Enfin, la suite de Druuna !

8 avril 2019 0 commentaire
  • Seize ans après sa précédente apparition, Druuna, l'une des deux plus grandes figures de l'érotisme en bande dessinée, opère son grand retour avec la suite de sa série culte. Un ouvrage qui mêle SF et Indiens ? Une association, en tout cas, qui résume bien la carrière de Serpieri.

Avec Claudia, l’héroïne du Déclic signé Milo Manara, Druuna est sans doute l’une des deux figures les plus populaires de l’érotisme en bande dessinée. Charnelle, lascive, sensuelle, Druuna est surtout désespérément humaine dans un univers SF où les dimensions parallèles, les clones, les androïdes et autres robots le disputent aux entités organiques.

Enfin, la suite de Druuna !
Paolo Serpieri au Festival d’Angoulême 2016.
Photo : Charles-Louis Detournay

Une publication labyrinthique, à l’image de la série

Pour comprendre l’événement que représente la parution d’un nouveau tome de Druuna, opérons un petit retour en arrière. 1986, Dargaud publiait un one-shot intitulé Morbus Gravis : un mélange détonnant de violence, d’érotisme et de science-fiction qui a laissé une empreinte profonde dans le souvenir des lecteurs.

Sans doute, l’auteur Paolo Serpieri lui-même n’imaginait-il pas un tel succès lorsqu’il créa ce récit post-apocalyptique et auto-conclusif. Il mit aussitôt de côté les excellents récits de western peuplés de Peaux-Rouges dans lesquels il excellait habituellement. [1], pour se consacrer à son héroïne Druuna dont la renommée avait fait le tour du globe, bien plus loin que le reste de son œuvre.

Faux départ en janvier 2015 sous le label Lo Scarabeo qui se conclut par une coédition avec les éditions Glénat

Dès le troisième tome, Serpieri, fidèle en amitiés, décida de suivre son éditeur Claude Moliterni et opta pour la petite structure qu’il avait fondée, la maison Bagheera. Six nouveaux tomes virent le jour, entre 1990 et 2003. Hélas, la relation entre l’auteur et l’éditeur finit devant les tribunaux. Le lecteur dut prendre son mal en patience.

Son attente fut finalement récompensée douze ans plus tard, la série renaissant chez l’éditeur italien Lo Scarabeo. Le projet se composait de quatre albums publiés en diptyques regroupant ses premières huit aventures, plus un cinquième ouvrage présenté comme inédit ! La diffusion confidentielle du premier tome n’a sans doute pas été à la hauteur des attentes de l’éditeur et de son auteur, car l’expérience tourna court. Et c’est finalement en 2016 que la mouture finale arriva sur nos étals grâce à une collaboration entre Glénat et Lo Scarabeo qui maintient l’idée de la publication en paires d’albums enrichis de cahiers graphiques complémentaires.

Pour relancer la série, Glénat décide en 2016 de débuter la publication de "Druuna" par un album inédit, préquel au mythique "Morbus Gravis"

Pour assurer la relance, l’éditeur grenoblois choisit de publier en premier l’album inédit, dans la droite ligne des récits au souffle aventureux et érotique de la muse de Serpieri. Présenté comme le tome 0 de la série, Anima est à la fois dans la droite ligne des Druuna, tout en étant cependant spécifique. Certes, on suit une fois les pérégrinations de la sculpturale héroïne, mais cette fois, tout le récit est muet et se déroule dans un monde "terrestre" peuplé d’animaux préhistoriques bien éloignés des atmosphères organico-métalliques des précédents vaisseaux spatiaux de la série-mère.

« "Anima" est parti d’un rêve, nous expliquait Serpieri en 2016, C’est une parenthèse dans l’univers de Druuna. J’étais alors encore en procès avec ma maison d’édition d’origine et je ne pouvais plus dessiner mon héroïne-fétiche. Pendant toutes ces années avec Druuna, j’étais enfermé dans un monde cloisonné, avec cette sensation d’étouffement qui l’accompagnait. J’ai donc voulu m’aérer l’esprit, prendre du champ. Mais en dépit de cette première envie, je suis revenu rapidement à mes fondamentaux avec une ambiance claustrophobique dès la moitié du récit. Je tiens à préciser que, contrairement, à ce que je fais dans mes autres bandes dessinées, je n’ai pas voulu raconter une histoire, mais bien une succession d’images qui se raccordaient entre elles. Je voulais laisser la place à l’imagination du lecteur. »

Anima, les aventures muettes d’une aventurière... pas si solitaire !

Inespérée : la suite des pérégrinations de Druuna

La suite de Druuna est disponible dans les bacs

Fidèle à sa feuille de route, Glénat a donc publié entre 2016 et 2019 les quatre diptyques dans le format un peu réduit d’Anima. Chacun de ces gros albums se compose de deux albums originels assortis à chaque fois d’un somptueux cahier graphique. La surprise provient d’un sixième album (donc le cinquième si l’on compte Anima comme le tome 0, et qui reprend la suite des événements se déroulant après la fin de Clone, le huitième opus paru initialement chez Bagheera en 2003.

Les fans de Druuna seront comblés par cette suite inespérée : on retrouve la plantureuse héroïne, qui atterrit une nouvelle fois mystérieusement sur un nouvel univers, à ceci près qu’il ressemble aux grandes plaines nord-américaine de la fin du XIXe siècle. Livrée à elle-même, elle déambule à travers cette immense étendue jonchée de cadavres jusqu’à sa rencontre avec un chef indien qui la nomme « celle qui vient du vent ». Mais il ne semble pas être le seul à la connaître. Ils seront bientôt rejoints par une troupe de conquistadors, Druuna se trouvant prise entre deux feux, et se demandant si ce nouveau monde est bien réel ? Car elle a déjà dû faire face à de nombreuses déconvenues dans le passé...

Druuna - Celle qui vient avec le vent

Sans vous dévoiler l’intrigue, révélons que les canons de la série sont bien respectés : Druuna doit une nouvelle fois trouver son chemin entre le réel et le factice, doutant de sa propre nature humaine par rapport aux ersatz qu’elle croise. Les thèmes de l’identité, de la (re-)naissance par le passage de l’eau, du rapport entre l’homme (la femme...) et la machine sont au cœur du récit. Les réflexions existentielles de Druuna sont d’ailleurs pléthoriques. A contrario du muet Anima, Celle qui vient avec le vent est peut-être le plus loquace des albums de la série, de quoi aborder toutes les questions qui tarabustent l’héroïne.

Beaucoup moins érotique que certains précédents ouvrages de la série, Celle qui vient du vent continue néanmoins de glorifier la plastique féminine. Serpieri n’a rien perdu de son talent, campant les atmosphères comme les personnages avec une autorité magistrale. Il revisite également certains apports graphiques de la série, comme le mélange de tubulures, de câbles électriques et de ramifications organiques qui définissent son univers. Sans oublier la fameuse porte qui dévoile une fois de plus bien des secrets, ou le mur qui limite l’univers.

Druuna - Celle qui vient avec le vent

La galerie des personnages de la série n’a pas été oubliée, les plus marquants sont bien présents : le mystérieux gnome qui accompagne Druuna depuis les premières pages de Morbus Gravis, le fantomatique Schastar, la blonde et sauvage Terry, etc. Le plus marquant d’entre eux reste certainement le Doc, apparu depuis le tome 3 de la série, qui n’est autre que l’incarnation de Serpieri lui-même. Ces "retrouvailles" en fin de périple marquent d’ailleurs le récit autant que le lecteur. Faut-il les prendre pour un adieu ?

Druuna et les Indiens

Outre la conservation des éléments majeurs de la série, la seconde notion caractéristique de cet album inédit est la présence des Indiens, l’autre grande facette de l’œuvre de Serpieri. Ici, les deux pans de sa carrière se rejoignent dans un seul et même récit.

Druuna confronté aux Indiens, chers à son créateur !
Druuna - Celle qui vient avec le vent
Une fois de plus, l’album profite d’un très beau dossier graphique complémentaire, ici 37 pages !
Druuna - Celle qui vient avec le vent

Tant dans la représentation des peuplades amérindiennes que dans celle des sauvages envahisseurs espagnols, on sent que Serpieri s’est fait plaisir en mêlant les deux univers, posant volontairement des éléments anachroniques, comme ce superbe cheval que Druuna monte à merveille, mais qui effraie les Conquistadors.

Faut-il voir dans la réunion de ces deux grandes thématiques, la volonté de réaliser un album-testament ? Peut-être... C’est surtout une belle façon de rappeler aux nombreux lecteurs de Druuna que son auteur ne s’est pas limité à cet univers de science-fiction. Libres à eux de franchir le pont pour découvrir d’autres espaces !

Quoiqu’il en soit, Celle qui vient avec le vent comblera les attentes des connaisseurs de Serpieri. Nous leur conseillons d’ailleurs de relire la totalité de la série (voire tous les albums de l’auteur y compris les westerns) pour profiter au mieux de cette nouveauté. La conclusion de ce nouvel opus reste étrangement ouverte, reproduisant en cela la fin du précédent Clone, ce qui laisse envisager une suite dans un proche futur.

Serait-ce un adieu ?
Druuna - Celle qui vient avec le vent

(par Charles-Louis Detournay)

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LIRE ÉGALEMENT :

- Notre article concernant son arrivée chez Glénat et le tome 0 de cette série, Anima, dans Druuna dévoile ses charmes chez Glénat

- Paolo Serpieri : La vérité toute nue, son album avec Jean Dufaux et l’interview associée : "Je voulais montrer une Venise futuriste, décadente"

[1Ces westerns ont tous récemment été réédités chez Mosquito.

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