"... En Chine" de Sascha Hommer : un Allemand dans l’Empire du Milieu

7 février 2017 0
  • Sascha Hommer, un des auteurs de référence de la bande dessinée alternative d'outre-Rhin, publie chez Atrabile un quatrième livre en français. Il revient cette fois sur son expérience d'expatrié dans la mégapole chinoise de Chengdu. Une ville démesurée, oppressante et fourmillante : une nouvelle forme d'exotisme.

Sascha Hommer, dessinateur et éditeur allemand, appartient au vaste courant de la bande dessinée alternative européenne. Comme d’autres en Espagne, en France, en Italie ou ailleurs, il choisit des thèmes et un graphisme très personnels. Sans chercher le réalisme à tout prix, il ne fait abstraction ni du monde qui l’entoure ni de ses expériences.

Après avoir publié en France Insekt (Sarbacanne, 2007), Quatre Yeux (Atrabile, 2012) et Dri Chinisin (L’Association, 2013), il retrouve l’éditeur suisse pour raconter son séjour de quelques mois, en 2011, dans l’immense ville chinoise de Chengdu. Capitale de la province du Sichuan, Chengdu peut sans nul doute être qualifiée de mégapole. "Aussi peuplée que Hambourg en 1961" (comme l’explique le professeur de chinois du dessinateur), la ville compte aujourd’hui plus de 14 millions d’habitants, dont 9 millions en périphérie.

Avec cette explosion démographique, due davantage à l’exode rural qu’à la croissance naturelle de la population, sont apparus des maux touchant aujourd’hui bien des métropoles des pays émergents. Circulation infernale, pollution opaque et urbanisme glacial font de Chengdu une ville certes moderne, mais de moins en moins humaine - et en tout cas plus guère à taille humaine. Sascha Hommer nous fait très bien ressentir tous ces travers, sans pour autant transformer son livre en brûlot antichinois.

"... En Chine" de Sascha Hommer : un Allemand dans l'Empire du Milieu
... En Chine © Sascha Hommer - Atrabile 2017

Retraçant le déroulement chronologique de son séjour, l’auteur décrit cette ville-monde à travers son regard et celui de ses amis, par petites touches, faites d’anecdotes et de témoignages. La construction du récit empêche cependant la lassitude. L’ouvrage est documenté et les références sont clairement assumées - de Marco Polo à Claude Levi-Strauss en passant par Hergé - mais Sascha Hommer demeure à hauteur d’homme en s’arrêtant sur ce qui rend le quotidien si étrange dans cette ville à la fois banale et monstrueuse.

La chasse aux rats et aux cafards est presque permanente. La circulation à pieds ou à vélo relève du défi. Le climat étouffant et le risque sismique font planer comme un pesant couvercle sur la ville. Mais quelques rencontres viennent éclairer un quotidien plutôt grisâtre. Une jeune fille semble chercher davantage un compagnon occidental qu’un appartement habitable. Une vieille femme, dans un parc, joue au tennis de table... et épuise littéralement, par sa dextérité, notre dessinateur.

Le graphisme choisi par Sascha Hommer participe grandement à la perception que nous avons de cette grisaille. Les trames de gris dominent largement, agrémentées, si l’on peut dire, de taches d’un noir charbonneux. Tout ceci nous rend la pollution ou la pluie quasiment palpables, mais nous donne aussi à ressentir l’ambiance assez morose qui semble flotter à Chengdu, pourtant présentée comme une des villes chinoises les plus culturellement actives.

... En Chine © Sascha Hommer - Atrabile 2017

Cet effet est encore accentué par un procédé assez étonnant. Sascha Hommer a en effet choisi de représenter les visages de ses personnages de façon allusive, presque iconique. Ni abstraits, ni animalisés, les visages sont réduits à quelques traits qui tranchent avec le réalisme des décors.

L’auteur lui-même se représente grimé : un masque de chat lui sert de visage pendant l’essentiel du récit, hormis après qu’il eut assisté à une représentation de l’Opéra de Chengdu. Ce procédé, plutôt troublant, apporte une distanciation intéressante. Ainsi, notre lecture se concentre sur la représentation de la Chine, faisant passer l’aspect autobiographique au second plan. Cela pourra cependant empêcher certains lecteurs d’entrer complètement dans le récit.

Autre choix, peut-être encore plus étonnant : celui de raconter, au cœur du livre, un rêve étrange mêlant dystopie et science-fiction. Ce passage s’inspire du roman de science-fiction La Cité des chats, publié par Lao She en 1932. Sur une planète Mars onirique, le narrateur se retrouve à travailler pour un peuple de chats totalement soumis à l’emprise de la drogue. Satire de la Chine impériale, ce romain était ancré dans son époque malgré une forme moderne.

Que vient faire cette adaptation au beau milieu d’un récit somme toute réaliste ? S’agit-il de montrer à quel point le séjour dans une mégapole chinoise peut être déstabilisant ? Ou sommes-nous face à une métaphore politico-historique, où se peuple de chats représente la nation chinoise aux prises avec le "capitalisme d’Etat" inventé par ses dirigeants, qui prolongent à leur manière les travers de la Chine ancestrale ? L’auteur ne nous donne pas de clé de lecture, et chacun pourra donc y voir ce qu’il juge le plus pertinent.

... En Chine © Sascha Hommer - Atrabile 2017

Le dernier ouvrage de Sascha Hommer, s’il n’est pas d’une lecture particulièrement difficile, se révèle finalement assez étrange. Ni vraiment récit de voyage, ni tout à fait récit autobiographique, ... En Chine est un livre intéressant : sans être pris par la main, nous y découvrons une Chine démythifiée.

... En Chine © Sascha Hommer - Atrabile 2017

Voir en ligne : Le site de l’auteur

(par Frédéric HOJLO)

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16 x 22 cm - 176 pages noir & blanc - broché avec rabats - paru le 24 janvier 2017 - commander ce livre chez Amazon ou à la FNAC.

Consulter le site de Sascha Hommer.

A lire sur ActuaBD :
- Quatre yeux – Par Sascha Hommer – Atrabile.
- Dri Chinisin – Par Sascha Hommer, d’après Brigitte Kronauer – L’Association.

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