El Vibora renaît (gratuitement) à la faveur du Coronavirus

9 avril 2020 3 commentaires
  • ESPAGNE. El Vibora (« La Vipère » en français) renaît de ses cendres ! Le mythique mensuel Underground catalan qui avait été publié continûment entre 1979 et 2005 revient à la faveur du Coronavirus, et gratuitement en ligne avec ça ! Cette renaissance a un sens : la devise originelle de la revue s’intitulait « Comix para supervivientes » « La bande dessinée [Underground] pour les survivants », allusion claire à l’hécatombe que provoque le Covid-19 en Espagne en ce moment.
El Vibora renaît (gratuitement) à la faveur du Coronavirus
Jose Maria Berenguer
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Évidemment, jeune lecteur, tu ignores tout d’El Vibora. La revue est née en 1979 sur les cendres à peine refroidies de Franco qui fut le dictateur de l’Espagne entre 1939 et 1975, une Espagne fasciste et catholique. La transition démocratique avait pu se faire de façon responsable au prix de quelques couleuvres dûment avalées.

Un vent de liberté souffla sur la péninsule. Le sexe, la drogue et le Rock ‘n Roll, tous les mots d’ordre de la contreculture déferlèrent à tous les niveaux de la société faisant de l’Espagne une sorte de pôle d’attraction culturel qui favorisa son intégration dans l’Europe. Ce mouvement s’appelait « La Movida », allusion directe à l’expression « hacer una movida » qui signifiait concrètement mener une petite équipée dans des endroits clandestins pour se fournir en haschich ou en drogues encore plus excitantes.

Dans le domaine de la bande dessinée, en dépit d’expériences de haut niveau issues du milieu madrilène comme la très snob revue Madriz, c’est Barcelone qui constituait alors la capitale des « Comix ». Avec à sa tête un trublion magnifique : le fondateur du magazine, Josep Maria Berenguer (1944-2012), financièrement soutenu par Josep Toutain (1930-1997), le patron de l’agence Catalan Comics, véritable cœur créatif de la Catalogne dans les années 1980 que Carlos Giménez évoque avec verve dans Les Professionnels (Éditions Fluide Glacial).

Le N°1 d’El Vibora (1979). La couverture est déjà de Nazario.

Berenguer voulait d’abord intituler sa revue Goma-3, par allusion à un explosif utilisé par le groupe terroriste basque ETA : Goma-2. Ce titre fut refusé par les autorités espagnoles. El Vibora fut pour l’Espagne l’incarnation du passage de la bande dessinée à l’âge adulte, comme L’Écho des Savanes chez nous à partir de 1972.

Dans la foulée, la revue publia des albums sous le label de Cupula Ediciones. Le premier tirage fut de 24 000 exemplaires et les ventes poussèrent jusqu’à 80 000 exemplaires pour retomber, dans les dernières années, sous la barre fatidique des 6000 exemplaires. La revue s’arrêta au bout de 25 ans et de 300 numéros.

Toute la BD internationale s’était donnée rendez-vous dans El Vibora.

Un bastion de la contreculture

Ignare jeune lecteur, que publiait El Vibora ? Des auteurs espagnols certes, et quelques-uns des plus grands (voir plus loin), et des auteurs étrangers, le plus souvent américains : Robert Crumb, Gilbert Shelton, Charles Burns, Jaime & Beto Hernández, Peter Bagge, Daniel Clowes, Dave Cooper… ; mais aussi les Français René Pétillon, Martin Veyron, Jean-Marc Rochette, Loustal… ; les Italiens Magnus, Frezzato, Mattioli, Stefano Tamburini & Tanino Liberatore, Silvio Cadelo… ; les Argentins Carlos Sampayo & José Muñoz… ; les Hollandais Willem & Joost Swarte ; les Japonais Yoshihiro Tatsumi & Jiro Taniguchi, ; les Anglais Jamie Hewlett & Alan Martin ; les Allemands Ralf König et Matthias Schultheiss,… ce qui faisait d’El Vibora un des hauts lieux de la création mondiale de bande dessinée alternative.

El Vibora fut, avec Caïro et Cimoc, le creuset de la création espagnole des années 1980, révélant par exemple le dessinateur Max, auteur de cette couverture.

Mais c’est surtout en révélateur de la créativité de la nouvelle génération espagnole qu’El Vibora s’inscrit dans l’histoire de la BD mondiale. Avec des personnalités comme Max (Gustavo, Peter Pank), Gallardo & Mediavilla (Makoki), Nazario (Anarcoma), Mariscal (Los Garriris) et Pons (Sarita, Escalera de vecinos) mais aussi Marti, Ceesepe, José Luis Galiano, Mique Beltràn, Jaime Martin, Paco Roca, les débuts de Daniel Torrès… En bref, une esthétique qu’elle surnommait « La Ligne douteuse » (ou « crade ») par opposition à la « Ligne claire » défendue par le magazine Caïro de Norma Editorial et à l’esthétisme raffiné de la revue Madriz.

C’est en particulier Nazario (dont la série Anarcoma est aujourd’hui publiée en France chez Misma) qui incarne le mieux la subversion majeure que constitua la revue à cette époque. Berenguer n’hésita pas à publier cet auteur dont la police franquiste des mœurs avait saisi les fanzines et à lui confier la couverture de son premier numéro. Dans l’Espagne catholique d’alors, ses histoires de transsexuel qui vivait librement ses ébats dans les Ramblas de Barcelone, assorties à des icônes d’inspiration religieuse, choquaient encore davantage que les fumeurs de joint des Fabulous Freak Brothers de Shelton. C’est toute la contreculture de l’époque qui se trouvait synthétisée dans ces pages mémorables ludiques, libertines, décalées et même carrément d’avant-garde. Elle joua un rôle politique majeur étant la seule revue qui, de toute la presse espagnole tétanisée, osa consacrer un numéro spécial au coup d’état du 23 février 1981.

La transsexuelle Anarcoma créée par Nazario fut une des grandes figures de El Vibora.

Si la revue s’est arrêtée en 2005, la maison d’édition La Cupula est toujours en activité sous la direction du binôme de Berenguer, Emili Bernárdez. On peut voir son catalogue ICI.

Une version numérique gratuite

Or donc, jeune lecteur à l’ignorance abyssale, voici que cette revue t’offre en ligne, depuis hier le 8 avril 2020, une anthologie de ses publications. « En ces temps d’enfermement forcé, quoi de mieux que de faire revivre le serpent qui nous a offert les fruits du péché et qui nous avait redonné une joie de vivre dont nous étions privés » disent les éditeurs dans leur éditorial. La revue sera publiée toutes les semaines avec des pages iconiques, bien sûr, mais possiblement avec quelques quelques inédits.

L’éditeur espère qu’ayant pris goût à ces fruits numériques en période de confinement, les lecteurs auront envie de retrouver plus tard le reptile en kiosque ou en librairie.

Le dernier numéro d’El Vibora : "Pour les survivants", contre le Coronavirus.

Voir en ligne : La revue est gratuitement disponible en ligne et en espagnol sur Calameo

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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