Enrico Marini : « Pour faire évoluer le Scorpion, il faut le tourmenter, le faire souffrir. »

19 janvier 2015 9 commentaires
  • Le dessinateur et co-scénariste du "Scorpion" revient sur la nouvelle impulsion donnée à cette grande série de Dargaud : les choix discutables de leur héros, les personnages qui quittent la série, et le nouveau tournant que celle-ci prend pour ce tome 11 et les suivants.

Vouliez-vous entamer un nouveau cycle avec l’exploration du secret de la famille Trebaldi ?

Enrico Marini : « Pour faire évoluer le Scorpion, il faut le tourmenter, le faire souffrir. » Avec Stephen, nous avions établi l’ossature de la série sans aller dans tous les détails. Nous allons maintenant traiter les origines des neufs familles, dont celle des Trebaldi, la famille d’origine du Scorpion. Après avoir découvert qui était son père, son passé et l’origine de la marque qu’il porte sur l’épaule, ses problèmes personnels se sont résolus dans le tome 10. Mais le lien qui l’unit avec les Trebaldi l’entraîne dans d’autres aventures et d’autres dangers.

De nouveaux personnages apparaissent, d’autres quittent la scène...

Oui, nous voulions faire table rase et repartir dans une nouvelle direction. Nous voulons bousculer notre personnage et voir comment il allait réagir, d’autant plus qu’il a maintenant de nouvelles responsabilités. En tant qu’héritier, il devient la cible d’un tueur qui élimine les têtes des différentes familles. Le cycle précédent était tourné vers les tourments intérieurs de notre personnage (question sur ses origines, sa mère, etc.). Stephen et moi (et peut-être les lecteurs ?) voulons maintenant renouer avec un Scorpion aventurier, avec une part de légèreté qu’il a retrouvée. La grande différence réside dans le fait qu’il était auparavant le chasseur, et que c’est maintenant lui qui est traqué, sans qu’il sache réellement pourquoi. Et cela le stimule !

Sans trop en dévoiler sur cette nouvelle intrigue, de nombreuses questions sur la paternité se posent dans cet album : il a trouvé un père et l’a perdu dans le même temps. Il y gagne maintenant un enfant qui pourrait être son fils.

Il s’est découvert un père très éloigné de l’image idéale qu’on pourrait en avoir. Puis, il se rend compte qu’il aurait sans doute lui-même une descendance. Cela crée d’intéressantes nouvelles constellations : les vieux hommes de pouvoir sont remplacés aussi par les jeunes des familles. Nous avons donc bouleversé tout l’univers du Scorpion !

Ce bouleversement intervient aussi pour les trois femmes qui tournaient en permanence autour du Scorpion : vous avez réservé quelques surprises au lecteur... Est-ce que vous aviez besoin vous-mêmes de vous mettre en danger, parce que vous ressentiez l’impression de ronronner ?

Oui, nous avons fait le ménage. Stephen et moi voulions un nouveau démarrage, tout en restant dans une dynamique intéressante. Cela fait quinze ans que l’on travaillait sur cet univers, moi peut-être plus que Stephen car je passe neuf mois sur chaque album. J’aime les personnages, la série et le récit. Mais à force de dessiner toujours les mêmes choses, je ressentais l’envie de changer de lieu...voire de constellation ! Ces moines en robe à dessiner tout le temps, cela devenait un peu lassant (rires) !

Vous continuez à réaliser des flashbacks qui permettent de varier les périodes historiques. Puis le Scorpion va une nouvelle fois quitter Rome, ce qui va modifier les lieux et les atmosphères ?

Oui, ces séquences dans le passé doivent expliquer ce que représente ce trésor des Trebaldi, c’est aussi important qu’intéressant à dessiner. Le prochain tome nous entraînera effectivement en Toscane et en Ombrie, des paysages que j’aime beaucoup, qui me permettent de partir en repérages, ce qui me procure beaucoup de plaisir.

Avec une série aussi longue, est-ce que vous avez besoin de rencontrer des envies personnelles afin de rester motivé ?

Oui, du plaisir, mais j’ai aussi besoin de m’approprier encore plus la série. Nous savons très précisément dans quelle direction nous allons dans les deux tomes suivants. Les prochaines péripéties risquent peut-être de heurter les fans de la série... Et nous-mêmes, nous sommes toujours tristes de voir partir définitivement un personnage. Cela demande donc beaucoup de réflexion, mais c’est nécessaire pour redynamiser l’ensemble.

Quelle est votre implication en tant que co-scénariste de la série ?

Nous avons toujours travaillé sur base d’un ping-pong. J’ai créé ce personnage il y a plus de quinze ans, et j’avais réalisé un grand nombre de croquis pour stimuler l’imagination de Desberg. Nous avons toujours échangé nos idées et nos envies. De mon côté, j’étais porté par cet aventurier qui s’appellerait le Scorpion : un fin bretteur, mélange de Zorro et d’Errol Flynn. Globalement, je donne des idées de base, et Stephen met cela en scène.

Graphiquement parlant, vous continuez d’explorer différentes pistes. Devez-vous vous affronter de nouveaux défis pour être stimulé à réaliser un album ?

Que cela soit scénaristiquement ou graphiquement, j’ai besoin de me sentir en danger pour éviter de m’ennuyer. C’est pour cela que j’ai demandé à Stephen d’éliminer des personnages : cela évite de se perdre dans cette multitude, et cela crée du drame. Pour faire évoluer son héros, il faut le tourmenter, le faire souffrir. Il sort alors du stéréotype.

Cela pousse également le Scorpion à prendre des décisions difficiles...

Ses choix ne sont pas toujours éthiques, c’est vrai. Il ne réagit pas toujours comme le lecteur s’y attendrait, ce qui peut étonner.

Est-ce ce sont finalement ces fêlures qui caractérisent un héros moderne, justement plus éloigné d’un Zorro ou d’un Errol Flynn ?

Oui, tout-à-fait. Les mentalités ont évolué, et la vision du héros également. Je dois encore en discuter avec Stephen, mais je pense que le Scorpion va devoir payer un tribut pour cette nouvelle liberté acquise, ainsi que ses prises de décision tranchées, conscientes ou inconscientes. Même si le Scorpion est plus dans le camp des bons que des méchants, il ne représente pas un modèle de vertu. Cela se voit dans ses actions ou avec son entourage. Il doit supporter les conséquences du désespoir et de la mort qu’il sème souvent autour de lui.

Dès lors, les premiers tomes de votre série pourraient être vus comme le caractère d’un adulescent, et après avoir affronté les blessures de son passé, le Scorpion fait face à une possible progéniture et doit affronter ses choix d’adulte ?

Oui, il doit subir la responsabilité de ses actes précédents. D’un côté, il retrouve une part de légèreté dans le tome 11, mais d’un autre côté, cela le pousse à commettre d’autres erreurs ou prendre d’autres décisions,notamment de négliger des personnes qui auraient besoin de son aide. Cette façon de présenter les personnages est plus moderne, dans la foulée de ce que les romans, mais aussi et surtout la télévision, présentent comme parcours décomplexés. Il n’a pas été chercher Meja à la fin du tome 10 pour l’épouser, comme Errol Flynn l’aurait fait, et le lecteur se demande certainement pourquoi. Cette liberté a son prix.

Voulez-vous apporter cette touche de modernité dans le récit de L’Étoile du désert dont vous co-écrivez le second cycle avec Desberg ?

Dans le diptyque que nous avions précédemment réalisé ensemble, il y avait un mélange de classicisme du Western, mais avec un aspect rude et violent, plus moderne. Le choix d’un héros plus âgé sortait aussi des normes. Ce héros très fermé a vécu une descente aux enfers, afin d’évoluer.

Concernant le second cycle, j’apporte mes idées à Desberg, puis je relis ce qu’il écrit afin de lui donner mon point de vue. Comme j’ai le souhait de réaliser moi-même un western dès que j’aurais fini les projets qui m’accaparent actuellement, j’ai beaucoup accumulé de documentation sur cette époque.

Alors que le Scorpion est plus romanesque, nous voulons plus ancrer cet autre récit dans la réalité. Je ne voulais pas un dessinateur qui tente d’imiter mon style, je suis donc ravi que Hugues Labiano ait accepté ce projet. Je suis très content d’avoir pu découvrir ses premiers dessins.

Comment va s’articuler ce second diptyque par rapport au premier ?

On peut parler d’une sorte de préquelle. Tous les personnages sont nouveaux, mais il y a un lien entre les deux diptyques. Nous voulons faire de L’Étoile du Désert une série de cycles indépendants, mais complémentaires.

Un extrait du premier cycle de "L’Etoile du Désert", dessiné par Marini

Avec tout cela, allez-vous maintenir l’annualité sur Le Scorpion ?

Avant mon projet de western en solo, je dois d’abord terminer deux-trois Aigles de Rome et certainement autant de Scorpion. Quant au rythme de parution, j’ai toujours aligné les albums et les promotions sans réellement programmer de vacances. je voudrais me respecter un peu plus, afin de mettre de l’ordre dans mes projets et mes envies. Je n’aurais donc pas de nouveautés en 2015, car je veux m’investir dans le prochain album des Aigles de Rome, que je veux au moins aussi bon que le précédent, mais cela fait beaucoup de barbares à dessiner ! Je ne voudrais rouvrir l’album quelques années plus tard, et me dire que j’aurais vraiment pu faire mieux.

Quid du recueil de vos dessins que vous voudriez publier ?

Oui, s’il n’y aura pas de réelles nouveautés en 2015, je sortirai normalement un art-book pour mes 25 ans de métier, sans doute chez Dargaud. Je vais rassembler tout ce que j’ai dans mes cartons : bien sûr des dessins tirés du Scorpion, des Rapaces, du Gipsy, des Aigles de Rome, mais aussi tout ce qui tourne autour de mon univers. Nous ressortirons aussi le hors-série du Scorpion : Le Procès. Comme je n’avais peut-être pas assez suivi ce projet à ses débuts, j’avais l’envie d’une refonte plus généreuse. Nous avons donc refait la maquette, la couverture sera différente avec des pages complémentaires. Avec ces deux projets, ainsi que le travail sur les Aigles de Rome, 2015 sera déjà bien rempli !

(par Charles-Louis Detournay)

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Lire nos chroniques du tome 10 et 11

Photo en médaillon : © CL Detournay

 
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9 Messages :
  • Le lettrage informatique est horrible (il est décalé en plus ahahah !), c’était plus agréable à lire dans le premier cycle, lettré à la main.

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  • "réflexions " ce ne serait pas plutôt réflexion ?

    adulescent , oui si on adule l’adolescent,
    "annualité" : terme en comptabilité. ici ? oui pourquoi pas

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    • Répondu par Charles-Louis Detournay le 19 janvier 2015 à  14:53 :

      Merci de vos commentaires.

      - Nous avons bien corrigé "réflexion"
      - Le Larousse donne cette définition de l’adulescent : "Jeune adulte qui continue à avoir un comportement comparable à celui qu’ont généralement les adolescents"
      - quant au terme "annualité", il n’est pas uniquement dédié à la comptabilité. Le Larousse le définit comme "Qualité de ce qui est annuel."

      cordialement

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      • Répondu le 19 janvier 2015 à  16:27 :

        adulescents, le terme positif des adolescents attardés.

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  • Malheur à celui qui aime autant "Le scorpion" que "Les aigles de Rome" car le voilà condamné à la double peine. Il faudra donc se montrer plus que patient avant de connaître le mot "fin" de chacune de ces deux excellentes séries ! A l’origine la série des "Aigles" était prévue pour constituer un triptyque. Quant au "Scorpion" Stephen Desberg avait annoncé dans un entretien voici quelques années qu’il y aura seize tomes. Petit problème d’arithmétique : sachant qu’Enrico Marini alterne ces deux sagas à raison d’un album chaque année et, qu’à la lueur de cet entretien, rien n’est à attendre pour 2015, dans combien d’années connaîtrons-nous le dénouement des aventures du Scorpion ?!... J’espère qu’il y aura une bédéthèque bien fournie à la maison du 3ème âge !!! Et ce, si tant est que mes yeux sauront encore lire d’ici là !

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    • Répondu le 19 janvier 2015 à  20:33 :

      et le gipsy dans tout ça :(

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      • Répondu par Serge BUCH le 19 janvier 2015 à  20:52 :

        Là vous compliquez le calculs encore un peu plus !

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        • Répondu le 20 janvier 2015 à  08:53 :

          C’est là une des grandes limites de la série tradi 48CC. Trop d’attente entre les tomes. Trop peu de temps de lecture par livre. Vive les one-shots de 200 pages !

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          • Répondu par Oncle Francois le 20 janvier 2015 à  11:41 :

            ah, là vous parlez des intégrales, je pense. Vous avez raison, c’est une forme de lecture idéale pour le lecteur patient. Plus c’est long, plus c’est bon, la formule est connue, mais il est vrai que cela évite d’avoir à relire les précédents tomes de l’intrigue. Monsieur Van Hamme s’est permis un bref rappel des précédents évènements dans les premiers XIII, ce qui n’était pas du luxe... vu la densité des péripéties et des protagonistes à l’agonie dans ce monde impitoyable. arf !°)

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