Emmanuel Guibert : melting pot

31 janvier 2021 0 Actualité par Charles-Louis Detournay
  • Le coup de projecteur liée à la présidence du FIDB d'Angoulême entraîne souvent la parution de livres intéressants sur les récipiendaires et qui sortent de la norme. En tant qu'auteur s'adressant à différents publics, Emmanuel Guibert profite pleinement de ce effet, avec une demi-douzaine d'ouvrages parus en quelques mois. Analysons certains d'entre eux.
Emmanuel Guibert : melting pot
Emmanuel Guibert : Légendes - Dessiner dans les musées (Ed. Dupuis)

Nous vous avons déjà parlé de cette bande dessinée humoristique et philosophique parue aux Editions des Arènes Le Smartphone et le balayeur, et du récit littéraire intitulée Mike - Une Amitié dessinée paru chez Gallimard.. Ainsi que de son petit livre « Légendes : dessiner dans les musées » (Editions Dupuis) composé de croquis au dessin libre réalisés en visitant les musées.. Mais le prolifique président du FIBD d’Angoulême ne s’est pas arrêté là !

Le retour de Sardine & Co

Revenons tout d’abord sur le 14e tome de Sardine de l’espace. Pour rappel, cette série débutée en 1999 dévoile le talent d’Emmanuel Guibert en tant que scénariste jeunesse. Car au contraire de La Fille du professeur et des Olives noires précédemment réalisés avec Joann Sfar, c’est Emmanuel Guibert qui adopte cette fois le rôle de raconteur d’histoire, tandis que c’est Sfar qui cette fois dessine cette joyeuse épopée humoristique et intergalactique.

Le premier album de la série "Sardine de l’espace" (Bayard Presse, 2000).

Prépubliée dans le mensuel Maximum, un magazine des éditions Bayard, puis publiée ensuite chez Bayard Poche dès 2000, Sardine de l’espace met en scène deux orphelins, Sardine et P’tit Lulu, qui ont été recueillis par Épaule jaune, le capitaine d’un vaisseau pirate. Ensemble, ils voyagent dans l’espace, vivant mille aventures, et se heurtant au bête dictateur intergalactique Supermuscleman, en réalité un jouet dans les mains de son éminence grise, le Dr Krok. « Sardine correspondait à une intense nostalgie du feuilleton, confiait Emmanuel Guibert en 2007 [1], que les gens de ma génération n’ont pas vraiment pu étancher : on est arrivé au moment où les magazines de bande dessinée disparaissaient. Il n’y avait que Fluide Glacial, pour lequel je n’ai jamais travaillé, donc il restait la presse pour la jeunesse… »

Emmanuel Guibert surprend en étant immédiatement très à l’aise avec ce type de récit. Il enchante non seulement les jeunes grâce à ses narrations drôles, étonnantes et farfelues, mais il parvient également à y glisser une série de références pour les plus grands. Résultat : une foule de personnages dotés d’une vraie épaisseur, beaucoup d’humour et de rebondissements en dépit d’un format assez court de dix pages par épisode. Sardine de l’espace est une réussite qui s’impose rapidement comme une nouvelle série-phare du magazine et installe ses auteurs dans le registre de la jeunesse pour un bon moment.

La série tenait tellement au cœur de l’auteur devenu scénariste jeunesse que lorsque Joann Sfar arrêta de la dessiner en 2003, Emmanuel Guibert décida de reprendre lui-même les crayons jusqu’en 2005, lorsque Bayard en interrompt la publication. Sardine de l’Espace ne devait pourtant pas s’arrêter là, car Dargaud la reprend dès 2007 en publiant cette fois des gros volumes de cent pages, soit le contenu de deux albums de Bayard. La série continue avec des nouveautés dès la même année, toujours avec Emmanuel Guibert au dessin et au scénario, puis épaulé par Mathieu Sapin dès le tome 8. Dernière nouveauté datais de 2014, après quinze ans de piratages et de rigolades en tous genres, le tout sur près de 1300 planches. « Une véritable institution, qui mériterait d’être encore mieux appréciée par le lectorat adulte. », concluions-nous dans un précédent article

Heureusement, après six ans de patience, un nouveau tome est paru en 2020, en tous points conformes à nos attentes... même s’il est assez différent des précédents. En effet, Sardine et ses amis vivent une aventure au long cours à la place des petits épisodes que l’on connaissait dans les tomes précédents. Et elle fait alliance avec le Dr Krok et Supermuscleman, ses ennemis implacables !

Et pour cause ! Le Dr Krok a créé Archificielle, la fille la plus intelligente de l’univers, qui a fabriqué trois redoutables bombes capables de réduire l’humanité à néant ! Il faut donc la mettre hors d’état de nuire, quitte à faire alliance avec Sardine, P’tit Lulu et ses amis.

Une fois de plus, Guibert et Sapin portent un regard malicieux sur notre société, et plus spécifiquement sur les nouvelles technologies, via ce nouveau personnage féminin Archificielle, qui s’oppose donc à l’authentique et délurée Sardine.

Grâce à des inventions comme "Fesse-Time" et entre autres les "Lologrammes", Guibert explique que la vie ne se résume à l’univers numérique, et que ce qui en découle n’est pas toujours très authentique. On appréciera d’ailleurs le personnage gothique d’Enola Triste qui se transforme en Enola Jouasse en fin de volume. En résumé, voici une fois de plus un épisode plein d’humour, d’inventions baroques et d’émotions, qui nous démontre que la série reste un modèle du genre.

Sardine de l’espace, T.14, par Guibert & Sapin (Dargaud)

Au gré des balades

Changement complet d’univers avec un livre-objet paru il y a quelques semaines chez Aire Libre/Dupuis, Le Pavé de Paris. Il s’agit de la réédition de ce "pavé" de cinq cent pages précédemment paru chez Ouest-France/Futuropolis en 2004. Dans l’esprit des balades graphiques qu’il affectionne, Emmanuel Guibert observe et retranscrit. Une rencontre, un paysage, une impression : tous ces moments qui composent le voyage, et ici plus essentiellement, la capitale et ses habitants.

Servi par une belle jaquette qui dévoile un livre solidement confectionné, ce Pavé de Paris remplit parfaitement son office. On peut l’ouvrir au hasard, en ayant un coup de cœur pour un dessin avant de lire l’anecdote qui lui fait face. Ou alors on l’entame dès le début, s’étonnant de la grande diversité graphique dont l’auteur fait preuve, avant de tourner les pages pleines d’humour et de morceaux de vie. Une belle façon de découvrir l’auteur au travers des choses qui le touchent.

Enfin, le dernier livre paru aux Impressions nouvelles et qui sort la semaine prochaine est aux antipodes du précédent. Du moins dans la forme, car il arbore un format presque géant (24 sur 34 cm). Quant au contenu, Emmanuel Guibert, en bonne compagnie est réalité le catalogue de l’exposition qui est consacré à l’auteur à Angoulême, et qui ouvre ses portes le 4 février.

Extrait du dernier chapitre intitulé "En Musique"
Emmanuel Guibert, en bonne compagnie, aux Impressions nouvelles.

Illustré d’extraits notables de son travail, et de dessins plus inédits, cette monographie se divise en plusieurs parties : une chronologie biographique avec les événements majeurs de sa carrière, dix artistes choisis par Guibert et dont il explique l’importance des rencontres, quatre années de discussion avec Jacques Samson rassemblées autour de thématiques porteuses comme la pédagogie, la création, l’importance de la contrainte, la nécessité de la variété, l’amitié et d’autres sujets tout aussi fondamentaux pour l’auteur.

La fin de l’ouvrage revient en détails sur L’Enfance d’Alan avec trois approches explicitées. Emmanuel Guibert, en bonne compagnie se conclut sur son travail réalisé pour la pochette du disque du label Vision fugitive de Philippe Ghielmetti. De quoi permettre de mieux comprendre les multiples facette d’un auteur qui a définitivement plus que mérité ce Grand Prix !

Autoportrait réalisé au crayon en 2005
Emmanuel Guibert, en bonne compagnie, aux Impressions nouvelles.

(par Charles-Louis Detournay)

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[1Interview réalisée par Martin Greville et publiée le 1er juin 2007 sur le site de Dargaud à l’occasion du lancement de la série chez ce même éditeur.

 
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