Environnement toxique de Kate Beaton, l’abjection du sexisme empirique

Par François RISSEL Favori de la rédaction 15 avril 2023 
Quelle claque… Dans cet épais roman graphique de plus de 400 pages, Kate Beaton raconte son parcours erratique à l’extrême ouest canadien là où l'on extrait le pétrole des sables bitumineux. Un récit qui prend radicalement aux tripes et qui dénonce le harcèlement quotidien et violent qu’elle a subi pendant deux ans. Isolée dans cet environnement toxique où les hommes sont cinquante fois plus nombreux que les femmes, elle livre un témoignage éco-féministe indispensable.

Kate Beaton a 21 ans et est originaire de Nouvelle-Écosse au Canada. Après des études d’anthropologie, elle se retrouve confrontée à une précarité courante, elle se doit de rembourser un emprunt conséquent alors qu’elle ne trouve pas d’emploi dans le domaine dans lequel elle s’est spécialisée. Pour ce faire, elle va prendre la décision de se rendre dans l’Alberta pour devenir employée polyvalente et travailler dans différentes compagnies spécialisées dans l’exploitation du pétrole. Elle va se retrouver violemment propulsée et isolée dans une sphère ultra-masculine et hostile où elle survivra pendant deux ans.

Environnement toxique de Kate Beaton, l'abjection du sexisme empirique
Casterman © Kate Beaton

« Mais tu savais où tu mettais les pieds ? », lui assène l’un des ses supérieurs lorsque la jeune femme ose dénoncer le harcèlement quotidien et constant qu’elle subit de la part de ses collègues. Cette phrase à elle seule résume l’entièreté du propos de l’autrice. Le sexisme est banalisé, accepté et encouragé. Or non, à aucun moment ce n’est normal ou acceptable, et ça, elle le sait parfaitement, mais comment le manifester et le faire comprendre ? Ici, les hommes se confondent et deviennent génériques. Leur caractère lubrique est exacerbé par ce cadre autarcique. C’est la somme de faits, de remarques et d’actions en apparence anecdotiques qui conduisent à des évènements fatals et inéluctables. Générant l’entièreté de ce sexisme qui acquiert ici toute la substance de son caractère empirique.

Casterman © Kate Beaton

Tout en nuances, jamais binaire, Kate Beaton décrit rigoureusement les mécanismes dont elle a été victime sans jamais perdre pied et en conservant son empathie et son humour. Passés la colère et l’effroi, elle s’adonne à une analyse minutieuse de son cadre et ne se limite pas à des constats mais cherche à analyser et à comprendre pourquoi. Pourquoi est-ce que cela ne pouvait pas se passer autrement ? Pourquoi est-ce que la misère et l’insécurité sont aujourd’hui des catharsis flagrantes de sociétés dysfonctionnelles qui normalisent des comportements absolument intolérables ? Sans prétendre apporter des réponses universelles et arrêtées, elle livre ici un témoignage complexe et profond sur la réalité qui a été la sienne pendant deux ans et cela avec beaucoup d’abnégation. C’est la somme de tout ce qui lui arrive qui nous fera ressentir ce vertige nauséeux profondément écœurant. Le tout en expliquant de façon optimale l’impact environnemental de l’industrie à laquelle elle a pris part en justifiant notamment de la spoliation dont ont été victimes certains habitants de la région.

Casterman © Kate Beaton

Imaginé tout en bleu et en gris, son dessin est d’une efficacité impeccable et elle parvient à trouver des astuces, des solutions graphiques détonantes qui marqueront durablement le lecteur. Simple, en apparence seulement, son trait lui permet de pallier la violence inouïe de son récit et de parvenir à un ensemble qui se tient parfaitement au point que la lecture est immédiate et ininterrompue. Ce trait, les thématiques abordées, et le critère autobiographique de ce roman graphique ne sont bien sûr pas sans rappeler le travail d’Alison Bechdel qui à propos de l’ouvrage, explique que « Le résultat est d’une efficacité dévastatrice. Malgré le terrible prix que Kate Beaton à eu à payer personnellement, elle a tissé à partir de son expérience une immense et complexe tapisserie qui montre bien l’humanité des gens qui font ce genre de « sale boulot » dont nous sommes tous complices. » Nous ne pouvions mieux signifier notre sentiment au moment de refermer cet ouvrage qui comptera assurément parmi les plus importants de l’année 2023 et qui se devra d’être relu, réinvesti et approprié sur le très long terme.

Casterman © Kate Beaton

(par François RISSEL)

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Code EAN : 9782203242234

Environnement Toxique - de Kate Beaton - Édition Casterman - 440 pages - 8 mars 2023 - 29,95€

Casterman ✏️ Kate Beaton Autobiographie Canada
 
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8 Messages :
  • Comme le dit si bien François, l’approche n’est jamais binaire et cela fait la force du propos de K. Beaton qui est loin de se cantonner à une question de culpabilité individuelle mais plutôt d’interroger des comportements qui ont du sens pour le collectif, dans un contexte donné. Ce faisant, elle ne condamne pas tant les actes isolés que la manière dont ils font société. Cela questionne directement notre propre recul par rapport aux milieux dans lesquels nous vivons, générateurs de comportements spécifiques, sans pour autant nous exempter de la responsabilité de nos actes et de nos choix. In fine, à travers sa propre introspection, K. Beaton nous invite, sans a priori, a faire de même et à adopter un regard critique sur notre manière d’agir.

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  • Une preuve de plus que l’absence de femmes est toxique pour les hommes : c’est tout con mais pour qu’une société soit tempérée et équilibrée, il faut absolument les deux.

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    • Répondu le 18 avril 2023 à  06:22 :

      Ah ? Parce que la question se posait de les séparer à tout jamais ou d’éliminer totalement un des deux sexes ?

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      • Répondu par Seb le 19 avril 2023 à  13:08 :

        Ne faites pas semblant de ne pas comprendre : combien d’environnements (surtout de travail) sont purement masculins, avec tout ce que cela implique de dérives de ce type ?

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        • Répondu le 20 avril 2023 à  06:11 :

          Eh bien non, sans faire semblant, je ne comprends pas. De quels environnements parlez -vous ? A part dans les équipes sportives et dans les chambrées à l’armée, où règne la non-mixité dont vous parlez ? Me répondrez-vous sans être désagréable ?

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          • Répondu le 20 avril 2023 à  13:09 :

            Y a les groupes de rock aussi, généralement, c’est que des hommes. Les groupes de mecs qui intègrent des filles (et vice-versa) sont rarissimes.

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          • Répondu par Seb le 21 avril 2023 à  12:29 :

            Aucune volonté de condescendance, je vous trouvais moqueur, c’est tout. Pour commencer donc, le BTP et les plateformes pétrolières, sujet de cette BD ? Les mines, l’industrie, le sport de façon générale (leurs institutions), la finance de marchés, l’armée et le maintien de l’ordre, etc etc contrairement aux métiers du soin et de l’éducation, qui en proportion sont bien plus féminisés. Extraction / compétition / agression sont bien plus marqués par un entrisme masculin, et donc propices aux dérives dénoncées par l’autrice.

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            • Répondu le 22 avril 2023 à  22:59 :

              Merci de ces éclaircissements, je pensais que vous parliez de milieux strictement non-mixtes et donc je me demandais desquels il était question. En fait vous évoquez le sujet du livre, c’est à dire des milieux qui restent encore majoritairement masculins même si la non-mixité n’y est pas obligatoire. C’est plus clair comme ça, ok.

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