Emmanuel Roudier ("La Guerre du feu") : « Ce qui passionne, c’est l’aventure avant tout. »

21 novembre 2012 5 commentaires
  • Après sa trilogie [{Neandertal}->br4463], le nouveau spécialiste de la préhistoire en bande dessinée s'attaque à l'adaptation du classique de la littérature du genre : {La Guerre du feu}. Un pari réussi dans lequel l'auteur s'éloigne de l'application des dernières découvertes scientifiques, pour adopter un style légèrement plus romancé, ce qui est loin d'être désagréable !

Emmanuel Roudier ("La Guerre du feu") : « Ce qui passionne, c'est l'aventure avant tout. »Après Neanderthal, Vo’hounâ et vos autres récits préhistoriques, vous retournez de nouveau dans le passé pour votre nouvelle série ?

La préhistoire est avant tout une passion personnelle, qui m’habite depuis près de trente ans. Et c’est justement cette passion pour cette période qui précède l’Histoire, qui m’a poussé dans la bande dessinée. Et il est vrai que je voulais décliner cette passion en de nombreuses séries. Vo’hounâ aborde le chamanisme et l’imaginaire de nos ancêtres, c’est donc un récit plus romancé. D’un autre côté, Neandertal s’intéresse plus à l’aspect humain et pédagogique : quelles coutumes avaient-ils ? comment étaient-ils réellement ? Avec l’adaptation de La Guerre du feu, je voulais porter un regard plus littéraire sur le genre, pour vérifier comment s’est construit la vision commune que nous avons presque tous de la période

Êtes-vous devenu le nouveau spécialiste de cette matière ?

Bien entendu, cela me plait, mais je ne veux pas toujours faire la même chose. Même si j’ai encore beaucoup de choses à évoquer sur ce sujet, je ne voudrais pas faire que cela. Ce tournant (ou cette alternance) sera à évoquer avec les éditeurs. C’est surtout le public qui a son mot à dire : le genre va-t-il encore prendre de l’essor, ou se tasser ? La préhistoire possède d’ailleurs son réel public et ses fans qui apprécient cet âge farouche ou les aventures qu’on peut y vivre. Mais le nombre de lecteurs pourrait être encore plus large ! Pour beaucoup, cela demeure encore une période méconnue, où pleuvent des coups de massue, emplie des beuglements. Mon travail est de lui donner du sens avec du fond, de la culture.

Vous évoquez les dialogues. Alors que ceux du film de Jean-Jacques Annaud étaient réduits à leur plus stricte expression dans son adaptation du roman de Rosny Aîné, vous les faites parler dans un langage autrement plus châtié.

Mes choix sont dictés par le contexte dans lequel j’ai fixé l’histoire. Je veux coller au maximum au roman, car c’est un classique, un chef d’œuvre à honorer. Les dialogues sont presque identiques à ceux du roman, même si j’en ai rajouté un peu pour les endroits où cela manquait pour bien comprendre les enjeux de l’intrigue. Comme dans le livre, j’ai laissé les personnages parler d’eux à la troisième personne. En comparaison, Neandertal me permettait de montrer le cousinage des néandertaliens avec les hommes modernes, et leur niveau cognitif aussi élevé que le nôtre. C’est pour cela que dans cette précédente série je leur avais laissé la possibilité de s’exprimer comme vous et moi.

Parlons du roman : alors que vous avez déjà pas mal travaillé sur la préhistoire, pourquoi vouloir adapter maintenant le roman de Rosny Aîné ?

Ah, La Guerre du feu ! Je suis un passionné depuis tout enfant. C’est le roman de référence, le plus connu sur cette période, et qui garde toute sa fraîcheur plus de cent ans après sa rédaction. Même si le cadre scientifique qu’il présente n’est plus à jour, il conserve l’attrait de l’aventure et l’intérêt du regard sur la fiction préhistorique, avec le mythe du feu, pour manger, se protéger et se chauffer, mais également une quête du feu métaphorique, celle de la pleine humanité qu’on ne peut atteindre qu’avec le mélange des cultures et la rencontre d’autres tribus, d’autres races. Cela aurait été une trahison de distordre le récit pour appliquer les connaissances scientifiques actuelles. Je préférais respecter l’œuvre, plutôt que de la transposer au vu de nos connaissances contemporaines. Pour ce qui est de se tenir au plus près de la recherche actuelle, mes deux précédentes séries m’ont déjà comblé. Ici, je voulais me mettre au service du récit, par l’illustration.

Vous présentez deux sortes d’hommes bien différentes : le premier croit en l’amour, la solidarité et fait preuve d’intelligence, voire de sensibilité. Tandis que le second répond plus au mythe de l’homme préhistorique : brutal, borné et violent. Une façon de présenter deux façons de vivre, encore applicable aujourd’hui ?

Cette opposition entre les deux hommes qui cherchent le feu, ce sont avant tout les propos de l’auteur. Mais loin du dogme, on devine ce qu’il a voulu dire à travers l’aventure : l’évolution humaine passe par la main tendue vers les autres, la recherche d’alliance, et la solidarité. Le personnage sombre représente tout l’inverse. Le premier tome qui vient de sortir est la mise en situation de cette humanité, dans un monde à la fois dangereux, fascinant, et farouche. On ressent réellement cette fascination romantique de Rosny Aîné pour une terre vierge et indomptée. En effet, au-delà de la science, il faut avouer que le progrès a altéré une beauté qui ne reviendra plus. Le récit confronte donc ces hommes isolés à ce monde, dont les humains font partie, sans toutefois le dominer. Naoh est d’ailleurs presque un archétype du héros prométhéen, porte-flambeau de l’humanité, qui désire comprendre le monde pour transcender son état fragile d’humain. Il va d’ailleurs réaliser une alliance avec les mammouths dans le tome 2. Dans ce tome 1, on trouve déjà d’autres liens entre les hommes et la nature que ceux de la férocité et de la prédation, comme cette tendresse du héros vers sa promise, qui va trouver en écho une histoire d’amour crépusculaire entre deux fauves. C’est un monde violent, mais avec l’éclosion de tendresse, car il faut bien que les espèces se perpétuent également !

Dans un genre aussi à part, difficile de ne pas citer de grands noms. On sait quelle référence et quelle amitié vous lient à Chéret, le dessinateur de Rahan, mais je trouvais que votre personnage plus sombre empruntait certains traits des méchants de Tounga, créé par Aidans ?

J’ai découvert le travail d’Aidans sur le tard, alors que j’avais déjà quelques albums à mon actif, et que les lecteurs venaient m’en parler en dédicace. Mais j’ai trouvé son travail vraiment très intéressant ! Plus particulièrement, les dernières aventures de Tounga sont très belles, et donnent du relief à ce guerrier doté de sentiments contradictoires, et souvent confronté à une violence très bestiale. Bien entendu, avec nos personnages de ‘méchants’, on revient sur le même schéma graphique, car Aidans a beaucoup puisé dans les romans de Rosny, dont La Guerre du feu, pour ses récits. Il faut dire que les personnages du roman sont vraiment de puissants archétypes. D’un autre côté, pour les trois héros, je m’étais entendu avec mon éditeur pour revenir à la source du roman dans son contexte de première publication : un feuilleton populaire, en mettant en scène des héros auxquels le lecteur pourrait s’identifier plus facilement qu’à ceux présentant la morphologie archaïque des personnages de Neandertal.

Le quasi-dépouillement du monde originel, qui sert de toile de fond au récit, permet de se rendre compte qu’on touche à la source-même de toute intrigue, une sorte de quintessence de l’aventure, de laquelle tous les autres récits n’ont eu qu’à puiser…

Effectivement, de la préhistoire jaillit ce substrat, cette aventure scientifique documentée qui étreint le lecteur pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la science. On entre littéralement dedans, car c’est à la fois brut, au sens premier des origines, mais aussi au sens d’une dramaturgie qui touche à l’épure. Il s’agit d’une quête aussi simple qu’inéluctable. Le roman préhistorique reprend, parfois sans s’en rendre compte, les mythes des origines. Il met en scène des récits mythiques ou religieux de l’aube des temps, et raconte donc souvent le même type d’histoires, mais ici transposées dans un monde auquel on peut croire. Même si, malgré l’avancée de la recherche, on ne sait pas exactement comment était la vie il y a cent mille ans, les lecteurs veulent qu’on leur présente cette période comme s’ils y avaient vécu. La science donne de la vraisemblance, mais ce qui passionne, c’est l’aventure avant tout.

Vous vous êtes adjoint le partenariat d’un coloriste, Simon Champelovier. Cela signifie-t-il que vous allez pouvoir accélérer votre cadence de publication ?

Oui, je suis déjà presque à la moitié du tome deux, ce qui assure une parution en automne de l’année prochaine. Nous avons décidé que je ne ferais plus mes couleurs pour gagner du temps, mais mis à part cela, le travail de Simon est remarquable ! Ses couleurs sont plus intenses, et il parvient à mieux jouer sur les contrastes grâce à l’informatique, que je ne pouvais le réaliser avec mes techniques traditionnelles. Ses couleurs sont tout simplement plus puissantes, plus contemporaines, et donnent plus de force au propos que je veux mettre en avant. Si cet appui aux couleurs me permet donc de bien avancer, la série Vo’hounâ demeurait inachevée, donc je continue de travailler sur le quatrième et dernier chapitre. Cela sera publié uniquement sous forme d’intégrale reprenant la totalité du récit, en noir et blanc, rehaussé d’ocre, aux éditions Errance/Acte Sud. Ce recueil est quasiment achevé, ce qui récompensera la patience des premiers lecteurs, avec le final tant attendu.

(par Charles-Louis Detournay)

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D’Emmanuel Roudier, lire également :
- les chroniques de Neandertal : tomes 1, 2 et 3
- une autre interview : « Je voulais aller à l’encontre des idées reçues et rendre justice à nos ancêtres ! » (Oct 2009)

Photo en médaillon : © Chloé Vollmer-Lo

 
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5 Messages :
  • Le lien censé pointer sur Chéret est mort.

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    • Répondu par Actuabd le 22 novembre 2012 à  09:01 :

      Il est maintenant ressuscité. Merci.

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    • Répondu par Geraud le 22 novembre 2012 à  15:14 :

      ...Pas tout à fait (il fonctionne chez moi).

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    • Répondu par Frencho-ID le 22 novembre 2012 à  17:11 :

      C’est donc réparé, merci.

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  • La préhistoire a/avait un indéniable pouvoir d’attraction, et les séries qui la traitait ont amené tout un lectorat neuf à la bande dessinée. Aujourd’hui l’équivalent fait cruellement défaut !

    J’aime beaucoup Aidans et Chéret,de grands monsieur de la BD franco-belge.Les albums de Tounga "La dernière épreuve"et" La loi et le sang" ,avec les sœurs Hap’poï,sont effectivement très bons, donnant de l’amplitude à la série , privilégiant l’aventure humaine.C’était bien !C’est a ce moment que la série s’est interrompue ,coupant ce bel élan...

    Chéret est un des grands oubliés de la BD franco-belge,auteur considérable dont on a pas justement estimé la mesure,un des plus digne représentant de la narration graphique,avec peu d’équivalent dans l’art d’impliquer et d’imprégner le lecteur.Capable de rendre légitime le plus improbable.

    Un précurseur aussi.

    Précurseur ,certainement sans en avoir conscience,dans le style global qui fleuri aujourd’hui dans le monde.

    Monsieur Chéret je crois que ça lui va bien !

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