout le monde en [rejoignant Futuropolis->1722], le label parisien relancé par Gallimard et Soleil. Etienne Robial, le fondateur de Futuro ne cautionne pas cette renaissance. Il l'a fait savoir dans [nos colonnes->2092]. Sébastien Gnaedig lui répond dans une interview exclusive à ActuaBD.com. Il nous parle de ses projets.

Comment percevez-vous cette polémique autour de la « renaissance » de Futuropolis ?

Cela m’attriste. J’ai beaucoup d’admiration pour Etienne Robial. Il a réussi à diriger un label de qualité pendant une vingtaine d’années avec une philosophie éditoriale en phase avec son époque. Depuis lors, le marché a évolué. Gallimard a repris cette maison au moment où sa santé financière périclitait, ceci avec une réelle conviction à un moment où on assistait, au milieu des années 80, à un retour au classicisme dans la bande dessinée et où la ligne éditoriale tracée par Etienne Robial était éloignée de cette tendance. Ils ont travaillé ensemble entre 1987 et 1994, puis Etienne Robial a souhaité arrêter pour des raisons personnelles.

La maison d’édition s’est faite fort discrète après son départ...

Le départ d’Etienne Robial a évidemment créé un vide et il a fallu un peu de temps et différentes étapes pour relancer l’activité.

Futuropolis a quand même publié deux albums en 2000 (La Boîte Noire et La Débauche)

En 1997, Didier Platteau (ancien directeur de Casterman), est venu proposer de relancer Futuropolis. Malheureusement, la rencontre n’a finalement pas été concluante. Il en est resté deux albums et deux rééditions d’œuvres de Tardi. En revanche, cette tentative a confirmé l’envie des éditions Gallimard de relancer ce label, jusqu’à la rencontre avec Mourad Boudjellal.

Futuropolis renaît donc de ses cendres en 2004...

Effectivement. La proposition de Mourad Boudjellal (le fondateur et propriétaire de Soleil) est différente, car il n’a jamais proposé de racheter le fond historique ou la marque, mais bien de réaliser une véritable communauté de biens pour la développer et la relancer. Il apporte ainsi une partie du financement et surtout une véritable structure de diffusion : la société DelSol qu’il a fondée avec Guy Delcourt. Cette proposition a séduit Antoine Gallimard.

Ce projet éditorial séduira-t-il les auteurs ?

Oui. Ils sont de plus en plus soucieux de l’environnement dans lequel ils vont être publiés. Mais aussi par l’accompagnement (humain, promotionnel, etc) dont ils vont bénéficier. Il doit y avoir une véritable osmose entre leurs livres et la collection qui les abrite.
Par exemple, Blutch préparait un nouveau projet, C’était le Bonheur. Il la destinait à la collection Expresso des éditions Dupuis. Blutch souhaitait travailler avec moi au prix de différents sacrifices (dont la pagination). Plusieurs albums de quarante-six planches devaient voir le jour dans la collection Expresso. Pourtant Blutch se sentait prisonnier de ce format pour ce type d’histoire. C’est pourquoi, C’était le Bonheur intégrera Futuropolis et devrait faire deux cents planches en noir & blanc. Le projet a, dans sa forme, complètement changé d’aspect, mais est plus proche de ce que voulait l’auteur.

Vous abordez la relation de confiance entre un auteur et son directeur de collection.

Exactement. Mais un projet qui est accepté par un éditeur ne l’est pas forcément chez un autre ! Il m’arrive fréquemment de refuser des projets d’auteurs que j’admire, ou talentueux, ou qui sont reconnus par le grand public.
J’ai besoin d’être convaincu par une histoire et un graphisme. Je peux parler avec un auteur des heures entières pour mieux comprendre son récit car in fine, je devrai le défendre moi aussi devant d’autres acteurs du métier : les commerciaux, les librairies, la presse, etc. Si je ne suis pas convaincu, qui va l’être ?

Si l’on veut accompagner dignement la création d’un livre, il faut qu’il soit pertinent. Mon métier demande énormément d’investissement humain et surtout d’être convaincu par chacun des livres que l’on suit. Je suis fier de tous les livres que j’ai accompagnés, y compris ceux qui n’ont pas reçu un bon accueil du public ou de la presse.

Quand est-on venu vous parler de ce projet pour la première fois ?

Quelques semaines avant le rachat des éditions Dupuis par le groupe Média-Participations, à oi, comme à Didier Gonord. Etienne Robial était graphiste et a réalisé la maquette de nombreux journaux -Métal Hurlant, (A Suivre), etc. Il avait donné une identité graphique très forte à Futuropolis. Il fallait qu’on la retrouve dans le nouveau Futuropolis. J’ai travaillé avec Didier aux Humanos, puis chez Dupuis. Je savais qu’il serait capable d’insuffler de l’énergie à ce label.

Je me suis ensuite tourné vers les auteurs qui me sont les plus proches. Je leur ai exposé le projet éditorial de ce nouveau Futuropolis. D’une manière générale, ils se sont montrés intéressés par cette plateforme car elle concrétise beaucoup de réflexions que nous avons eues ensemble sur la forme des livres.

Soleil et les éditions Gallimard ont créé la société Gallisol qui commercialisera les titres de Futuropolis. Quelle en sera la structure ?

Elle emploiera à moyen terme quatre personnes qui géreront les relations avec les auteurs, le graphisme, la presse, etc. L’un des co-gérants de Gallisol n’est autre que Patrice Margotin, le directeur marketing de Gallimard. Son équipe a une grande expérience dans l’art de vendre un livre ou un auteur. Il sera donc un partenaire privilégié pour défendre le type de BD que nous voulons publier. Nous avons pris le pari d’avoir une petite structure, et de bénéficier de certains des services de nos sociétés mères. Je parlais tout à l’heure de Delsol pour la diffusion. La comptabilité et les aspects juridiques seront gérés par Gallimard. Une très grande partie de l’argent investi servira donc à la rétribution des auteurs, à leur accompagnement et à la fabrication des livres.

Nous voulons éditer des bandes dessinées d’auteur, avec un programme de vingt-cinq titres par an, sans collection. C’est un véritable défi !

EXCLUSIF : Sébastien Gnaedig parle de Futuropolis
Après la guerre

Après la Guerre (de Brunschwig, Leroux & Martin) sera pourtant une série. Elle intégrera Futuropolis...

Des formats spécifiques et différents de ce qui s’est vu jusqu’à présent accueilleront les projets. Cette perception du livre est d’ailleurs fidèle au concept initial de Futuropolis... Didier Gonord et moi-même définissons actuellement six formats qui abriteront ces histoires. Ces dimensions seront adaptées au marché de la bande dessinée sans, toutefois, se rapprocher de la notion du « livre-objet ».

Quelles seront leurs formes ?

C’est encore un peu tôt pour vous en parler. L’éventail de celles-ci se rapprochera plus des petites dimensions que des grandes.

Revenons à ces séries qui n’intégreront donc pas les collections.

Elles rejoindront l’un de ces six formats spécifiques. Luc Brunschwig est un formidable apporteur de projets. Il sera le directeur de collection de ces séries, sous ma responsabilité, au sein de Futuropolis, et accompagnera certains auteurs.

Quels seront les temps forts pour Futuropolis en 2005 ?

D’une part, nous venons d’effectuer un travail très important qui consiste en une remise en place du fond historique. Nous avons sélectionné 80 titres qui sont repris dans un catalogue, disponible pour le public. Bien sûr, certains « titres fondateurs » n’y sont pas car les droits avaient été rendus aux auteurs ou bien parce que nous n’avons quasiment plus de stock. Ce catalogue est important, car il remet en valeur le parcours de Futuropolis et montre l‘importance des années Robial dans son contexte.

Nous y retrouvons les titres de Jean-Claude Denis, Baudoin, Baru, Cestac, Tardi, les Futuro-Gallimard (les romans illustrés), etc. Quelques titres de la collection Copyright sont également intégrés à ce catalogue : Batman, Zig & Puce, ou le Zorro d’Alex Toth. Le bédéphile pourra également découvrir des auteurs plus confidentiels mais qui ont leur importance dans le catalogue Futuropolis (Petit-Roulet, ou Schlingo).

Nous éditons également un bon de commande des titres disponibles, même en petite quantité. Les libraires peuvent donc commander à nouveau des titres de Prince Vaillant ou Terry & les Pirates...

Quid des nouveautés ?

Nous publierons cinq titres entre septembre et décembre. J’emploie souvent la phrase suivante pour définir le « Futuropolis d’aujourd’hui » : « Je garde l’esprit, pas la lettre ». En fait, je développe une politique d’auteur, mais adaptée au marché actuel. Avec une différence très importante par rapport à l’ancienne maison d’édition : les auteurs seront correctement payés ! Il me semble évident qu’un éditeur, appartenant à deux acteurs importants du monde de l’édition, doit payer décemment ses auteurs. Etienne Robial n’en avait malheureusement pas souvent les moyens.

Faut-il en conclure que vous serez une maison d’édition « indépendante », à l’instar de l’Association ou d’autres ?

A mi-chemin entre eux et les grands éditeurs. L’Association a été créée par des auteurs qui ne pouvaient pas placer leurs œuvres chez les éditeurs « confirmés ». Ces maisons existent et ont largement contribué à renforcer l’image positive de la bande dessinée. Certains titres de ces maisons indépendantes sont de vrais succès (Persépolis, par exemple).

Futuropolis se place entre ces « petits éditeurs » et les « grands ». J’ai obtenu la possibilité d’avoir une politique d’auteur, tout en ayant des moyens de grand éditeur. C’est une originalité dans le marché actuel, et c’est un pari !

Le Sourire du Clown

Concrètement, quels seront les titres qui paraîtront en 2005 ?

Je vous parlais plus haut de C’était le Bonheur, réalisé par Blutch. De Crecy signera Période Glaciaire, un livre réalisé en coédition avec le Musée du Louvre. Le Musée souhaitait que des auteurs de bande dessinée portent un regard sur leurs collections, à l’instar de ce qu’ils réalisent actuellement avec des artistes contemporains, et ce, à travers une histoire originale. Nicolas De Crecy la réalise actuellement avec brio. Après lui, trois autres auteurs devraient également réaliser des albums sur ce thème... Rabaté fera son retour chez Futuropolis avec Les petits ruisseaux. Hirn & Brunschwig signeront la première partie du Sourire du Clown et enfin Yslaire nous rejoint avec Le Ciel au-dessus de Bruxelles !

Vous avez noué des liens étroits avec cet auteur.

Le XXe Ciel avait mal commencé, mais méritait d’aller jusqu’au dernier album. Le sujet était ambitieux et intense. J’ai suivi l’élaboration de ce récit, dans l’ombre, jusqu’aux deux derniers tomes. Nous avons logiquement noué des liens très forts. Bernard est un homme intéressant, touchant et passionné ! Il souhaite développer des projets d’auteur en parallèle à Sambre. Certains de ses projets auront d’ailleurs des liens avec sa série principale.

Futuropolis va-t-il se cantonner au noir & blanc ?

Non. Il y aura des albums en couleur. Il faudra trouver un financement adapté à chaque projet, tout en privilégiant l’ensemble de la collection. En tant que directeur éditorial de Futuropolis, je suis responsable des budgets aussi bien pour les paiements des auteurs, que pour les frais de fonctionnement ou de l’impression des livres. Les anciens et nouveaux auteurs de Futuropolis m’auront comme interlocuteur.

Et tout cela pour cinq albums en 2005, et le quintuple l’année d’après.

Exactement. Je connais déjà les deux tiers de notre programme pour 2006.

Et les romans illustrés ?

L’idée m’intéresse mais je n’ai pas encore trouvé la forme pour présenter au mieux le travail de l’écrivain et celui du dessinateur.

Des jeunes auteurs seront-ils publiés chez Futuropolis ?

Bien sûr. Futuropolis a toujours publié des jeunes auteurs.

L’intérêt de Soleil, dans ce projet, n’est-il pas d’y investir de l’argent en réduisant son risque, notamment en partageant la facture avec Gallimard ?

Je ne pense pas. Mourad Boudjellal a développé un catalogue de bande dessinée populaire. On ne peut que constater qu’il a plutôt bien réussi dans son domaine. La bande dessinée d’auteur l’intéresse également. Mais il s’est rendu compte que le catalogue Soleil n’était pas à même de publier ce type de création. Il ne bénéficie pas d’une certaine image pour éditer des oeuvres d’auteurs. Ceux qui signaient de telles bandes dessinées étaient donc en marge de son catalogue. Ce déséquilibre n’était ni bon pour Soleil, ni pour ses auteurs. Même si cela ne se perçoit pas dans son travail, Mourad est sensible à la bande dessinée d’auteur : Farid, le propre frère de Mourad, était l’un des piliers de Futuropolis. Il est certain que Futuropolis offre la possibilité à Mourad de changer son image d’éditeur populaire. Antoine Gallimard, de son côté, y voit la possibilité de développer un label qui était en jachère.

Quel est précisément votre rôle ?

Je suis décisionnaire des projets. Je les montre bien évidement à l’une et à l’autre des parties. Il est normal qu’elles soient au courant des oeuvres que Futuropolis va publier puisqu’elles financent Gallisol. Mais j’ai carte blanche.

Pour l’anecdote, Mourrad est intervenu une seule fois dans la politique éditoriale de Futuro. Il m’a demandé si j’étais intéressé de publier son frère, Farid Boudjellal. J’ai accepté bien évidement, car l’œuvre de Farid est en symbiose avec ce que nous faisons.

Etienne Robial a écrit dans nos pages que vous êtes sans doute un très bon directeur de collection mais pas un véritable éditeur.

Je me sens en dehors de ce débat. J’ai une proposition de Gallimard pour relancer Futuropolis. Un éditeur se doit d’exploiter et d’enrichir ses labels, ne fut-ce que par rapport aux auteurs qui lui ont accordé leur confiance. Ils attendent légitimement que ces albums soient exploités, vendus et lus. Bien sûr, certains d’entre eux ont fait une croix sur Futuropolis. Mais beaucoup de titres de cette maison ont participé au développement de la bande dessinée et sont toujours pertinents, ne fut-ce que parce qu’il est intéressant de découvrir les oeuvres de jeunesse d’auteurs aujourd’hui confirmés. Vous savez, Gallimard avait racheté La Pléiade à son concepteur. Sa philosophie éditoriale a évolué et La Pléiade reste malgré cela un label de référence. De toute façon, c’est l’essence même de l’édition et des collections d’évoluer avec le temps, qu’elles soient reprises ou non.

Toutes les maisons de bande dessinée ont été rachetées, à part Delcourt, Glénat ou Soleil. Prenons le cas des Humanoïdes Associés pour lesquels j’ai travaillé : quelle est la véritable identité des humanos ? Est-ce la création de Métal Hurlant (avec Moebius, Druillet, Dionnet & Farkas), la période plus "rock ‘n roll" (avec Dionnet, Manœuvre), la période plus "aventure" (avec Fromental), ou celle de Giger avec l’arrivée d’une partie du catalogue Dargaud ? Qui peut le dire ?

Une chose est certaine : nous voulons publier les nouveaux albums Futuropolis avec le même degré d’exigence que celui qui animait Etienne Robial à l’époque.

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Les projets peuvent être envoyés à l’adresse suivante :

Futuropolis
A l’attention de Sébastien Gnaedig
25 Rue Titon
75011 Paris
France

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