Éclats et Cicatrices - de 1939 à 1946 aux Pays-Bas : un homme ordinaire dans des temps peu ordinaires

20 août 2020 0
  • La guerre est finie… Victor se recueille sur la tombe de son ami Chris, tué au tout début de cette tuerie internationale. Et il retrouve Esther, la jeune fille dont il était amoureux et dont il n’a plus eu de nouvelles pendant toute la durée du conflit.

Voilà le point de départ de ce diptyque qui aborde une partie de la guerre 1940/45 que nous connaissons peu, en France comme en Belgique : ce qu’elle fut aux Pays-Bas dont la neutralité, comme celle de la Belgique, fut bafouée par l’occupant allemand.

Ce point de départ, c’est aussi le dialogue qui s’installe entre Victor et Esther, et l’obligation dans laquelle ils se trouvent, tous les deux, de plonger dans leur mémoire, dans les silences que cette mémoire leur impose, et, ce faisant, dans les méandres d’une grande Histoire dont ils ne furent que des figurants.

Éclats et Cicatrices - de 1939 à 1946 aux Pays-Bas : un homme ordinaire dans des temps peu ordinaires

Dans un style extrêmement épuré, que j’ai presque envie d’appeler « hyper-ligne-claire », Erik De Graaf ne s’intéresse d’ailleurs pas à cette Histoire officielle, celle des combats, des défaites et des victoires. C’est au travers de la vie d’un petit village, d’abord et finalement, qu’il va nous raconter la guerre.

Pas la sienne, mais celle de ses parents, de ses grands-parents, celle des générations qui ont dû choisir entre agir ou ne pas agir, entre la révolte et l’envie de rester les bras croisés, entre l’amitié et la trahison, entre la résistance et la collaboration. Ces générations d’êtres humains qui, tout simplement, aux Pays-Bas comme partout en Europe, n’ont en fait réagi, le plus souvent, qu’en réponse au primaire instinct de survie.

Ces deux livres, qui couvrent sept ans d’existence de Victor, boulanger se faisant résistant, et d’Esther, Juive réfugiée qui a vu toute sa famille se faire exterminer par les nazis, ces deux livres ont une narration très particulière, faite d’incessants retours en arrière, à des époques différentes de la vie des deux personnages axiaux.

C’est un récit construit autour de la mémoire, une de ces réalités humaines qui est pratiquement toujours insaisissable. La mémoire est un sentiment diffus, qui n’a que peu de rapports avec la raison. Et c’est pour cela, sans aucun doute, que la construction de ce diptyque se révèle parfois confuse, obligeant le lecteur à accepter que les personnages qu’il a en face de lui n’aient pas envie de tout lui dire. Et certainement pas de manière uniquement chronologique…

Des livres consacrés à la Deuxième Guerre mondiale, il y en a eu… Des livres consacrés à la Shoah, il y en a eu aussi… Des livres consacrés à ces deux vérités à ne pas oublier, et le faire en tenant compte d’autre chose que des seuls faits historiques, il y en a eu aussi… Moins, mais il y en a eu, et on peut penser à la belle réussite des « Enfants de la Résistance ».
Mais des livres comme ceux-ci, j’avoue ne pas en avoir vraiment vu !

Graphiquement, déjà, on est dans un univers extrêmement personnel. Le dessin de De Graaf a le besoin intrinsèque de montrer, d’exprimer les sentiments, les sensations, les impressions. Mais comme ce dessin évite tout ce qui pourrait être spectaculaire, c’est en jouant avec les yeux et les bouches de ses personnages que l’auteur réussit à créer une palette expressive inattendue et très réussie.

Au niveau du contenu, ensuite, ces deux livres n’ont rien d’un pamphlet, d’une œuvre « engagée ». Certes, ils abordent le thème de la « solution finale » du nazisme vis-à-vis des Juifs, mais ils ne le font pas de manière frontale, de manière centrale, que du contraire ! Avec l’alibi d’une fiction, De Graaf s’attache d’abord et avant tout au vécu. Le sort des Juifs est moins le sujet de ce livre que la personne d’Esther, ses failles, ses colères, ses remords, son amour… Et c’est par là, je pense, que ce diptyque se distancie vraiment de tout ce qui a déjà été écrit et dessiné sur cette époque encore si proche et que d’aucuns cherchent de plus en plus à imiter…

Ce livre est un livre de mémoire, au sens premier, charnel ai-je envie de dire, du terme. Les souvenirs y nourrissent les interrogations et les regrets, toute mémoire est aussi une forme d’oubli, la religion est un refuge parfois, une faiblesse souvent, l’amitié et l’amour sans cesse esquissés finissent par devenir les points d’orgue du récit en un dernier dessin d’une belle émotion.

C’est vrai que, de par sa conception même, ce double livre, fort de dialogues de toutes sortes, peut semble d’accès difficile. Il y a un côté, il faut le reconnaître, bizarrement répétitif dans les échanges de mots, donc de souvenirs, entre Esther et Victor. Il y a un côté puzzle qui, à certains moments, peut paraître rébarbatif. Mais, en même temps, il y a ici une histoire de femme et d’homme, universelle tant il est universel de devoir, dans quelque monde que ce soit, se battre contre l’inacceptable, résister à des diktats qui ont tendance à déshumaniser la société, notre société contemporaine aussi.

Ce livre se mérite, et dès qu’en en accepte les règles narratives, il devient passionnant, il devient comme un long poème graphique en prose…

(par Jacques Schraûwen)

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Éclats et Cicatrices - par Erik De Graaf – Champaka/Dupuis – deux fois 262 pages - Sortie 19 août 2020.

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