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Elyon’s : " Pour certains, mener un projet crowdfunding BD depuis l’Afrique était casse-gueule, mais je suis la preuve qu’ils se sont trompés. "

  • Il est difficile de rester insensible au charme et à la détermination de Joëlle Ebongue. Cette jeune auteure camerounaise de BD, mieux connue sous le nom de Elyon's, a créé la sensation au Cameroun ces dernières années. Elle a réussi à financer le premier épisode de sa série "La Vie d’Ébène Duta", qui rencontre un beau succès en Afrique. Elle sillonne depuis sans relâche les grands festivals BD d'Europe et d'Afrique afin de faire connaître son projet au plus grand nombre.

Elyon’s, pourriez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Elyon’s : Je m’appelle Joëlle Ebongue, je suis camerounaise, j’ai 32 ans et je suis l’auteur de la BD La Vie d’Ébène Duta, qui raconte les aventures d’une jeune fille Africaine durant ses études en Belgique.

Au niveau de mon parcours, je suis titulaire d’un master en lettres modernes françaises et anglaises. Je suis ensuite venue en Belgique pour suivre des cours en Arts graphiques à Saint-Luc à Liège. Puis, je suis rentrée au Cameroun et j’ai travaillé dans la pub, dans les secteurs culturels pour promouvoir la culture en général et la BD en particulier. Elle est d’ailleurs maintenant le cœur de mon activité. Je mettais bien entendu mon propre travail en avant, mais je parlais aussi de l’industrie du 9e Art au Cameroun et en Afrique centrale.

Elyon's : " Pour certains, mener un projet crowdfunding BD depuis l'Afrique était casse-gueule, mais je suis la preuve qu'ils se sont trompés. "
Extrait de l’album "La vie d’Ebène Duta" - Par Elyon’s

Était-ce facile de convaincre vos parents de vous laisser partir seule en Europe pour faire de la BD ?

Vous savez, je suis l’aînée et la seule fille de ma famille. Il faut bien comprendre que pour mes parents, j’ai une responsabilité. Je ne pouvais pas gâter l’image de notre famille. J’ai débuté mes études à 17 ans et ce n’est qu’à 25 ans que j’ai pu partir, après l’obtention de mon diplôme universitaire. J’ai dû ensuite travailler trois ans avant de pouvoir partir car il fallait que je leur démontre que j’étais capable de trouver et de garder un emploi. À leur manière, ils m’ont soutenu. Cela m’a permis d’obtenir des diplômes plus poussés que mon Bac et d’atteindre un autre de niveau de réflexion et de culture intellectuelle, de gagner en maturité. Mon séjour en Belgique ne fut pas idyllique car je n’avais pas de famille dans ce pays. Il n’y avait personne pour m’entourer, hormis ma logeuse, qui est malheureusement décédée durant mon séjour. Je n’avais que la BD et ma détermination.

Joëlle Ebonge et Jirō Taniguchi
Présente au festival d’Angoulême 2015, Elyon’s a pu rencontrer l’une de ses idoles, Jirō Taniguchi. Excusez du peu !
Crédit photo : Joëlle Ebongue

Depuis combien de temps faites-vous de la BD ?

Je suis dans le milieu de la BD depuis 2005-2006. J’ai eu la grande chance d’être publiée dans Spirou, le magazine de mon enfance. Ce fut une expérience très marquante car cela m’a vraiment fait prendre conscience de mes capacités de bédéiste. Néanmoins, entre 2006 et 2014, j’ai dû beaucoup travailler ma technique et j’ai aussi jonglé entre les boulots, parfois très éloignés de la bande dessinée. Il a fallu finir mes études. À mon retour au Cameroun, j’ai dû défendre tout ce bagage artistique que j’ai accumulé et prouver à ma famille que ce n’était pas du temps perdu. J’ai contribué au combat pour la visibilité de la BD au Cameroun. Donc oui, j’écume les festivals ! J’ai fait différentes villes en Europe et Afrique pour dédicacer mon album et il y a d’autres séances de dédicaces de prévues jusqu’en juin 2015. Mais je veux vraiment promouvoir la BD et mon travail au Cameroun car, que l’on soit au Nord comme au Sud, à force d’efforts et de compétitivité, on peut influencer notre environnement et laisser une trace positive.

Pourriez-vous nous parler de votre expérience avec le crowdfunding ?

J’ai inscrit mon projet BD sur la plateforme Ullule en novembre 2013 et j’ai terminé ma levée de fond en février 2014. J’avais besoin de 12 500 euros pour produire trois mille albums de ma BD la Vie d’Ébène Duta mais les “édinautes”, comme les nomment les éditions Sandawe, m’ont confié 15 000 euros ! Ce qui fait que j’ai pu produire mon album en français et en anglais, ainsi que des goodies pour assurer sa promotion. À l’heure où je vous parle, les goodies numériques sont tous épuisés, tout comme la BD numérique et les autres produits ont été envoyés à mes soutiens pour les dernières fêtes de Noël.

Je me sens bénie car les internautes se sont manifestés de plusieurs pays à travers le monde. J’ai des fans dans quarante-sept pays, dont dix-sept pays africains qui suivent ma BD.

Ce projet était une course contre la montre car, comme je lançais ce projet de crowdfunding depuis un pays d’Afrique noire, donc une partie du monde “qui concentre tous les problèmes de la Terre”, il y avait toujours un a priori négatif, y compris chez les Africains, et l’on me disait souvent que ce projet n’allait pas marcher, sauf si j’étais en Europe. Mais mes fans m’ont vraiment soutenu ! Ils me demandaient souvent si l’album était disponible à la FNAC ou sur Amazon afin de l’acheter.

Certaines personnes comme Mathieu Diez, le directeur du Lyon BD Festival m’ont donné de précieux conseils sur le financement participatif. Il y a aussi Éric Warnauts et Pahé, pour ne parler que d’eux, qui m’ont littéralement prise par la main pour me transmettre leur savoir de la BD, à moi jeune débutante. Cela m’a permis aussi d’avoir un discours plus solide en tant qu’auteur.

Je dois aussi citer mes “Soldats d’Ébène”. Il s’agit de cinq fans qui ont vraiment poussé le concept de fanatisme jusqu’à son paroxysme ! Ils ont réussi à trouver mon adresse au Cameroun et se sont relayés pour me motiver pendant toute cette période de levée de fonds. Il y en a un en particulier qui m’a non seulement permis d’exister en tant qu’auteur de BD mais aussi en tant que businesswoman car il m’a appris comment défendre mes projets et discuter avec les médias. Grâce à lui et à mes “Soldats d’Ébène”, je suis devenue une vraie machine de guerre (rires) ! C’est une collecte financière mais aussi une vrai mobilisation humaine qui m’a permis de réaliser mon album. Malgré tout ce que les médias peuvent dire à propos de la crise, une vraie solidarité existe encore lorsque le projet est fédérateur.

Retrouvailles avec Warnauts & Raives lors du dernier festival d’Angoulême.
Crédit photo : Joëlle Ebongue

Justement, qui est Ébène Duta ? Est-ce votre double ?

Ses mésaventures sont en partie inspirée de ma propre vie car elle vit aussi à Liège pour suivre des études artistiques. La comparaison avec moi s’arrête là. Ébène Duta est un “coton-tige”. C’est une jeune femme africaine mais qui ne correspond pas aux canons de beauté que l’on attribue aux femmes noires habituellement, car elle n’a pas de formes, hormis sa coupe afro.

J’ai choisi aussi de situer l’histoire en Belgique à cause des belgicismes que l’on ne retrouve pas en France. Cela m’a permis de faire du comique de situation à cause des quiproquos de la langue.

Ébène Duta est arrivé légalement en Europe. C’est juste une jeune adulte qui vit sa vie et qui a les problèmes de son âge : ses complexes physiques, la confrontation à un nouvel environnement, sa vie amoureuse. Ce sont les thèmes présents dans ma BD. Dans la vie, tout ne se passe jamais comme on le voudrait, mais comment allons-nous réagir ? Est-ce que tu te décourages ou est-ce que tu attaques plus fort ? Tu ne seras pas éternellement le “ndem” [1]. Tout cela est raconté sur un ton humoristique.

Claire Mula

Ébène a une cousine qui joue un rôle important dans vos histoires. Pourriez-vous nous en parler ?

Dans cette BD, j’ai créé une galerie de personnages différents et qui se complètent. Dans la vie, il y a des gens qui ont naturellement confiance en eux, mais il y en a d’autres qui ont besoin “qu’on leur tienne la main”.

Ébène, physiquement, correspond à un certain idéal de beauté. Elle a le teint clair que certaines filles recherchent en se décapant la peau à coup de crèmes chimiques. Elle a la taille mannequin que beaucoup de femmes voudraient avoir et elle a des cheveux sublimes. Pourtant, Ébène est une fille complexée. À côté, vous avez Claire Mula, sa cousine, qui ne correspond pas aux canons de beauté occidentaux. Elle est haute comme trois pommes. Comme son nom ne l’indique pas, elle a la peau foncée. Claire a des cheveux très courts et des formes généreuses. Et elle s’aime ! Elle regorge de confiance en elle et de sex-appeal !

Le message derrière mes personnages c’est que peu importe qui tu es, ce n’est pas le regard des autres qui va déterminer qui tu es en tant qu’être humain. Ébène Duta et Claire Mula sont des personnages différents car je veux m’adresser à des personnes différentes.

Comment vivez-vous ? Est-ce que les ventes de la vie d’Ébène Duta suffisent à vous rémunérer ?

Pour le moment, la Vie d’Ébène Duta ne me nourrit pas. J’ai pu réaliser ce projet grâce à cette collecte sur Ulule.Tout l’argent récolté m’a servi uniquement à produire, éditer et promouvoir mon album. Néanmoins, grâce aux ventes du tome un, je pourrai produire d’autres albums et fidéliser mon public. Et puis, cette BD m’a apporté une certaine visibilité et j’ai parfois quelques propositions professionnelles.

À côté de ça, je me lance actuellement dans le stand up afin de promouvoir ma BD. Le spectacle s’appelle “Comment j’ai bien raté ma vie”. Ce projet est encore en rodage mais ça donne le ton de mes projets en préparation pour cette année 2015.

Comment vous est venue l’idée de monter sur les planches ?

Eh bien, c’est un concours de circonstances, en fait. Lors de mon retour au pays, une séance de dédicaces était prévue pour moi à l’Institut Français de Douala. Ils m’avaient réservé leur salle de spectacle pour cette occasion. L’événement devait se dérouler en deux parties : j’avais prévu une présentation d’une heure avec diffusion de vidéos pour illustrer mon parcours, suivie d’une séance de questions-réponses. Puis, il y avait la séance de dédicaces proprement dite. Sauf que voilà, à l’heure H, tout ne s’est pas déroulé comme prévu : la diffusion des vidéos a foiré à cause d’un problème technique. Toute ma présentation tombait à l’eau alors que j’avais une heure à meubler ! Sans réfléchir, je me suis mise à improviser sur “ma vie de merde”. Ça a fait rire le public au point que les gens de l’Institut français m’ont encouragé à écrire un spectacle sur mon parcours !

C’est ce qui s’appelle rattraper la balle au bond...

Effectivement ! C’est une nouvelle expérience. Ce n’était pas évident parce que je n’ai aucune expérience de la scène, ce qui fait que j’avais vraiment le trac, ce soir-là. Mais je suis contente d’y avoir survécu. Je suis encore plus admirative des humoristes qui défendent chaque soir leurs spectacle !

Donc, ce spectacle a pour but de promouvoir votre album... N’est ce pas un peu... opportuniste ?

Je n’aime pas trop ce mot, mais il résume bien la situation. J’ai pu financer ma BD grâce à la campagne de crowdfunding que j’ai menée. Durant cette période, j’ai dû apprendre à promouvoir mon travail pour donner envie aux gens de me soutenir. Ce n’était pas évident tous les jours, car c’est un vrai boulot à part entière et cela demande beaucoup d’énergie alors que l’on s’investit déjà corps et âme pour faire paraître juste un album ! Mais cela a fini par payer ! Pour continuer d’exister et surtout donner vie à d’autres projets, je dois poursuivre mes efforts sur la même lancée.

Quels sont vos prochains projets ?

Je suis actuellement en train de réunir les fonds pour financer le second album de La vie d’Ébène Duta. J’espère pouvoir y arriver pour le mois de juillet.

Allez-vous encore passer par le financement participatif ?

Non. L’idée était d’utiliser le crowdfunding comme un tremplin... pas d’en abuser ou d’y avoir recours à chaque fois.

Dois-je comprendre que vous ne souhaitez plus du tout utiliser ce système ? Certains auteurs avaient souligné les contraintes de ce mode de financement au point qu’ils souhaitaient s’en passer pour leurs prochaines BD. Est-ce aussi le cas pour vous ?

Bof... C’était effectivement très lourd, mais à l’époque je n’avais pas les amis les contacts que j’ai aujourd’hui. Je n’avais pas le soutien ou la notoriété que j’ai grâce à ce projet, donc me relancer serait mieux organisé et plus court avec un montant probablement moins important vu que j’ai de nouvelles pistes pour réduire les coûts de différentes choses. Si je refais du crowdfunding, ce ne sera pas sur la BD en tant que telle, peut être pour des goodies ou pour un magazine BD, pourquoi pas ? Mais pas sur la BD en elle même...

Voir en ligne : Le blog d’Elyon’s

(par Christian MISSIA DIO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

En médaillon, Elyon’s lors du FIBDA en Algérie.

Photos : Christian Missia Dio

Pour commander l’album, contactez l’artiste via son compte ou sa fanpage Facebook : La vie d’Ébène Duta.

Vous pouvez aussi commander via la librairie L’Harmattan.

[1malchanceux en argot camerounais

 
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