Emil Ferris : « Les monstres représentent la vérité, celle qu’on ne veut pas voir en face car c’est trop douloureux. »

4 février 2019 0 commentaire
  • S'entretenir avec Emil Ferris n'est pas chose commune : son aura, ses idées et sa culture la rendent passionnante. Nous avons été parmi les rares à pouvoir le faire pendant le Festival d'Angoulême 2019, quelques heures avant qu'elle ne reçoive le Fauve d'Or pour "Moi, ce que j'aime, c'est les monstres", sa bande dessinée – monstrueuse ! – éditée par Monsieur Toussaint Louverture.
Emil Ferris : « Les monstres représentent la vérité, celle qu'on ne veut pas voir en face car c'est trop douloureux. »

« Moi, ce que j’aime, c’est les monstres est « un livre comme il y en a peu, comportant une réelle prise de risque artistique, osant une narration certes pas inédite mais complexe et originale pour une bande dessinée et un dessin d’une rare beauté, marquant et comme doté d’une vie propre ». Ainsi avions-nous conclu, en août 2018, notre lecture du monumental ouvrage - plus de 400 pages dessinées au stylo-bille - de l’Américaine Emil Ferris.

Les monstres sont bien sûr au cœur de ce livre : ceux imaginés par Karen Reyes, personnage principal et alter ego de l’autrice, ceux des comic books qu’elle lit abondamment, ceux du quotidien de la ville de Chicago dans les années 1960, où se déroule l’histoire. Karen, qui vit avec sa mère et son grand frère dans un immeuble assez misérable, s’invente un univers peuplé de monstres. Ils l’accompagnent chaque jour, l’aidant à affronter la dureté de ses camarades – qui n’acceptent pas sa personnalité – et la violence qui envahit la ville.

Karen Reyes et sa mère. Dessin inédit (2017), finalement non intégré au 1er volume de "Moi, ce que j’aime, c’est les monstres"

Karen aime les monstres et voudrait en devenir un pour l’éternité. Elle mordrait alors sa mère et son frère, leur offrant ainsi accès à l’immortalité. En attendant, la mort est très présente dans l’environnement proche de Karen. Le supposé suicide de son amie et voisine Anka Silverberg, immigrée d’origine allemande et rescapée de la Shoah, la bouleverse et l’intrigue. C’est pour elle un mystère qu’il faut élucider. Pour le lecteur, c’est le point de départ d’un livre hors normes, aux nombreuses « strates » de récits et aux références artistiques incalculables.

Un ouvrage incroyable, comme le sont le parcours de la dessinatrice et les multiples récompenses obtenues aux États-Unis comme en France pour son livre pourtant inachevé, puisqu’un second tome sur lequel Emil Ferris travaille encore est prévu ! Moi, ce que j’aime, c’est les monstres s’était déjà vendu à presque 50 000 exemplaires en France avant même « l’effet Fauve d’Or » [1]. La consécration offerte à Angoulême n’était donc pas inattendue. Pouvoir rencontrer l’autrice, en revanche, fut une belle surprise et un grand plaisir.

Premier autoportrait d’Emil Ferris après avoir été touchée par le virus du Nil

Quelques heures avant la cérémonie de remise des Fauves, ce samedi 26 janvier, nous avions donc rendez-vous avec Emil Ferris. Il ne s’agissait pas d’un marathon d’interviews, comme il y en parfois d’organisés en ces circonstances, mais d’un entretien seul à seul, sans la pression d’un attaché de presse ni même la crainte de manquer de temps. Une entrevue exceptionnelle, avec une personnalité passionnante mais accessible, aussi cultivée que concernée par le devenir de l’humanité.

Emil Ferris avait bravé, ce matin-là, le rhume et la fatigue. Calme et accueillante, elle sait mettre rapidement à l’aise ses interlocuteurs. Elle n’a pas oublié quelques rares échanges sur un réseau social et s’inquiète de savoir avec qui elle s’apprête à passer un moment. Mais il ne s’agit pas de réciter son curriculum vitae ! Les échanges sont immédiatement plus personnels : elle évoque sa joie d’être en Europe et sa fille de vingt-deux ans. Elle questionne aussi, et installe ainsi une relation de confiance.

Emil Ferris vient de recevoir le Fauve d’Or des mains de Dominique Goblet

Comme dans son livre, comme sur la scène du Théâtre de la ville d’Angoulême le soir-même, Emil Ferris s’exprime abondamment. La densité du propos, le nombre de thèmes abordés, les digressions et les histoires enchâssées font partie de son style. Impossible presque de tout retranscrire. Alors nous choisissons de revenir à son œuvre-même : son origine, ses personnages, ce qui lui donne corps. Et la dessinatrice développe alors ses idées, revenant à ses sujets favoris : les monstres, mais aussi l’environnement et, finalement, l’humanité.

Parlons de votre livre et de votre manière de travailler. Commençons par le tout-début : pourriez-vous nous raconter la genèse de votre livre ? Comment avez-vous commencé à y penser pour la toute première fois ?

Je suivais un cours d’écriture de scénario. Nous avons beaucoup de salles de spectacle à Chicago [2] et je voulais écrire pour la télévision ou le cinéma. J’ai donc fait un stage avec quelqu’un d’assez connu, qui a écrit notamment pour la chaîne HBO, qui passait par Chicago et proposait un cours. Il nous avait demandé, pour une séance, d’écrire une scène entre deux personnes. Et la veille encore, je n’avais rien, je ne savais pas du tout de quoi j’allais parler.

Extrait de l’édition américaine de "Moi, ce que j’aime, c’est les monstres"

Cette nuit-là, j’ai fait un rêve. Et dans ce rêve, j’ai vu un homme grand, un Afro-Américain très extravagant. Je sentais qu’il était gay ou trans, je ne savais pas exactement. Il était magnifique et tellement élégant. Il avait le visage couvert de cicatrices, c’était un vrai Frankenstein. Et il portait un imperméable. Ils étaient deux et se tenaient devant un grillage, et de l’autre côté il y avait des tulipes que la pluie – car il pleuvait – avait abîmées. Cela attristait la fille loup-garou, alors il a ouvert son imperméable et l’a enveloppée dedans.

C’était une vraie vision qui m’est venue, je me suis demandée : « - Mais qui sont ces gens ? ». Il fallait que je raconte leur histoire... L’animateur du stage a aimé la nouvelle que j’ai écrite, il voulait que j’en fasse un scénario pour un film. Mais je souhaitais que les gens la lisent pour de vrai. Hollywood, c’est bien, mais je trouve que très souvent des éléments artificiels sont ajoutés dans les films. C’est comme s’ils séparaient l’histoire de son âme, et qu’ils se demandaient ensuite pourquoi il manque une énergie.

On peut trouver cette énergie dans les comics. Je n’y connaissais pas grand-chose à ce moment-là, c’était avant la naissance de ma fille. J’ai donc juste écrit la nouvelle, qui a bien marché. Puis j’ai terminé mes études, que j’avais commencées tard, à 40 ans [3]. Toby Devan Lewis, une collectionneuse d’art et mécène, m’a donné 10 000 dollars, à moi et à cinq autres diplômés américains. Cela m’a permis d’avoir de quoi vivre pendant quelque temps.

J’ai demandé à ma fille de douze ans ce que j’allais bien pouvoir faire ensuite. Elle m’a suggéré de faire de Moi, ce que j’aime, c’est les monstres un roman graphique [4]. Et j’ai eu bien raison de l’écouter. Voilà comment cela a commencé.

Emil Ferris, vue par David Prudhomme & François Olislaeger

Parlez-nous du personnage de Karen Reyes. C’est un personnage paradoxal. Elle s’imagine en loup-garou et invente des monstres, mais passe pourtant beaucoup de temps à chercher la vérité sur ses proches et sur le monde qui l’entoure.

Le monstre des marais... Dessin inédit (2017), finalement non intégré au 1er volume de "Moi, ce que j’aime, c’est les monstres"

Je pense que les monstres détiennent la vérité. Prenez le loup-garou : il représente l’esprit de la forêt, la terre. Ces créatures, le monstre des marais, Dracula, dont nous avons si peur... Ils sont censés venir du monde des morts, mais qu’y a-t-il sous nos pieds, sinon le sol, et dans le sol, les morts ? Nous savons que les artistes, eux, sont vivants. Or le sujet le plus important dont on puisse parler, ce sont les fantômes, autrement dit l’histoire, ce qui s’est passé autrefois, sur ce sol.

Le sol absorbe cette énergie et l’emmagasine pour nous, la garde en mémoire. Tout cela est une émanation directe de la terre. Les monstres viennent de la terre, et le fait que nous en ayons peur donne une fausse idée de ce qu’ils sont. Ils sont un avertissement. DéMONSTRation, MONSTRe, tous ces termes renvoient à un avertissement. Si cela vous effraie, il faut vous demander pourquoi. Pourquoi ai-je peur des arbres, au point de les détruire ? Ils me fournissent de l’oxygène, mais bien davantage encore.

Mythes et légendes d’hier et d’aujourd’hui. Dessins inédits (2017), finalement non intégrés au 1er volume de "Moi, ce que j’aime, c’est les monstres"

Prenez les films de années 1960, ou Godzilla : il représente Hiroshima et Nagasaki. Les Japonais ne pouvaient pas se confronter à ce passé, alors ils ont créé Godzilla : une créature qui a subi des radiations, qui a été maltraitée, qui revient et détruit la ville. Ils ne veulent pas réfléchir directement à ce qui s’est passé, mais ils peuvent le faire à travers Godzilla.

Donc, ces monstres représentent la vérité, celle qu’on ne veut pas voir en face car c’est trop douloureux pour le moment.

Prenez la Norvège : comment abordent-ils le passé nazi ? Ils reviennent pour la première fois sur ce qui s’est passé pendant la Seconde Guerre mondiale par le biais de l’horreur avec le film Dead Snow [5]. La neige est importante : elle congèle, elle représente la terre. C’est dans la terre qu’on enfouit les morts, ils reviennent sous forme de monstres.

Il y a toujours ce va-et-vient entre la terre et les monstres. Au moment où nous sommes en train de détruire la planète, il faut y penser. Si les monstres reviennent, c’est pour nous dire de protéger cet endroit. Ce n’est pas dit que nous pourrons un jour aller vivre sur la lune. Les astronautes ne le vivent pas très bien : ils reviennent vieillis, malades... Alors pourquoi détruire ce qui nous appartient ?

Anka Silverberg, rescapée de la Shoah, est un autre personnage important de votre livre. Mais elle est très différente des autres personnages, étrange et mystérieuse. Pourquoi et comment l’avez-vous imaginée ?

J’ai grandi environnée de survivants de la Shoah [6]. Ils avaient réchappé de ce drame et sont devenus des citoyens américains. Mais cela ne les a jamais quittés. En vieillissant, ils se mettaient à agir de manière étrange, ou ce qui aurait paru étrange si on ne savait pas ce qu’ils avaient vécu.

L’un de mes grand-pères était d’origine allemande, ses aïeux se sont installés au Texas dans les années 1830. Il était d’une grande rectitude morale, j’ai lu son journal. Je savais donc qu’il y avait cette convergence d’éléments en Allemagne : un héritage d’intelligence, de philosophie, de quête de connaissance, une réelle richesse. Puis il y a eu la Première Guerre mondiale. Le pays en a été dévasté : cela a détruit des vies, des familles, gravement abîmé les gens dans leur chair, les laissant démoralisés.

C’est une histoire humaine ! On a tendance à en faire des méchants, mais on n’apprend rien ainsi. Cela revient à dire « tuez-les tous ! » et on n’en tire rien. Je tenais à parler de Weimar [7], parce que, selon moi, c’est le moment où tout un pays a été atteint de stress post-traumatique et où ses habitants ont perdu tout espoir. Et à ce moment-là on leur impose une réparation qu’ils ne peuvent pas payer et cela détruit leur économie. Qu’ont pu ressentir les enfants qui ont grandi au milieu de cette désolation ?

J’avais ressenti quelque chose de similaire moi-même. Bien que la situation soit différente dans mon pays, j’ai eu l’impression de grandir au sein d’une société souffrant de stress post-traumatique. Nous devons vivre avec les conséquences de l’esclavage, de l’ethnocide des Amérindiens, de l’immigration et de tous les problèmes liés au travail. Par exemple, les gens issus de villes minières peuvent être traumatisés : vous risquiez d’être assassinés si vous ne faisiez pas ce qui était attendu de vous. Toute cette société était bouleversée et mon quartier était le seul endroit où ces gens étaient accueillis.

Je me souviens que l’État de l’Illinois a décidé de fermer toutes les cliniques psychiatriques. Ils ont simplement laissé sortir les gens, sans accompagnement. J’ai souvent été témoin de ce genre de décisions irréfléchies. Je pense que cela n’était pas très différent pour les gens sous la République de Weimar.

Quand j’étais petite, c’est horrible à dire, mais la prostitution des enfants existait à Chicago, nous le savions tous. Nous voyions des filles de quatorze ans dans les rues. Quand on est témoin de ce genre de choses, on se pose des questions sur son époque : qu’est-ce que nous ne voulons pas voir, que nous est-il arrivé ? Aux États-Unis, on ne sait pas trop faire cet exercice.

Extrait de "Moi, ce que j’aime, c’est les monstres"

L’histoire de l’art est omniprésente dans votre livre. Pourquoi introduire toutes ces références ? Ces œuvres ont-elles influencé votre travail au quotidien ?

L’histoire de l’art constamment présente. Dessins inédits (2017), finalement non intégrés au 1er volume de "Moi, ce que j’aime, c’est les monstres"

Ce matin, je me suis réveillée en pensant à un tableau. Par exemple, le traitement de la lumière dans la peinture de Magritte est passionnant. Cela me semble un reflet de la vie. Quand j’emmenais des enfants, ma fille ou des amis au musée, ils entraient en disant que ce n’était pas leur tasse de thé. Et pourtant...

Extrait de "Moi, ce que j’aime, c’est les monstres" : une réinterprétation du "Cauchemar" de Johann Heinrich Füssli (1781)

Prenez Francis Bacon. Il a été jeté hors de chez lui par sa propre famille quand sa liaison avec un garçon d’écurie a été découverte. Le sol de son studio était couvert de peinture et de débris, il a sans doute fait de la dépression. Dans son Étude d’après le portrait du pape Innocent X par Velázquez, la peinture est ravagée, les entrailles sortent, le sang dégouline, le visage de l’homme est monstrueux. Quand vous voyez cela et que vous connaissez l’histoire de Francis Bacon, vous avez l’impression de voir un reflet de l’âme du peintre.

Tout à coup, vous vous sentez impliqué, cela devient inconfortable voire gênant et si vous restez devant le tableau plus longtemps que ce que vous souhaitiez au départ, des choses vont se révéler : un message, des indices, une structure. Vous commencez à décrypter ce que le tableau raconte. Je pense que tout cela est essentiel. Nous devons enseigner l’art à nos enfants, car cela fait partie de l’humanité...

Vrai-faux autoportrait d’Emil Ferris (2017)

Tous les dessins sont sous © Emil Ferris / Monsieur Toussaint Louverture 2018.

Entretien, rédaction & photographies : Frédéric Hojlo. Traduction & transcription : Lise Lamarche. Montage vidéo : Vincent Savi.

(par Frédéric HOJLO)

(par Lise LAMARCHE)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Moi, ce que j’aime, c’est les monstres - Livre premier - Par Emil Ferris - Monsieur Toussaint Louverture - traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Charles Khalifa (édition originale : My Favorite Thing is Monster, Fantagraphics, 2017) - lettrage d’Amandine Boucher & retouches de Jimmy Boukhalfa - 20,4 × 26,7 cm - 416 pages couleurs - couverture souple avec rabats - parution le 23 août 2018.

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[1Aux États-Unis, les ventes ont atteint les 100 000 exemplaires en à peine six mois.

[2Emil Ferris est née en 1962 dans la ville de l’Illinois, où elle a grandi après une parenthèse au Nouveau-Mexique, et y vit encore.

[3L’autrice a étudié à la School of the Art Institut of Chicago, école associée au Art Institute of Chicago qui a beaucoup contribué à sa culture artistique. Emil Ferris a repris ses études après avoir été touchée par une méningo-encéphalite provoquée par le syndrome du Nil occidental, maladie qui l’avait laissée paralysée.

[4Nous pouvons donc situer cet épisode en 2008 ou 2009.

[5Réalisé par Tommy Wirkola et sorti en 2009 en Norvège, ce film relève à la fois de l’horreur gore et de la comédie grotesque.

[6Près de Rogers Park, North Side, à Chicago.

[7La République de Weimar, démocratie parlementaire née de la Première Guerre mondiale fin 1918, est abattue par les nazis en 1933.

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