Entre Ange et Ténèbres, Soleil continue de privilégier l’Héroïc-Fantasy

16 janvier 2011 0 commentaire
  • Si le Lombard a marqué un gros coup en lançant la première spin-off de Thorgal, Soleil n’en démord pas et continue de miser sur le genre qui a marqué son essor. D’ailleurs, trois excellents albums récemment sortis chez l'éditeur toulonnais sont autant d’hommages à la série de Rosinski et Van Hamme.

Sorti il y a quelques semaines, le nouvel album de Thorgal, accompagné par le premier tome de Kriss de Valnor replaçait cette série mythique sous les projecteurs. Pour la plupart des auteurs et lecteurs, Thorgal demeure la référence suprême de l’Héroïc-Fantasy franco-belge (polonais...), et il faut donc pas s’étonner que cette série ait laissé des traces dans l’imaginaire collectif, engendrant malgré elle d’autres publications tout aussi convaincantes.

Entre Ange et Ténèbres, Soleil continue de privilégier l'Héroïc-Fantasy
Seul défaut de la série, des couvertures pas toujours engageantes...

Ainsi, presque en même temps que cette sortie combinée au Lombard, Soleil publia trois albums qui rivalisent de graphisme et d’ingéniosité face à cette icône de la bande dessinée. Sans aucune volonté de plagiat, leurs auteurs assument pleinement cette filiation, considérant Thorgal comme un modèle du genre.

Marie des Dragons : une série qui fonce à tombeau ouvert

Trois albums en treize mois ! Ange et Thierry Demarez avaient beau nous avoir confié qu’ils désiraient un rythme de publication rapide pour évoquer ce feuilleton, le constat laisse tout de même pantois. Surtout que si on fait exception des deux dernières couvertures peu engageantes, le dessin demeure aussi fouillé qu’attirant, tandis que les exceptionnelles couleurs de Bastide achèvent de livrer une superbe proposition graphique.

Pour ceux qui n’auraient pas encore succombé au charme de cette série, sachez que Marie est une combattante qui se donne en spectacle en luttant devant les nobles et leurs cours. Son surnom ‘des Dragons’ vient du fait qu’elle aperçoit des créatures étranges, invisibles aux yeux du commun des mortels. Ces êtres difformes seraient issus d’un monde parallèle, sans doute le nôtre. En fait, le Moyen-âge décri ne semble pas exactement le nôtre, en raison de subtiles différences : la France est un empire, certains personnages illustres n’ont pas eu la destinée que nous leur connaissons, etc. Marie est aussi particulière car elle a échappé de peu au massacre de son village, quinze ans plus tôt, et elle n’a de cesse de retrouver ces frères et sœurs, qui partagent d’ailleurs une partie de son don. Mais après autant d’années, ceux-ci seront-ils encore de son côté ?

Outre son excellent graphisme, ce troisième tome est une merveille de composition scénaristique : l’accent est aussi bien porté sur le mystère qui entoure la famille de Marie, que sur son quotidien, développant un tournoi qui n’est pas sans rappeler Les Archers de Thorgal.

Un tournoi pour développer au mieux l’esprit du Moyen-âge

[« Nous profitons de Marie des Dragons pour nous promener au Moyen-âge, nous expliquent Ange. On a une guerrière, et deux guerriers (William et Jean)... il faut un tournoi ! Et quoi de mieux pour y faire jouer les rivalités, la prétention... pour y semer des intrigues et défier ses ennemis... Et puis l’idée de mélanger l’archétype du tournoi et son imagerie avec le graphisme légèrement lovecraftien des dragons de cette série était irrésistible. »

Une des subtilités de la série tient dans les éléments de réponse qui sont apportés au fur et à mesure, tandis que d’autres questions sont posées. Ainsi Lou, un des frères de Marie au cœur du deuxième tome n’apparaît pas dans le troisième, cédant sa place à Amaury, qui renforce le mystère. « Le tome 4 donnera beaucoup de réponses... comme promis dans la dernière case du tome 3, nous assurent Ange. Il est difficile de jouer le jeu du mystère tout en tenant le lecteur en haleine. Si on en révèle trop, le lecteur n’est plus intrigué, et laisse tomber. Si on n’en révèle pas assez, le lecteur finit par penser qu’on se fiche de lui et qu’on ne connait pas les réponses : c’est le syndrome "Lost". »

« On pourrait considérer Marie des Dragons comme un thriller. Au début, une famille est massacrée. La survivante cherche à se venger et à comprendre. Bien sûr, la réponse à l’énigme (Qui a tué la famille de Marie ? Pourquoi ?) est liée à la nature même de l’univers... et à celle de ces fameux dragons. Donc, de même qu’on ne révèle pas le meurtrier trop tôt dans un polar, on ne peut pas vous donner la réponse sur la nature des Dragons tout de suite, même si le prochain album apportera énormément de révélations.

L’album est également paru avec une figurine

La Geste des Chevaliers Dragons : une épopée qui n’en finit pas d’étonner

« La Geste des Chevaliers Dragons joue sur tout autre chose, continuent les scénaristes. Il n’y a pas de mystère. Pour nous, la nature des Dragons et la raison de leur venue sont totalement accessoires dans le monde de la Geste. Ce qui nous intéresse, ce sont les conséquences de l’arrivée des dragons sur le monde, même si nous savons quand même pourquoi ils sont là ! (D’ailleurs, la réponse est donnée dans la série "Le collège Invisible").

« Il n’y a donc pas de mystère dans "La Geste des Chevalier Dragons", et chaque histoire est bouclée, le thème de la série étant "les conséquences de l’arrivée des dragons dans un monde médiéval fantastique très masculin, ainsi que la nature et les complications internes et externes de la naissance d’un ordre guerrier féminin". Bon, ce n’est pas très sexy comme thème, donc réessayons : "le thème de la Geste, c’est de montrer de jolies chevaliers sexy qui tapent des dragons." Un peu court, la vérité est entre les deux ! »

Un tirage noir et blanc sortira spécialement pour Angoulême.

Initié avec Varanda il y a plus de dix ans, La Geste est une série de one-shot conçus par des dessinateurs différents, et dont les trames sont plus ou moins liées entre elles. Toutefois, le lecteur peut lire chaque tome indépendamment. Pour les ceux qui cherchent des liens entre les albums, les scénaristes nous donnent un semblant de chronologie :

« La première époque se situe autour de la bataille de Brisken : le tome 4 décrit la bataille, les tome 1 et 3 sont simultanés et se déroulent un peu après Brisken, le tome 2 se place douze ans plus tard que le tome 1, et enfin le tome 9, qui aborde les conséquences de Brisken, prend place dix ans exactement après la bataille (donc entre le tome 1 et le tome 2). Clair, non ? Et c’est le même empereur qui règne durant tous ces albums, celui qui décède dans le tome 9. »

« La seconde époque tourne autour de la guerre contre les Sardes, et se déroule plusieurs siècles après Brisken. C’est une impératrice qui est au pouvoir. Le tome 11 raconte le déclenchement de la guerre contre les Sardes. Le tome 10 se passe un tout petit peu avant (les Sardes ravagent un no man’s land désertique, près de la frontière), et un tome à venir, dessiné par Christian Paty, se déroulera une génération après le début des hostilités... Enfin un futur diptyque racontera la guerre elle-même et l’ascension du "Roi des Sardes". Pour finir, les autres albums ainsi que le futur tome 12 sont indépendants de ces deux époques. »

La Geste T11 de la Geste des Chevaliers Dragons : un récit dense, mais prenant
Par Ange & Looky (couleurs : Stéphane Paitreau) - Soleil

Détaillé ainsi, cet univers semble très complexe, pourtant chaque album est doté d’une excellente trame scénaristique, souvent dense afin de présenter une histoire complète en 46 pages, tout en se concentrant sur des personnages principaux très bien évoqués. Ce nouveau tome 11 ne déroge pas à cette règle. Alors que le tome 10 était principalement axé sur le vécu des personnages, cette nouveauté mêle très adroitement la politique interne de l’ordre des Chevaliers Dragons (avec des décisions lourdes de conséquences) à l’apprentissage sanglant des minimes, parmi lesquelles de futures élues sont présentées.

Si le récit est aussi dense que prenant, ménageant ces effets et maintenant les surprises de bout en bout, l’illustration graphique du jeune Looky est étonnante ! Dans un encrage ‘lâché’ qui donne parfois l’impression d’un crayonné pour les personnages, il parvient à allier la densité du scénario d’Ange à une grande richesse d’illustration. Si chaque page est très complète, les compositions demeurent fluides, ce qui allège le récit tout en l’embellissant. Une réussite, à tout point de vue !

Ténèbres, une nouvelle série majeure

Lors de la publication du premier tome, nous vous avions déjà signalé le très grand potentiel de cette série dessinée par Iko, que nous étions les premiers à interviewer [1]. Ce deuxième album conforte notre opinion : non seulement, le dessin est toujours aussi splendide graphiquement, mais le découpage est habile et prenant.

De plus, et comme l’explique Christophe Bec dans l’interview qu’il nous a accordée, l’apparente succession de clichés qu’il utilise dans le premier tome laisse la place à une présentation plus audacieuse. Le dessinateur Iko nous l’exprime également : « Pour moi, l’écriture de Bec tient du génie : avec de longues séquences qui se déroulent lors d’époques différentes, il monte une histoire très complexe. Je ne connais pas l’Héroïc-Fantasy franco-belge aussi bien que je le voudrais, mais je dirais que Ténèbres n’est pas conventionnel. Le premier tome pouvait sembler facile, mais dans ce deuxième, tout se complique, c’est un grand puzzle... pas si simple qu’il paraissait auparavant. Ce n’est qu’à la fin du puzzle que vous comprendrez vraiment ce qu’est Ténèbres. »

Iko multiplie les références dans ses planches :
« La statue est un hommage à Hellboy. Puis, les liens au cinéma font partie intégrante de ma culture et à celle du marché italien où j’ai été formé : nos personnages les plus connus ont les visages d’acteurs célèbres. Chez nous, le cinéma est un médium plus noble que la BD, donc tout hommage est respectueux. Heureusement, en France, la BD semble aussi noble que le 7ème art ! »

Il peut paraître étonnant de présenter ainsi une trame plus complexe, alors que le premier tome n’en laissait rien prévoir. Heureusement, l’appui du formidable dessin d’Iko permet au lecteur d’entrer dans cette histoire, simple au premier regard : « Depuis peu, je commence à comprendre les mécanismes de votre marché, continue Iko. J’ai appris que les ventes du premier tome sont très importantes pour la série. Mais des histoires comme ‘Ténèbres’ révèlent par contre tout leur potentiel par la suite, petit à petit... J’espère sincèrement que le public nous renouvèlera sa confiance. Ceci dit, cette stratégie de tomes 1 risque de mener à un marché de one-shot, ou pire encore, à de séries qui misent tout sur un premier tome pour accrocher le badaud et se dégonfler ensuite. Personnellement, j’opterais pour des histoires bien articulées sur la longueur ! (rires) »

Avec des concepts innovants comme Marie des Dragons, La Geste ou Ténèbres qui s’étoffe en cours de route, Soleil montre donc sa motivation à présenter des séries au long cours, avec la volonté de marquer durablement le marché de l’Héroïc-Fantasy.

Si on attend avec impatience les prochaines sorties des spin-off de Thorgal, Le Lombard étant décidé à ne pas abandonner le terrain à Soleil, elle ne manque pas de challengers !

(par Charles-Louis Detournay)

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Lire notre interview précédente d’Ange : « Marie des Dragons n’a rien à voir avec la Geste »

Lire notre chronique de Marie des Dragons tome 2

De La Geste, lire nos chroniques des tomes 2, 4, 5, 6, 7, 8, 9 & sa version manga.

[1Iko est un auteur italien qui a déjà une bonne dizaine d’années d’expérience chez Bonelli. Comme pas mal de ses compatriotes, c’est l’agence de Camilla Patruno-Marmonnier (www.agence-bd.com) qui l’a introduit sur le marché franco-belge.

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